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Elections fédérales au Canada : quel bilan pour Justin Trudeau ?

Le Premier ministre Justin Trudeau remet son mandat en jeu lors des élections fédérales canadiennes du 21 octobre 2019.
Le Premier ministre Justin Trudeau remet son mandat en jeu lors des élections fédérales canadiennes du 21 octobre 2019.
©AP Photo/Juan Pablo Azabache

Son élection avait été triomphale le 19 octobre 2015, nette et sans bavure : à 44 ans, Justin Trudeau prenait alors le pouvoir au Canada, marchant dans les traces de son légendaire père. Quatre ans plus tard,le Premier ministre espère se faire réélire, au terme d’un bilan dans l’ensemble mitigé.

Son point fort, c’est le bilan de santé de l’économie canadienne : florissante, avec un taux de chômage autour de 5%, soit le plein emploi. C'est le taux le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs secteurs souffrent même de pénurie de main d’œuvre. « Les chiffres sur l’emploi sont historiques, alors du côté économique, les libéraux peuvent se vanter », précise Yves Malo, chef du bureau parlementaire de Radio-Canada à Ottawa.  

Les libéraux ont tablé sur une relance de l’économie grâce à de grands travaux d’infrastructure en sacrifiant le sacro-saint principe de l’équilibre budgétaire. Le déficit des finances publiques canadiennes s’est donc creusé sous le gouvernement Trudeau – on parle d’un déficit de 20 milliards de dollars en 2020 - et le Premier ministre a remis à plus tard l’objectif de revenir à un équilibre.

Mais il peut se vanter d’avoir insufflé, avec ses politiques, un dynamisme à l’économie canadienne que bien des pays du G7 doivent envier. « On a choisi d’investir, plutôt que d’être obsédés par l’austérité et la dette comme le sont les conservateurs », a déclaré en entrevue Justin Trudeau à Radio-Canada en juin dernier. 

Sur la scène internationale

L’autre bonne note du gouvernement Trudeau, c’est sur la scène internationale. Le Premier ministre canadien peut se targuer d’avoir réussi ce qui semblait un pari fou : négocier avec l’administration Trump un nouvel accord de libre-échange.

C’est la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland qui a mené de main de maître ces négociations marathon dont l’issue semblait bien incertaine. Le Canada, les États-Unis et le Mexique ont ainsi réussi à renégocier cette entente que Donald Trump qualifiait ad nauséam de « pire accord jamais signé par les États-Unis » et le gouvernement Trudeau a limité les dégâts dans cette partie de bras de fer avec le voisin américain.

La signature du CETA, le traité de libre-échange avec l’Union européenne, est un autre bon coup du gouvernement Trudeau.

Sur la scène internationale, le Premier ministre canadien a aussi offert l’image d’un Canada ouvert et accueillant, en accordant notamment l’asile à des personnalités aux histoires très médiatisées comme l’une des anges gardien d’Edward Snowden ou la Pakistanaise Asia Bibi, mais aussi en ouvrant ses frontières à des dizaines de milliers de réfugiés syriens ou d’immigrants en provenance des États-Unis qui fuyaient les politiques anti-migratoires de Donald Trump.

« Par contre, nuance Manon Cornellier, éditorialiste au quotidien montréalais Le Devoir. Justin Trudeau avait dit : "on est de retour" mais cela n’a pas été du tout à la hauteur des attentes. Les libéraux ont été aspirés par la tornade Trump, ce qui a complètement dévié l’attention. Il y a parfois un manque de cohérence et de panache en matière de politique étrangère ». 

54% de promesses tenues ?

Quand il s’est fait élire en 2015, Justin Trudeau avait fait plein de promesses aux Canadiens. Selon des chercheurs de l’Université Laval, les libéraux ont réalisé entièrement ou en partie 92% des quelque 353 promesses faites en 2015 ( 54% entièrement tenues, 38% en partie et 8% rompues ou en suspens ). 

La principale promesse tenue a été la légalisation du cannabis. Entrée en vigueur en octobre 2018, au terme de plusieurs années de consultations, cette légalisation s’est plutôt bien passée et elle ne s’est pas traduite, pour l’instant, par une augmentation de la consommation au pays.

L’expérience est suivie de près par plusieurs autres pays car le Canada est le premier pays du G7 à tenter cette expérience. Cette légalisation devrait être irréversible : en cas  d'une victoire des conservateurs cet automne, il semble peu probable qu’ils décident de revenir en arrière, même s’ils ont pourfendu le processus avec virulence. 

Les femmes autochtones

Justin Trudeau a aussi mis en place plusieurs mesures en faveur de la classe moyenne canadienne : augmentation des allocations familiales et baisses d’impôt : « Les libéraux ont pris plusieurs mesures qui ont amélioré la situation financière de beaucoup de familles, le taux de pauvreté infantile a diminué, la prestation pour enfants a fait une différence pour de nombreuses familles », fait remarquer Manon Cornellier.

Elle estime également qu'à l'encontre des autochtones, les libéraux ont fait beaucoup de choses : « il y a eu cette enquête sur les femmes autochtones assassinées et disparues, ils ont fait des investissements importants pour corriger le retard des dernières décennies, notamment dans le domaine de la santé et de l’éducation. Il y a des progrès qui sont faits mais il y a encore beaucoup à faire, et ça Justin Trudeau le sait et il l’a dit ». 

Le Premier ministre canadien a aussi présenté un cabinet paritaire, une autre promesse tenue, lui qui clame être féministe. 

Par contre, Justin Trudeau a rapidement oublié son engagement de réformer le mode de scrutin au Canada pour qu’il passe de majoritaire à proportionnel. « Cela pourrait avoir un impact auprès de jeunes électeurs et auprès de certains groupes à qui il avait fait cette promesse, dans les rangs un peu plus progressistes, un peu plus à gauche. Beaucoup de personnes croyaient en ce projet-là, mais pour monsieur et madame tout le monde, je ne crois pas que cela aura un impact », croit Yves Malo. 

Contradiction environnementale

C’est sur le terrain de l’environnement que de nombreux Canadiens ne cachent pas leur déception envers les Libéraux de Justin Trudeau. Très clairement dans ce domaine, l’équipe du Premier ministre a perdu des points et le bilan de son gouvernement est loin d’être à la hauteur de ce qu’il promettait quand il a pris le pouvoir.

C’est le rachat de l’oléoduc Trans Mountain, moyennant 4,5 milliards de dollars, pour exporter vers l’Asie le pétrole issu des sables bitumineux de l’Alberta qui a été la décision la plus controversée des libéraux : comment peut-on se dire un gouvernement pro-environnement quand on promeut l’industrie du pétrole avec un oléoduc dénoncé notamment par de nombreuses communautés autochtones parce qu’il va passer sur leurs territoires ?
 

Il faut impérativement protéger l’environnement et on est en train de le faire, mais il faut reconnaître qu’on est une société qui a besoin du pétrole.

Justin Trudeau. 

Une totale contradiction mais qui s’explique par le fait que, dans ce dossier, Justin Trudeau était coincé entre l’arbre et l’écorce : il ne pouvait pas non plus mettre de côté les dizaines de milliers d’emplois qui dépendent de cette industrie. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait valoir comme argument quand il a tenté de justifier le rachat de cet oléoduc par son gouvernement, en prenant soin de préciser qu’il avait aussi mis en place une taxe sur le carbone dans tout le pays et que l’argent issu de la mise en activité de cet oléoduc servirait à l’implantation de solutions pour développer des énergies propres.

En entrevue à Radio-Canada, le Premier ministre a précisé : « On reconnaît qu’il faut impérativement protéger l’environnement et on est en train de le faire, mais il faut reconnaître qu’on est une société qui a besoin du pétrole, on a besoin d’essence dans nos voitures, et nous avons des ressources pétrolières au Canada. Mais malheureusement il y a de plus en plus de pétrole transporté par train, c’est un problème, alors si on a des oléoducs bien faits, bien gérés pour répondre aux accidents possibles, c’est une meilleure façon de faire pour transporter du pétrole que sur des rails. Le Canada était prisonnier du marché américain pour l’exportation de notre pétrole, on a besoin d’accéder aux nouveaux marchés en ne passant plus par les États-Unis et c’est exactement ce qu’on fait en doublant cet oléoduc qui existe depuis 60 ans ». 

Les libéraux ont déçu beaucoup d’environnementalistes.

Manon Cornellier, éditorialiste pour Le Devoir

« Cette position a presque divisé le pays, entre l’est et l’ouest, constate Yves Malo, L’environnement est vraiment le maillon faible du gouvernement Trudeau. Les libéraux  disent que l’environnement, c’est essentiel, mais et ils achètent un oléoduc. Et malgré cet achat, il est à peu près acquis qu’ils vont perdre tous leurs comtés en Alberta, plusieurs en Colombie-Britannique. Il n'est pas certain que ces pertes seront compensées par des gains au Québec et en Ontario. Ils savent qu’ils vont avoir des pertes importantes dans l’ouest du pays et il faut qu’ils trouvent le moyen de les compenser dans l’est ». 

« Les libéraux ont déçu beaucoup d’environnementalistes, ajoute Manon Cornellier, l’achat de ce fameux oléoduc leur a fait perdre de nombreux appuis, des gens qui vont aller voter surtout en faveur du Parti vert du Canada ». 

Des scandales qui ont laissé des traces

« Ce gouvernement a eu des problèmes d’éthique tout au long du mandat, que ce soit Trudeau lui-même, qui a été le premier Premier ministre condamné par le commissaire à l’éthique pour l’histoire de ses vacances privées sur l’île de l’Aga Khan, puis pour les manœuvres douteuses dans l’affaire SNC-Lavalin. Sur ce chapitre-là, le bilan n’est pas très reluisant », commente Yves Malo. 

Dans l’affaire des vacances chez l’Aga Khan, Justin Trudeau a été blâmé par le commissaire à l’éthique pour s’être mis en conflit d’intérêt en acceptant d’aller passer des vacances avec sa famille sur l’île privée du milliardaire. Il s’est excusé auprès des Canadiens. Son voyage en Inde avec ses tenues locales et colorées arborées par toute sa famille est aussi à mettre sur la liste des gaffes du Premier ministre. 

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau, son épouse et leurs enfants, en Inde en février 2018. 
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau, son épouse et leurs enfants, en Inde en février 2018. 
© AP Photo/Ajit Solanki


Mais c’est le scandale SNC-Lavalin dans lequel il s’est enlisé et qui lui a fait le plus mal. On lui a reproché ainsi qu'à son entourage d’avoir fait des pressions sur la ministre de la Justice de l’époque pour qu’elle évite un procès à la firme d’ingénierie québécoise, salie par de nombreux scandales de corruption ici et ailleurs dans le monde.

La ministre dit avoir résisté à ces pressions et a dénoncé publiquement cette ingérence du politique dans la sphère judiciaire. A la mi-août, le commissaire à l’éthique du Canada a rendu public un rapport dans lequel il blâme le Premier ministre Trudeau pour avoir violé la loi sur les conflits d’intérêt en faisant pression sur sa ministre de la Justice.

« Je ne suis pas certain que ce scandale SNC-Lavalin va avoir un impact sur cette élection, estime Yves Malo, ça a fait beaucoup de bruit le temps que ça a duré, les médias en ont beaucoup parlé mais à un moment donné, les gens sont passés à autre chose. Les Libéraux ont mal géré cette crise-là, ils auraient pu tuer tout ça dans l’œuf en une semaine mais ils s’y sont enlisés. Alors ce qu’on retient surtout, c’est la mauvaise gestion de cette crise bien plus que la crise elle-même ». 

Cette histoire a quand même fait gagner des points aux conservateurs dans les sondages le printemps dernier, il faudra voir si le rapport du commissaire à l’éthique dévastateur pour le Premier ministre aura ou non un impact sur les intentions de vote des Québécois, mais nombreux sont les analystes politiques qui en doutent.  

Une lutte serrée à venir

Ces élections s’annoncent donc corsées pour Justin Trudeau et son équipe. Comment va-t-il s’y prendre pour convaincre les Canadiens de lui redonner les clés du pouvoir ? Sur quoi va-t-il tabler pour inciter les électeurs à lui faire confiance de nouveau ?

Il traîne des fantômes dans son placard.

Manon Cornellier, éditorialiste pour Le Devoir.

Le retour en piste de son ami et grand conseiller Gérald Butts, qui avait démissionné de son poste de secrétaire principal du Premier ministre dans la foulée du scandale de SNC-Lavalin, est stratégique. Gérald Butts est l’architecte de la victoire de 2015 et rappelons-le, Justin Trudeau était parti troisième dans cette campagne électorale, pour coiffer superbement ses deux adversaires sur le fil d’arrivée. « Le stratège du parti, c’est lui, il a été un rouage important de la victoire de 2015, c’est le cerveau de l’organisation électoralement parlant », déclare Yves Malo, qui n’a pas été surpris du tout de son retour en piste, quelque mois après sa démission. 

« Ce n’est pas un bilan sans tâche du tout, mais on ne peut pas dire aussi que c’est un gouvernement qui n’a rien fait, et qui arrive avec une feuille de route dont il ne peut pas se vanter, il y a des éléments importants dont il peut prendre le crédit mais c’est vrai aussi qu’il traîne des fantômes dans son placard », conclut Manon Cornellier.