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Élections législatives en Grèce : un scrutin au goût de deuil

A Athènes, en février 2019.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Petros Giannakouris) </sub></sup>
A Athènes, en février 2019.
(AP Photo/Petros Giannakouris)

Quatre ans et demi après l'arrivée au pouvoir de Syriza, coalition de gauche alors "radicale", la Grèce est appelée à élire ses députés ce dimanche 7 juillet. Sauf surprise, ces élections générales devraient voir la chute du Premier ministre Alexis Tsipras, jugé coupable d'avoir imposé l'austérité à un peuple déjà meurtri par la crise, après avoir promis l'inverse. Non moins probable : le retour de la droite, incarnée par Kyriakos Mitsotakis.

C’était il y a moins d’un an, dans la torpeur du mois d’août 2018. Sur l’île d’Ithaque où Ulysse, selon la légende, commença et acheva son voyage, le Premier ministre grec Alexis Tsipras annonçait à ses concitoyens perplexes la première bonne nouvelle depuis bien longtemps : après huit ans de tutelle de l’Union européenne et du FMI, la Grèce retrouvait sa souveraineté budgétaire.

Fin officielle des programmes de sauvetage et des inspections de la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international). « Nouvelle ère pour la Grèce » qui « reprend aujourd'hui en main son destin », s’auto-félicite Tsipras. Il est à neuf mois de sa chute.

À lire : [À vrai dire] La Grèce va-t-elle vraiment mieux après trois plans de sauvetage ?

Tsipras, de l’empire du mal à celui du bien

Alexis Tsipras, au soir de sa victoire électorale du 25 janvier 2015.<br />
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Alexis Tsipras, au soir de sa victoire électorale du 25 janvier 2015.
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)

Incarnation du mal lors de son arrivée au pouvoir en janvier 2015 à la tête de la coalition de gauche Syriza, l’ex-militant communiste que les éditorialistes parisiens en fonction traitaient alors de « mariole » (Jean-Pierre Elkabbach), « Petit Chaperon rouge du grand soir » (Christophe Barbier, l’Express), sommé de démissionner par l'actuel correspondant du Monde à New York (Arnaud Leparmentier), vomi comme son gouvernement par le spécialiste bruxellois de Libération (Jean Quatremer), incarnation d’une « alliance de rouges-bruns » (Bernard-Henri Lévy), était devenu sujet d’éloges en renonçant à ce pour quoi il avait été élu : libérer son pays des créanciers et des souffrances de la dette. Les Grecs ont moins apprécié la pirouette.

Capitulant dès l’été 2015 – malgré un référendum décidant à plus de 61 % le contraire - sous la pression européenne exigeant le paiement d’une dette de plus de 320 milliards d’euros, Tsipras a en effet dû faire ingurgiter à ses compatriotes le plus rude et humiliant programme d’une série pourtant longue : privatisations massives, austérité redoublée.

Sous Tsipras II (de nouvelles élections l'ont confirmé en septembre), la population suffoque mais la finance mondiale respire : sans doute ne récupérera-t-elle pas ses prêts inconsidérés mais le scandale, du moins, est éteint. Ceux qui voyaient dans la victoire de Syriza l’espoir d’une autre logique européenne sont ramenés sur terre. La Grèce sort de l’actualité.

Une embellie au prix fort

Sous perfusion renouvelée et de sacrifice en sacrifice, le pays retrouve une légère croissance de son PIB en 2017. Il parvient à dégager un minime excédent budgétaire primaire (c’est-à-dire, avant remboursement des échéances de sa dette), comme l'exigeaient ses tuteurs. Tenant leur part de promesse, ceux-ci desserrent leur étreinte, sans que la dette ait d’ailleurs diminué.

Alexis Tsipras et Pierre Moscovici à Athènes en février 2018<br />
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Alexis Tsipras et Pierre Moscovici à Athènes en février 2018
(AP Photo/Petros Giannakouris)

Le petit pays presque pardonné va pouvoir retourner sur les marchés financiers. On cite Syriza en exemple à Bruxelles. On parle de Tsipras pour le Nobel. « La fin de huit années particulièrement douloureuses », se félicite en août 2018 le Commissaire européen Pierre Moscovici. « Le jour se lève », assure Tsipras. C’était aller un peu vite, et sous-estimer la blessure.

D’un plan d’austérité à l’autre, en huit ans et selon l’estimation même de la ministre adjointe de la solidarité sociale Theano Fotiou, « c’est toute la société qui a été touchée par la crise – excepté les très riches. En moyenne, la population grecque a perdu entre 30 % et 40 % de ses revenus. Un million de Grecs, sur une population de 11 millions, qui faisaient partie de la classe moyenne, sont tombés dans la précarité. » Le salaire minimum mensuel est passé de 760 à 580 €.

Le gouvernement Tsipras n’est certes pas le premier responsable de cet appauvrissement. À la faveur de la relative amélioration budgétaire, la Vouli (le parlement grec) a même voté pour 2019 une modeste augmentation des prestations sociales et du salaire minimum, ainsi qu’une baisse de 10 % de l’impopulaire taxe foncière.

La Grèce doit plier

C’est peu au regard des espoirs soulevés en 2015 par la venue au pouvoir d’un Syriza supposé rompre avec une austérité accablant d’abord les moins riches, mais aussi les classes moyennes, lourdement affectées par les augmentations d’impôts.

Rue d'Athènes en 2017. Une population appauvrie de 30 à 40 %.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Petros Giannakouris)</sub></sup>
Rue d'Athènes en 2017. Une population appauvrie de 30 à 40 %.
(AP Photo/Petros Giannakouris)

La dévastation sociale, en outre, ne se mesure pas seulement en termes de perte de pouvoir d’achat. Dans son livre-mémoires « Conversations entre adultes »(1), Yanis Varoufakis, ministre de l’Économie du premier gouvernement Syriza (janvier à juillet 2015) et à ce titre interlocuteur de la Troïka, livre son analyse des motivations réelles des créanciers dans leur intransigeance envers Athènes.

Selon son récit très étayé, Berlin, en particulier, veut en réalité moins de la Grèce le recouvrement de sa dette colossale - qu’elle sait impossible - que sa mise aux normes libérales. Outre les privatisations des infrastructures et richesses du pays, son inflexible ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, exige de façon presque obsessionnelle d’Athènes la fin des conventions collectives et des acquis sociaux qui protègent le monde du travail.

La reddition du second gouvernement Tsipras rend l'objectif atteignable. Les grandes conventions collectives de branches qui avaient résisté aux cures précédentes sont abolies de fait ou remplacées par des conventions d’entreprises moins favorables. Le taux de chômage, dans les années suivantes, recule de 30 à 20 % mais la précarité devient la règle.

L’État recule. Dans ce qu’il reste de services publics, beaucoup de fonctionnaires ne sont plus remplacés, ce qui affecte en particulier l’enseignement et les hôpitaux.

Principale source de croissance et d’emploi : le tourisme en plein essor à la faveur des tensions géopolitiques dans le monde méditerranéen. Mais il s’agit pour l’essentiel d’occupations précaires et saisonnières, et d’une activité soumise à de fortes variations : - 15 % pour cet été 2019.

Chères privatisations

Le bilan des privatisations est plus indécis. Du port du Pirée aux autoroutes, des sites olympiques à celui de l’ancien aéroport athénien Hellinikon, de services publics aux joyaux de la mer Egée, la liste est longue des pièces du patrimoine grec vouées à la vente au plus offrant.

Page catalogue du <em>HRADF</em>, l'agence officielle chargée des privatisations.<br />
<sup><sub>(Capture d'écran)</sub></sup>
Page catalogue du HRADF, l'agence officielle chargée des privatisations.
(Capture d'écran)

La seule année 2018 a vu la cession majoritaire au privé de la compagnie du gaz Desfa, d’une partie de celle de communication OTE et du port de Thessalonique. Pourtant, sur les 50 milliards d’euros espérés du programme de privatisations initié en 2011, 6 milliards seulement ont été réalisés.

Parmi les freins ; une rentabilité immédiate parfois incertaine, la réticence des populations (comme pour la privatisation de l’eau, dans un pays où elle demeure sacrée) ou des obstacles juridiques. Après 8 ans de procédures, les recours ne sont pas encore épuisés pour le site d’Hellinikon, cédé pour une énorme opération immobilière. Des réfugiés syriens, dernièrement, y campaient. Ailleurs, les maires et archéologues ont invoqué la Constitution grecque, qui impose la protection de l’héritage culturel du pays, pour empêcher – avec succès - la vente de sites antiques.

Fiertés blessées

Manifestation devant le Parlement contre l'accord sur la Macédoine le 20 janvier 2019.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Thanassis Stavrakis)</sub></sup>
Manifestation devant le Parlement contre l'accord sur la Macédoine le 20 janvier 2019.
(AP Photo/Thanassis Stavrakis)

S’ajoutant à la tutelle revenue de la Troïka, ce qui apparaît non sans raisons comme une braderie au profit d’investisseurs principalement étrangers, n’améliore pas l’image patriotique des dirigeants au pouvoir, thème sensible en Grèce.

La notion de fierté et de résistance avait été, en 2015, l’un des premiers facteurs du succès de Syriza.

Dans un registre voisin, l’accord conclu par Tsipras en janvier dernier avec la République de Macédoine (qui pourra désormais s’appeler « Macédoine du Nord » après 27 ans de conflit), s’il est dûment validée par le Parlement et salué par la « communauté internationale », est vécu comme une trahison par une partie de l’opinion grecque. Un régal pour la droite.

La chute

                       Kyriakos Mitsotakis

En tête des sondages, le leader de la Nouvelle Démocratie, Kyriakos Mitsotakis a de bonnes chances de devenir le prochain Premier ministre grec. 

Proche des milieux d'affaires, ce diplômé de l'université d'Harvard a notamment été ministre de la réforme administrative sous le dernier gouvernement conservateur d'Antonis Samaras (2012-2014). Il avait été à l'époque chargé de licencier 15.000 fonctionnaires sous la pression des créanciers du pays.

 Le quinquagénaire est le fils de l'ancien Premier ministre Konstantinos Mitsotakis. Sa sœur, Dora Bakoyannis, a été ministre des Affaires étrangères et maire d'Athènes. Et le nouveau maire de la capitale, Costas Bakoyannis, n'est autre que son neveu.  (d'après AFP)

Arrivent les élections européennes de mai 2019, qui coïncident avec le premier tour des municipales et régionales grecques. Conscients de leur impopularité et de l’irritation de leur base électorale, Alexis Tsipras et son parti ne s’attendaient pas à un triomphe, mais pas non plus à une telle déroute.

Syriza y recueille 23,8 %, neuf points de moins que son rival de droite (Nouvelle Démocratie). Cette dernière lui ravit les mairies d’Athènes et Thessalonique, ainsi que la quasi-totalité des régions.

Un désastre, qui incite Tsipras à déclencher des élections législatives anticipées, programmées pour ce 7 juillet « pour que le peuple grec, avertit-il, puisse décider s’il souhaite un plan qui soutient les plus nombreux ou s’il souhaite retourner dans les ténèbres du FMI. »

Au terme de la brève campagne électorale, la menace ne semble pas avoir ramené vers Syriza son électorat désillusionné. Dans un contexte de bipolarité politique persistante, c'est la droite chassée quatre ans plus tôt, qui profite du vote sanction et du retour de balancier.

La Grèce a réservé bien des surprises et il serait aventureux de trop s'avancer sur l’issue du scrutin. Les sondages, en tout cas, prévoient unanimement une victoire très large de Nouvelle Démocratie qui pourrait recueillir – selon eux - plus de la moitié des sièges au Parlement.

(1) Yanis Varoufakis, "Conversation entre adultes", éditions Les liens qui libèrent.