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Économie : une récession mondiale peut-elle être évitée ?

La baisse de croissance mondiale du PIB peut-elle mener à une crise économique et financière ? (AP Photo/Mark Lennihan)

L'Organisation de coopération et de développement économiques(OCDE) a lancé  ce jeudi 19 septembre 2019 une véritable "alerte à la croissance" auprès des États. Selon l'organisation internationale, une récession pourrait survenir, comme en 2009. Analyse avec l'économiste Dominique Plihon. 

Le dernier rapport de l'OCDE sur "les perspectives économiques intermédiaires" est très pessimiste. L'institution s'alarme du manque de confiance généralisé ainsi que d'une chute en cours de la croissance économique mondiale. La cheffe économiste de l'OCDE a d'ailleurs prévenu, lors de la conférence de presse sur les prévisions de croissance mondiale de ce jeudi 19 septembre 2019  : "Tous les risques que nous observons nous entraînent vers un terrain dangereux pour la croissance, mais aussi pour l'emploi". L'économie mondiale pourrait se rapprocher à nouveau d'un gouffre, 11 ans après la crise qui avait bien failli mettre à terre le système financier, bancaire et les budgets des États…

De nouveau au bord du gouffre ?

Suite à la crise des subprimes débutée en 2007, puis avec la chute de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008, la croissance du PIB mondial avait terminé cette année-là en dessous des 3% — à 2,9% — alors qu'elle était, les années précédentes, d'au moins 4%.

> Lire notre article : "Il y a dix ans : la faillite de Lehman Brothers déclenche la crise financière

C'est cette tendance à la baisse qui semble inquiéter l'OCDE : la croissance économique mondiale pour 2019 est estimée à 2,9%, le même taux… qu'en 2008. L'année suivante, en 2009, la récession fut planétaire, plongeant des économies entières dans l'inconnu, avec son lot de faillites bancaires, d'explosion de la dette des États, de fermeture d'entreprises et d'augmentation massive du chômage. Mais pour autant, la conjoncture n'est pas la même en 2019 qu'en 2008. Alors, pourquoi donc cette fameuse croissance économique mondiale baisse-t-elle ? Et comment éviter une récession qui pourrait finalement survenir ? Entretien avec Dominique Plihon, professeur émérite à l'université Paris 13 et membre du conseil scientifique d'ATTAC.

TV5MONDE : Pourquoi, alors que la conjoncture n’est pas la même qu’en 2008, la croissance du PIB mondial est aujourd'hui aussi faible ? 

 
Dominique Plihon est professeur à l’université Paris XIII. Se rattachant au courant théorique de l'école de la régulation, il dirige au sein du Centre d'économie de l'université de Paris Nord (CEPN) le pôle spécialisé en économie financière et publie régulièrement des articles dans l'hebdomadaire Politis.
Dominique Plihon : On peut difficilement penser que la situation est la même qu'en 2008, malgré des niveaux de croissance équivalents. La situation est très différente et les raisons de l'inquiétude sont liées à des facteurs à la fois conjoncturels et structurels. Il y a des facteurs politiques et des facteurs économiques, qui poussent vers un ralentissement de l'activité économique dans le monde. Il y a la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, qui crée un climat d'incertitude très fort. En Europe, il y a le Brexit, avec une probabilité importante qu'il soit sans accord, ce qui est la situation la plus dangereuse. Les économistes ne sont pas d'accord entre eux sur les effets du Brexit, mais là aussi, cela crée une incertitude. Et puis il y a la crise pétrolière qui vient de débuter avec l'Arabie saoudite et qui crée un climat d'instabilité, même si les dirigeants saoudiens essayent de rassurer sur le sujet.

Ensuite il y a les politiques économiques qui sont menées. L'Europe est un bon exemple, même si d'autres peuvent être pris, comme celui de l'Argentine. Le problème est que ces politiques économiques sont absolument incohérentes. D'un côté on a des autorités monétaires — la Banque centrale européenne pour l'Union — qui appuient sur l'accélérateur en effectuant des assouplissements (taux très bas, voire négatifs, NDLR) pour lutter contre la perspective de récession, le ralentissement de la croissance ; et de l'autre côté des gouvernements totalement irresponsables, qui eux appuient sur le frein. Ces gouvernements continuent de mener des politiques budgétaires et fiscales austères, et du côté des entreprises, ce sont des politiques salariales très rigoureuses, soi-disant pour maintenir la compétitivité. Donc, les moteurs de la croissance que sont la demande et les salaires — la demande privée — d'un côté, plus la demande publique, budgétaire et fiscale, sont orientés dans le mauvais sens. 

TV5MONDE : C'est pourtant ce que demande aujourd'hui l’OCDE : que des politiques de relance soient effectuées par les États qui ont de la marge budgétaire…

D.P : Oui, mais l'OCDE est en partie responsable de la situation. Pour ma part, je dénonce les économistes de cette organisation — ou d'autres ailleurs — qui sont des économistes issus ce que l'on appelle l'économie de l'offre. Ces économistes sont toujours favorables à ce qu'on dégresse les dépenses publiques, que l'on joue à fond la compétitivité en maintenant les salaires à un niveau le plus bas possible, que l'on offre des déductions fiscales qui aggravent les finances publiques, au motif que c'est ça qui va permettre à l'activité de redémarrer. Ça fait des années qu'on fait ces politiques et ça ne marche pas ! L'OCDE retourne donc sa veste, mais au FMI aussi, avec l'ancien économiste en chef, Olivier Blanchard, qui juste avant de quitter son poste — et aujourd'hui à la retraite — disait : "Ça suffit, on s'est trompé".

Malgré qu'on nous dise qu'il n'y a pas de trésor caché, on sait que l'évasion fiscale est estimée à mille milliards d'euros pour la seule Union européenne, et si tous les pays se mettaient à lutter de manière vigoureuse pour récupérer une grande partie de cette somme, de nombreuses choses seraient possible. Cela permettrait de renflouer les pays qui ont des finances nationales en difficulté et cela permettrait de mettre en place un budget européen qui n'existe pas aujourd'hui, pour faire de la relance concertée, avec notamment des investissements publics. Des investissements pour les transitions écologiques et énergétiques, les logements, les infrastructures, la recherche et développement, etc. On est à nouveau au bord du précipice, sur une ligne de crète. Aujourd'hui, en Europe nous ne nous sommes pas donnés les moyens pour effectuer cette relance. Si demain il y a un effondrement, qui pourrait par exemple provenir des marchés et qui pèsera sur l'activité, on ne voit pas comment les gouvernements pourraient se retourner. 

TV5MONDE : L'Allemagne est normalement la locomotive économique de l'Europe, mais pourtant sa croissance est de 0,5% cette année et sera à peine meilleure en 2020. Comment expliquer cette panne de croissance ?

D.P :
Ce que montre cette phase de la conjoncture internationationale, avec l'Allemagne qui subit le ralentissement des importations chinoises, c'est que les modèles de croissance tirés par les exportations, comme l'Allemagne et la Chine, sont des modèles dangereux et qu'il faut remettre en cause. Même la France devrait moins mettre l'accent sur les questions de compétitivité externes et plutôt se préoccuper de reconquête du marché intérieur par les investissements. Il y a un besoin de repenser la dynamique de la croissance en la tournant d'avantage vers les marchés intérieurs et moins vers les échanges internationaux.

Si la France s'en tire mieux cette année, avec une croissance un peu supérieure à celle de la zone euro, c'est parce que le président Macron a dû lâcher entre 10 et 17 milliards d'euros — ce sont des estimations — de pouvoir d'achat supplémentaire. Sans cette manne, on serait en dessous de la croissance de la zone euro à mon avis. Cela prouve bien qu'il y a un problème de pouvoir d'achat, un problème de demande, et l'on constate que quand on lâche un peu — cette fois-ci sous la contrainte — et bien, on est très contents de constater que ça va un peu mieux qu'ailleurs. Mais à mons sens, c'est avant tout la logique économique de l'offre pure qui est obsolète et qui doit être remise en cause. Alors, c'est vrai, l'OCDE est en train de s'en rendre compte, même le Financial Times ou The Economist commencent à dire qu'il faudrait peut-être changer de logiciel, puisque le danger s'approche, mais de là à admettre qu'il faut repenser la fiscalité pour augmenter fortement certains impôts sur le capital ou sur les plus fortunés, comme le propose l'économiste Thomas Piketti, pour réduire les inégalités, c'est encore autre chose. Mais malgré tout, il y a 5 ans, ce même OCDE publiait une étude qui expliquait que les inégalités sont un facteur de ralentissement de l'activité. C'est à prendre en compte quand même.

TV5MONDE : Le système financier international et les dettes continuent d'inquiéter  : ils pourraient de nouveau poser problème ? 
 
D.P :
Il y a eu pas mal d'études qui montrent avec certitude qu'il y a eu une augmentation générale de la dette. Cette augmentation de la dette touche toutes les zones géographiques et tous les acteurs, que ce soient les États, les acteurs privés, ou encore le monde bancaire et financier. On a donc une dette mondiale qui est énorme, en partie stimulée par des taux d'intérêts très bas. L'un des marchés de la dette qui m'inquiète beaucoup est celui du "corporate". C'est de la dette obligataire privée qui est devenue une bulle et qui alarme depuis au moins deux ans la BRI, la Banque des règlements internationaux. Si pour une raison ou pour une autre cette bulle explose, le crack qui s'en suivrait mettrait en difficulté beaucoup d'entreprises. Là, les effets sur la croissance et l'activité seraient terribles. 

TV5MONDE : Qu'est-ce qui pourrait empêcher la récession que l'OCDE craint de voir survenir ? 

D.P : Il y a une idée importante aujourd'hui, que je partage, qui est que nous sommes rentrés dans un régime de croissance lente et à basse inflation. Ce n'est donc pas un cycle conjoncturel qui va se retourner dans un an pour revenir comme avant. Je ne crois pas pour autant qu'on va vers une croissance zéro, mais il faut accepter que l'on va croître à des niveaux plus bas et avec moins d'inflation qu'avant. Parce qu'il y a un ralentissement de la productivité générale des facteurs de production, et parce que le facteur démographique se retourne. Il y a un ralentissement de la démographie et l'Allemagne et la Chine en sont de bons exemples. 

Nous ne retrouverons pas une croisance à 3% en Europe à mon sens, mais je ne suis pas favorable pour autant à ce que la croissance soit trop basse, puisque cela causerait des problèmes sociaux graves. Il faut donc des investissements publics de long terme, avec des grands "Green new deal" comme cela commence à être discuté aux États-Unis (plans d'investissements dans les énergies décarbonées visant à stopper le réchauffement climatique, tout en promouvant la justice sociale, ndlr). Il faut à mon sens repenser le contenu de la croissance, réorienter les politiques publiques, en prenant en compte les impératifs de transition énergétique et écologique.