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Élection aux États-Unis : pourquoi le vote par correspondance cristallise les tensions ?

Des assesseurs trient les bulletins de vote par anticipation dans le bâtiment municipal de Kenosha, le jour des élections le 3 novembre 2020. Kenosha, Wisconsin. <br />
AP Photo/Wong Maye-E
Des assesseurs trient les bulletins de vote par anticipation dans le bâtiment municipal de Kenosha, le jour des élections le 3 novembre 2020. Kenosha, Wisconsin. 
AP Photo/Wong Maye-E

Près de 100 millions d’électeurs ont voté par anticipation pour l’élection présidentielle américaine, dont 64 millions par correspondance. Un chiffre historique retardant l'annonce des résultats définitifs. Mesures de vérifications souvent laborieuses, procédures différentes selon les Etats… Tout sur le vote par correspondance, dont les bulletins sont en train de faire basculer la campagne en faveur du candidat démocrate Joe Biden, au point que Donald Trump cherche à en arrêter le dépouillement dans l'Etat clé de la Pennsylvanie. 

Depuis quand est-il possible de voter par correspondance aux Etats-Unis ? 

"Le vote par correspondance est une pratique connue aux Etats-Unis qui date d'il y a plusieurs décennies. C'est d'ailleurs un des rares pays à y avoir recours", explique Taoufik Djebali, maître de conférences en civilisation américaine à l'Université de Caen-Normandie.
 

Par le passé, cette possibilité était réservée à des cas particuliers, par exemple lorsqu'il était impossible pour une personne de se déplacer le jour du scrutin. Mais cette année, la plupart des Etats ont ouvert cette possibilité à tous les citoyens en raison de la pandémie de coronavirus.
 

Comment vote-t-on par correspondance ?


Des États, comme la Californie, ont envoyé à tous leurs citoyens les bulletins de vote par correspondance. Mais dans de nombreux autres États, il faut en faire la demande. 

Une majorité d'Etats demande à ce que le bulletin soit placé dans une enveloppe signée puis postée, ou déposée dans un endroit dédié. Mais certains réclament l'utilisation d'une seconde enveloppe de "confidentialité", dans laquelle le bulletin est d'abord glissé avant d'être mis dans l'enveloppe de retour. 

Dans certains Etats, il est également demandé qu'un témoin signe l'enveloppe extérieure et fournisse les informations nécessaires pour le contacter. Dans l'Alabama, deux témoins sont même requis.

Comment le bulletin de vote par correspondance est-il dépouillé ?


"Un contrôle manuel se fait systématiquement sur ces bulletins pour voir s'ils respectent les consignes, la forme. Les assesseurs vérifient également l'authenticité de l'envoi, la signature et le droit de la personne à voter. Puis on scanne les résultats. La machine les stocke. Personne n'est au courant de ce qu'il y a dans les enveloppes, jusqu'au jour désigné", explique Taoufik Djebali, maître de conférences en civilisation américaine.

Les procédures de vérification des signatures, d'ouverture des enveloppes et de comptage diffèrent en fonction des Etats. Dans le Colorado, par exemple, elles sont ouvertes dès réception. Leur comptage (assuré par une machine), démarre 15 jours avant l'élection, mais aucune donnée ne peut être livrée avant 19H00 le jour de l’élection.

Un bulletin doit-il être invalidé s'il n'est pas placé dans deux enveloppes lorsque cela est requis ? En Pennsylvanie, où ce cas pourrait concerner des dizaines de milliers de votes, il a été décidé que ces bulletins dits "naked" (nus) ne seraient pas acceptés. D'autres Etats les prendront en compte.
 

Quand connaîtra-t-on les résultats issus du vote par correspondance ? 


Les votes effectués en personne sont comptés automatiquement, et dans la plupart des cas, annoncés dans les quelques heures (voire minutes) suivant la fermeture des bureaux de vote. Au contraire, les bulletins par correspondance impliquent un laborieux travail de dépouillement et de vérifications, et là encore, chaque Etat a ses propres règles. 

Certains ne compteront que les bulletins reçus jusqu'au jour de l'élection, tandis que d'autres les accepteront jusqu'à 10 jours après la date du scrutin, s'ils ont été envoyés avant ou le 3 novembre. Ce délai a parfois été rallongé par rapport à celui habituellement admis, en prévision d'embouteillages dans les services postaux dus au flot de courrier. Nombre d'Etats ont été débordés par le déluge de bulletins envoyés par correspondance, encouragé en raison de la crise sanitaire. Ouvrir les enveloppes et scanner ces bulletins pourrait dans certaines villes prendre plusieurs jours.

"Si tout continue à ce rythme, nous aurons les résultats totaux dans les deux prochains jours", a dit mercredi 4 novembre Al Schmidt, responsable de la ville de Philadelphie, grand réservoir de voix démocrates dans l'Etat clé de Pennsylvanie, sur CNN.
 

Pourquoi Donald Trump est-il vent debout contre le vote par correspondance ?  


Les estimations montrent que davantage d'électeurs démocrates que de républicains sont susceptibles de voter par correspondance. Le camp du président a lancé de nombreuses actions en justice afin de limiter cette possibilité.

"Voter par correspondance est un processus lourd. Les gens qui ont voté sont certainement des gens motivés. Maintenant, il existe des gens encore plus motivés : les pro-Trump.  Ils ne vont pas utiliser le bulletin par la Poste. Ils se déplacent aux urnes. D'où la complexité des résultats actuels. Les démocrates, dans cette situation de pandémie, ont préféré suivre les consignes sanitaires du parti, éviter les files de gens qui attendent devant les urnes", explique Taoufik Djebali.

Lors des élections récentes, environ 1% des bulletins postés ont été refusés, une proportion qui pourrait être plus élevée cette fois. Cela signifierait des centaines de milliers de bulletins à la validité contestée. Pour rappel, la victoire à la présidentielle de 2000 s'était jouée avec une différence de seulement 537 bulletins en Floride.

Voir aussi : retour sur trois mois d'une campagne électorale hors norme

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Le vote par correspondance : espoir pour les démocrates, arme pour le camp présidentiel ? 


"Pour les démocrates, il y a de l'espoir dans ces bulletins. Tout l'enjeu, c'est de prendre en compte ces votes par correspondance. La question n'est pas tant de savoir comment ces bulletins par correspondance vont être utilisés par Trump. C'est plutôt de savoir comment il va contester les résultats. Il sait que plus de démocrates ont voté par correspondance. C'est un argument qu'il va utiliser devant la justice. Si Biden gagnait les élections, Trump n'aurait de toute façon qu'un seul choix : celui de contester les résultats. Comment ? Avec le vote par correspondance. Il appuiera sur ce bouton-là", explique Taoufik Djebali.
 

Juridiquement, le vote par correspondance comporte-t-il des faiblesses ?


"Je pense que des failles existent. Premièrement, des Etats vont prendre en compte ces votes par correspondance même si les bulletins arrivaient après le 3 novembre. Si en Pennsylvanie, on reçoit deux ou trois jours plus tard des bulletins envoyés le 3 novembre, ils seront pris en compte. L'argument juridique utilisé sera par rapport au droit de l'Américain d'avoir le résultat juste après le vote", explique Taoufik Djebali.

Il y a aussi la question du scanner et des signatures. Le scanner pour attester de la véracité des signatures n'est pas nécessairement fiable d'un point de vue technique. La contestation peut avoir pour objet le scan, ce qui a d'ailleurs été le cas en 2000 par rapport au vote électronique".

Sans compter que les signatures évoluent au fil du temps, que certains jeunes votant n'ont pas encore de signature définie.

"Les Républicains sont en train de chercher la parade pour revenir sur des dépouillements qui ont eu lieu après le jour du vote
" continue le maître de conférences. La Pennsylvanie accepte par exemple des bulletins de vote jusqu'au vendredi 6 novembre, soit trois jours après le jour du vote. 

Le 4 novembre, l'équipe de campagne de Donald Trump a annoncé une première offensive judiciaire dans le Wisconsin, remporté par Joe Biden avec un écart de moins de 1% selon les résultats quasi-complets de la chaîne américaine CNN.

Les républicains ont demandé à un juge local de réexaminer les bulletins déjà comptés.

Ils ont également déposé un recours pour obtenir la suspension du dépouillement dans l'Etat clé de Pennsylvanie, à l'issue toujours incertaine. "Nous agissons en justice pour suspendre le dépouillement en attendant plus de transparence", a indiqué Bill Stepien, le directeur de campagne de M. Trump.

Que se passera-t-il s'il n'y a pas de vainqueur d'ici vendredi ?


 Taoufik Djebali : L'affaire sera traitée devant la justice très certainement. Mais la justice sera certainement favorable à Donald Trump. Il a noyauté, infiltré la justice américaine en nommant des centaines de juges fédéraux. Il y a les trois juges de la Cour Suprême, mais aussi deux autres niveaux de cour, la "federal court of appeal" (Cour d'Appel fédérale) et la "federal district court" (Cour de district des États-Unis). Il a nommé deux fois plus de juges que Barack Obama durant son mandat dans ces Cours.

Toute contestation sur le plan légal sera à mon avis traité en sa faveur.  Par ailleurs, quand le président Barack Obama avait souhaité nommer un juge à la Cour Suprême, le Sénat avait refusé, avançant qu'il n'était pas possible de nommer un juge l'année des élections. Or, Donald Trump l'a fait cette année avec la nomination de la juge Barrett à la Cour Suprême.

Barack Obama avait aussi voulu nommer des juges pour les deux cours inférieures, ce qu'avait là encore refusé le Sénat. Finalement, Barack Obama s'était contenté de quelques nominations sans grand changement profond de la justice fédérale américaine. Donald Trump, avec le soutien des républicains au Sénat, a pu combler le vide laissé par Obama. C'est lui qui a nommé non seulement les juges censés être nommés par Obama, mais aussi ceux qui devaient être nommés sous sa présidence.