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Données personnelles : peut-on lutter contre l'hégémonie des GAFAM ?

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Des directives européennes et françaises se mettent en place pour limiter la collecte des données personnelles des internautes par les géants du Net. Ces régulations surviennent alors que l'hégémonie de Google et Facebook sur la publicité numérique est presque totale. Des initiatives pour protéger les données des utilisateurs, sortir de Google et Facebook existent. Deux français, Framasoft et Cozy Cloud y travaillent.

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La croissance du marché de la publicité numérique a été capté à 92% par Google et Facebook en 2017. Youtube, avec 4 milliards de "vues" par jour et 1,5 milliards d'utilisateurs actifs par mois est devenue la plateforme de vidéo en ligne incontournable, qui aspire le maximum d'informations sur ses usagers.  Facebook, le réseau social aux 2 milliards d'inscrits est au cœur de la problématique de la collecte et la revente de données personnelles, de l'hyper-centralisation de l'information et des échanges sur Internet.

Je ne pense pas que la surveillance de masse soit un modèle commercial pérenne qui a de l'avenir.Tristan Nitot, fondateur de Mozilla Europe et responsable produit chez Cozy Cloud

Ces deux "géants du Net" sont devenus des entreprises hégémoniques qui possèdent un pouvoir financier, technologique et d'influence mondiale jamais atteint dans l'histoire. L'Union européenne, préoccupée par la protection des données personnelles, a annoncé la mise en application d'une directive nommée ePrivacy, en parallèle du RGPD (Règlement général de protection des données). L’objectif de Bruxelles est que ces deux règlements soient applicables simultanément au 25 mai 2018. L'association de défense des libertés sur Internet, la Quadrature du net, est très critique envers la nouvelle réglementation française, qu'elle estime hypocrite, superficielle et manquant de courage. Le problème de la protections des données n'est donc pas prêt de se terminer ce printemps malgré ce futur nouvel encadrement juridique. 


Les internautes sont en quelque sorte le bétail des GAFAM.

Tristant Nitot, fondateur de Mozilla Europe et responsable produit chez Cozy Cloud

Pour autant, des initiatives ont lieu en France, comme celle de l'association Framasoft, avec ses outils pour "dégoogliser Internet" ou l'entreprise Cozy Cloud, qui lance tout juste la version grand public de son outil de stockage de données et de logiciels en ligne, possiblement auto-herbergé, donc décentralisé, au code ouvert, et basé sur la reprise en main des données des utilisateurs. Tristan Nitot est responsable produit chez Cozy Cloud et fondateur de Mozilla Europe.

Il y a un problème de plus en plus important sur la collecte de données personnelles par les géants du net et sur leur hégémonie. Cozy Cloud permettrait-il d’aider à réduire en partie ce problème ?

Tristan Nitot a été membre du Conseil national du numérique (CNnum) de 2013 à 2016

Tristan Nitot : C'est exactement ce qu'on essaye de résoudre aujourd'hui. La tendance ces dernières années, sur le numérique, est à la centralisation. Il y a un modèle centralisé pour une raison toute simple, c'est que c'est plus facile à monétiser en particulier avec le modèle de la publicité ciblée. Le géants du Net veulent centraliser les données pour tout savoir sur chacun d'entre nous avec leurs services. Ils attirent les individus, ils aspirent leurs données et les analysent pour comprendre quels sont leurs goûts, leurs particularités et monétisent tout ça auprès des régies et annonceurs publicitaires. Donc, notre approche est une approche éthique, parce que je ne pense pas que la surveillance de masse soit un modèle commercial pérenne qui a de l'avenir. Apple, récemment, par exemple, a fait une mise à jour qui bloque un certain nombre de trackers (logiciels qui suivent l'internaute à la trace, ndlr). Résultat : le titre en bourse de Criteo, la startup française spécialiste des publicités qui vous suivent de site en site a totalement dévissé.

Les internautes sont de plus en plus espionnés, le plus souvent à leur insu. Mais une majorité renvoie que cela ne la gène pas tant qu’elle conserve son accès gratuit à Youtube ou à FaceBook par exemple. Les internautes disent souvent qu’ils n’ont « rien à cacher » et que les entreprises peuvent donc aspirer et traiter leur données. Que répondez-vous à ce type de vision ?

C'est une vision très court-termiste, parce que vivre dans une société de surveillance ce n'est souhaitable pour personne, sauf pour les dictateurs. Les gens sont souvent dans le déni face à ce problème parce qu'il y a une injonction forte à utiliser le numérique, parce que pour eux, utiliser le numérique sans se questionner, c'est être à la mode, moderne, c'est important pour leur travail, c'est être dans la "Startup nation", toutes ces choses là. Et donc les gens courent derrière les derniers services innovants. On peut comprendre cette tendance avec les réseaux sociaux, que les gens se sentent obligés d'y être, mais avec "Google drive", par exemple, ce n'est pas le cas : il y a des alternatives, et aucun effet de réseau.

Framasoft va proposer un Youtube libre, décentralisé sous peu. Que pensez-vous de cette initiative  ? L'entreprise Cozy Cloud peut-elle s’inscrire dans ce projet ?

Nous chez Cozy, on ne va pas les concurrencer, mais on applaudit leur démarche. Il est certain qu'aujourd'hui, l'hégémonie centralisée d'un Youtube est un danger, ne serait-ce qu'en terme de censure. Il y a des tas de choses que l'on ne peut pas montrer sur Youtube parce que ça ne leur convient pas. Et c'est idem pour Facebook. Et pourtant cela peut être sur des sujets importants, comme les Kurdes, typiquement, ou les féministes au Maghreb. On a vu dans certains pays maghrébins des vidéos féministes retirées pour des raisons morales, et ces vidéos n'étaient pas outrageuses, elle exprimaient juste un besoin de libération d'une population qui n'était pas majoritaire.  Avec Framasoft, on est côte à côte, on cherche à inventer un modèle,  éthique, vertueux, au service de l'individu. Aujourd'hui, les internautes ont l'impression d'être les clients de Google et Facebook, ce qui n'est pas vrai du tout ! La vache n'est pas la cliente du fermier. Le fermier donne un gîte et nourrit la vache, il veut qu'elle soit en bonne santé, mais c'est pour qu'elle fasse du lait, des veaux et qu'elle donne de la peau. Les GAFAM (Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft, ndlr), ce sont le temps de cerveau disponible et les données personnelles des internautes qui les intéressent. Les internautes sont en quelque sorte le bétail des GAFAM.

Pour de nombreux observateurs, le combat est fini, plus rien n’est possible sans les GAFAM qui ont capturé l’audience mondiale des utilisateurs d’Internet. Tenter de proposer autre chose est pour eux sans intérêt et voué à l’échec. Qu’en pensez-vous ?

Heureusement que je ne pense pas comme ces observateurs. Mais ils ne sont pas informaticiens en général. Et en tant qu'informaticien, je vois le pouvoir du logiciel. Considérer aujourd'hui que cette centralisation d'Internet est indispensable c'est faire preuve de manque d'imagination. Internet a été décentralisé. En 1977, le patron de Digital equipment corporation disait "personne ne voudra d'un ordinateur chez lui". La même année, Apple inventait l'Apple I. Donc on peut passer des ordinateurs centralisés (mainframe, ndlr) vers l'ordinateur personnel, et pour le Cloud c'est pareil. Aujourd'hui c'est du gros Cloud centralisé, et nous ce qu'on veut chez Cozy, et dans une certaine mesure chez Framasoft, c'est faire émerger le "personal Cloud" (espace de stockage en ligne personnel, ndlr). Il n'y a pas de fatalité, il faut avoir oublié l'histoire de l'informatique pour se dire que c'est foutu et qu'on ne peut rien y faire. J'étais chez Mozilla, et à l'époque on m'a dit "Internet Explorer c'est 95% de parts de marché, c'est mort". Et aujourd'hui, c'est Internet Explorer qui est mort. Il n'y a pas de fatalité : Internet, par défaut est décentralisé. 

Comment allez-vous financer les outils Cozy Cloud désormais ouverts au public ?

C'est un modèle "freemium", donc gratuit pour peu d'espace (5 Go, ndlr) et payant pour plus d'espace (2,99€/mois pour 50 Go, etc, ndlr). Donc ceux qui veulent beaucoup d'espace vont payer pour ceux qui en veulent peu. Et puis il y a un deuxième volet, un peu long et complexe à expliquer, mais qui est important : le RGPD (Règlement général de protection des données) va obliger plein de marques — à cause de la portabilité des données — à ouvrir leurs systèmes d'information aux utilisateurs. Soit ils laissent partir les données chez le concurrent à la demande de l'utilisateur, et ça, ça risque d'être douleureux, soit ils proposent des solutions où l'utilisateur peut rester maître de ses données. Cela permettrait de transformer une contrainte réglementaire en un nouveau service. Cozy Cloud permet que les données des utilisateurs puissent être utilisées à leur demande, par des tiers, mais sans que les données ne soient copiées. Le produit Cozy ne démontre pas encore ça de façon visible, nous n'en sommes qu'au tout début, mais nous avons déjà réfléchi avec des entreprises, pour éviter qu'ils se fassent "uberiser" avec ce qui est en train d'arriver en Europe, via les GAFAM… qui viennent se glisser dans la relation client.