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Economie : crack boursier et crise économique seront-ils au menu de 2019 ?

Les dernières semaines de très importantes baisses sur les places financières américaines et chinoises inquiètent les spécialistes. De nombreux indicateurs laissent penser qu'une récession doublée d'une crise financière et économique mondiale pourrait se déclencher en 2019. Questions sur la réalité de la  future "super crise" potentielle auprès de deux économistes : Alexandre Delaigue et Dany Lang.

En cette fin d'année 2018, les bourses américaines ont subi une chute inédite sur un an, et les "corrections" qui devraient s'effectuer artificiellement — pour amoindrir ce phénomène — ne pourront pas camoufler les très mauvaises performances de "l'économie-monde". Qu'est-il donc en train de se passer et que nous réserve 2019 ? Entretien croisé avec Alexandre Delaigue (professeur à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et professeur d'économie à l’université Lille 1) et Dany Lang (Maître de conférences en économie à l'Université de Paris 13).

Les bourses ont chuté toute l’année, particulièrement aux Etats-Unis et en Chine : qu’est-ce que cela signifie ?
 
Dany Lang, économiste, membre du collectif "Les économistes atterrés"
Dany Lang : En premier lieu il y a une correction, mais les bourses ont baissé pour une raison fondamentale : la croissance mondiale n’est pas au rendez-vous et les marchés financiers misaient sur une reprise qui n’a pas lieu. Ce qui n’est pas étonnant avec les politiques d’austérité pratiquées, surtout en Europe. Il ne faut pas oublier non plus qu’une grande partie du trading est faite par ordinateurs, avec des algorithmes conçus pour battre les machines concurrentes. Une vente entraînant l’autre, c’est souvent cumulatif. Les prises de risques et de bénéfices sont beaucoup prises par des opérateurs qui regardent plus l’évolution des cours que les valeurs fondamentales. 




 
Alexandre Delaigue, économiste, auteur du blog "Les éconoclastes"
Alexandre Delaigue : C'est toujours difficile d'expliquer les mouvements boursiers, parce que les actions, ça fluctue comme dit un vieux dicton boursier. Néamoins il y a plusieurs facteurs qui pourraient expliquer ce qu'il se passe pour l'instant. Le premier c'est que les deux plus grosses économies, la Chine et les Etats-Unis ont eu une bonne période et pas mal de signes indiquent que cette bonne période pourrait se ralentir, ce qui se manifeste de façon logique dans les cours boursiers, par anticipation. Il y a en deuxième lieu les incertitudes sur les conflits commerciaux et les incertitudes économiques que cela implique. Les grandes entreprises américaines du secteur technologique pourraient être touchées puisque imbriquées à l'économie chinoise. Et le troisième facteur est l'évolution des politiques des banques centrales : la banque centrale américaine augmente ses taux d'intérets, la banque centrale européenne réduit ses achats d'actifs, c'est donc un resserrement monétaire qui inquiète les bourses. 

L’économie mondiale ralentit visiblement : pourquoi ? 

D.L : Un certain nombre de pays mènent des politiques d’austérité, avec la compression des dépenses publiques, particulièrement en Europe, alliées à une baisse du coût du travail, ce qui engendre moins de demande. Si l’économie chinoise ne va pas si mal, ils ont quand même la plus grosse bulle immobilière de l’histoire du pays, soutenue par les banques et le gouvernement. Si le soutien s'arrête, il risque d'y avoir pas mal de problèmes, ce qui veut dire que les 6% de croissance actuels en Chine ne sont probablement là que grâce à cette bulle immobilière.  

A.D : La Chine a vu son activité soutenue par pas mal d'investissements, dont beaucoup sont publics, le tout nourri par une grosse montée de l'endettement des ménages et des entreprises. Tout ça mène à une conjoncture un peu particulière : il y a certaines prévisions de croissance en Chine pour 2019 qui sont de l'ordre de zéro ! Mais les économies sont toujours cycliques: on a eu une période d'expansion dans pas mal de régions qui a été assez longue, c'est donc un petit peu normal qu'il y ait des phases de correction. Ce sont en partie les politiques des banques centrales qui viennent effectuer ces corrections puisqu'elles montent les taux d'intérêts pour éviter qu'il y ait trop d'inflation. Mais il y a aussi les pays émergents, où des investisseurs ont beaucoup investi, comme en Turquie, de manière excessive. Et à un moment ils retirent leurs billes. Ce qui provoque une crise dans l'économie en question. 

La dette américaine pose-t-elle problème aujourd’hui ? 

A.D : C'est la dette privée des entreprises qui pose le plus problème. Pour la dette publique, elle est censée permettre de soutenir la demande si jamais la demande privée à un souci. Aux Etats-Unis, pas mal de cartouches ont été utilisées, particulièrement l'année dernière avec la baisse d'impôts qui a creusé les déficits publics qui sont à un niveau record : ils ne peuvent donc pas augmenter leur aide si jamais il y a un problème. C'est un facteur d'incertitude. Dans le cas européen, là ausi c'est un problème : l'Europe est très très mal préparée à une situation de crise parce qu'elle a créé les conditions dans lequelles les déficits publics ne peuvent pas augmenter avec des règles très strictes. L'Europe a donc peu d'outils si jamais il y a une récession.

D.L : La dette privée américaine tend vers le niveau dangereux des 150%  du PIB. Cela signifie que les institutions financières ont pris trop de risques en prêtant à des entreprises ou des ménages qui — demain — risquent de ne pas être solvables. On peut avoir un effondrement boursier dans ce cas de figure.  Avec le resserrement de la politique monétaire et les taux plus élevés, les banques vont prêter de plus en plus cher aux entreprises et aux ménages, et cela peut être un facteur qui arrête net la croissance aux Etats-Unis. 

Certains envisagent une récession économique mondiale en 2019, qu’en pensez-vous ? 

D.L : Ce qui m'inquiète le plus c'est cette affaire de dette privée partout dans le monde avec des agents qui vont avoir du mal à rembourser. Je n'ai pas de boule de cristal, mais les pays européens font tout pour qu'on ait un ralentissement de la croissance, en particulier la France, et puis les Etats-Unis ne vont pas trop dans le bon sens. Trump a réautorisé un certain nombre de produits financiers qui avaient été interdits après la crise, il y a la dette étudiante qui devient un vrai fardeau et un vrai problème national, on a des subprime qui ont repris, en particulier sur les voitures Uber. Il peut y avoir une chute de la consommation et des investissements si cet ensemble de facteurs mène à un effondrement des marchés parce que la dette privée n'est pas soutenable. 

A.D : Si elle devait avoir lieu je pense qu'elle ressemblerait à ce que l'on a eu dans les années 2000. Je pense aux Etats-Unis et à l'Europe, parce que pour la Chine, on ne sait pas du tout comment elle expérimentera une récession. Cette récession des années 2000, après l'explosion de la bulle Internet, ça n'a pas été si dramatique que ça. Je pense plutôt à ça pour les Etats-Unis, mais pour l'Europe il y a plus d'incertitudes, parce qu'elle n'a pas profité des 10 dernières années, et l'on pense plutôt à des risques politiques. 

Peut-on envisager une crise équivalente ou supérieure en force à celle de 2008…  mais de quoi serait-elle faite et quand devrait-elle se déclencher ? 

A.D : Il y a le Brexit. Si ça se passe mal, on ne sait pas trop ce que ça pourrait donner. Et même si tout le monde pense qu'on trouvera une solution, il y a un scénario catastrophe avec le Brexit, particulièrement sur les aspects financiers. Si du jour au lendemain les banques britanniques perdent leur licence bancaire sur le continent, il peut y avoir un gros problème de liquidités. Il y a beaucoup d'incertitudes sur l'économie mondiale en 2019, avec des décisions politiques encore inconnues. Le scénario "années 2000" avec corrections, n'est pas le plus certain et les fluctuations boursières reflètent ce changement de régime qui arrive.

D.L : Ce sera une crise supérieure en intensité à celle de 2008 quand elle va survenir. Cela va être une succession de défauts [de remboursements de prêts] dans un certains nombre de pays qui sont à risques que nous avons signalés au mois de mai dans notre tribune avec Steve Keen : le Canada, l'Australie, la Suède, la Norvège, et les Etats-Unis qui en prennent le chemin.  Un seul de ces pays s'effondre et tous les autres suivent. Tout va se jouer quand les marchés financiers vont se rendre compte que ces prêts ne sont pas soutenables. C'est là que la nouvelle grande crise commencera.