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Elizabeth II, pour l'amour de la francophonie

Deux portraits d'Élizabeth II affichée sur la vitre d'une boutique près du chateau de Windsor, le 9 septembre 2022. 
Deux portraits d'Élizabeth II affichée sur la vitre d'une boutique près du chateau de Windsor, le 9 septembre 2022. 
©AP Photo/Frank Augstein

Francophone émérite, Elizabeth II a maintes fois prouvé son amour et son respect pour la France, la langue française et plus largement pour la francophonie. Officielles, parfois plus officieuses, nombreuses en effet, sont les histoires qui lient Élizabeth II à la langue de Molière. Retour sur cette longue relation avec l'historien et spécialiste de la Grande-Bretagne,  Philippe Chassaigne.
 

Philippe Chassaigne est spécialiste de la Grande-Bretagne et professeur d'histoire contemporaine à l'université Bordeaux-Montaigne. Il est également l'auteur de "Histoire de l'Angleterre", (Flammarion) et de "La Grande-Bretagne et le monde de 1815 à nos jours", (Armand-Colin).
 

Une reine francophone  

C’est peut-être de sa mère, fervente francophile, qu’Elizabeth hérite de sa fascination pour la langue française. Dès 1940, la jeune Lilibeth apprend la langue en compagnie de Marie-Antoinette de Bellaigue, une aristocrate francophone belge qui en 1940, par un jeu de relation, est recommandée à la famille royale.

"Pendant 5 ans, Marie-Antoinette de Bellaigue lui enseigne la langue, tant et si bien que la reine Élizabeth II parlait un français sans aucun accent, un français extrêmement clair avec une très bonne prononciation. Bien mieux d’ailleurs que son père et que son fils, le Prince Charles", explique Philippe Chassaigne."De Victoria à la princesse Elizabeth, il y avait une tradition de faire apprendre le français aux enfants de la famille royale. Victoria avait elle-même appris le français comme l’italien et d'autres langues. Elle était polyglotte", ajoute-t-il.  
 
Comme une destinée, le français accompagnera Elizabeth II tout au long de son règne. Elle mettra d’ailleurs un point d'honneur à parler en français avec ses interlocuteurs lorsqu'elle est en visite officielle dans des pays francophones. Une aisance qui la distingue de son père George VI, comme l'explique Philippe Chassaigne : "On sait que George VI avait des problèmes d’élocution, il était bègue et de ce fait, les relations étaient difficiles avec son auditoire. Elizabeth, elle, s’exprimait spontanément, même en français. Par conséquent, le public l’écoutait plus facilement. Cela a été un élément positif pour elle". 

Une reine francophile 

Avec les chevaux, les chiens corgis, les chapeaux colorés, la France occupait, sans aucun doute, une grande place dans le cœur d’Elizabeth II. Francophone donc, Elizabeth II était aussi une grande francophile. C’est d’ailleurs ce qu’a souligné le président français à l’annonce de son décès rendant hommage à "une amie de la France, une reine de cœur qui a marqué à jamais son pays et son siècle".

Elizabeth II découvre l’Hexagone lorsqu’elle n’a que 22 ans, en 1948. C’est sa première visite officielle à l'étranger en tant que princesse héritière. La reine fera son dernier voyage en France en 2014, pour se rendre aux commémorations du 70e anniversaire du débarquement sur les plages de Normandie.

Les différents voyages d’État d’Elizabeth II en France : 


1948 : La jeune Elizabeth effectue en France, à 22 ans, sa première visite officielle à l'étranger comme princesse héritière. Elle reçoit, des mains du président Vincent Auriol, le grand cordon de la Légion d'honneur, dont elle est la neuvième femme au monde à être titulaire. 
 
1957 : Elizabeth II revient en France en tant que reine. Les Parisiens se déplacent en nombre pour suivre son cortège dans les rues de la capitale. "Voyez nos Parisiens, comme ils vous aiment", lui dit le président René Coty. 
 
1972 : A quelques mois de l'entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne (CEE), la deuxième visite officielle d'Elizabeth II, en mai 1972, est placée sous le signe de l'Europe. "S'il est vrai que nous ne conduisons pas du même côté de la route, il est vrai aussi que nous allons dans la même voie (...)", dit la reine au président Georges Pompidou.
 
1992 : Elizabeth II visite quatre des grandes réalisations du mandat du président François Mitterrand : la pyramide du Louvre, la Cité des sciences de la Villette, la Grande Arche de la Défense et le musée d'Orsay. L’accent est à nouveau mis sur la construction européenne, au moment où l'Europe entre dans une nouvelle phase d'élargissement et d'approfondissement, entraînant des dissensions entre les deux partenaires. 
 
2004 : Invitée par le président Jacques Chirac, la reine vient célébrer le centenaire de l'Entente cordiale, acte fondateur de l'amitié franco-britannique, en pleine période de tension entre les deux pays sur la guerre en Irak. Pour la première fois, la monarque arrive en France par Eurostar et s'offre un bain de foule dans la commerçante rue Montorgueil au cœur de Paris.
 
-  2014 : La cinquième visite d'État de la reine correspond aux commémorations du 70e anniversaire du débarquement. Sur les plages de Normandie, elle se recueille au côté de 1.800 vétérans et 18 chefs d'État et de gouvernement, dont les présidents américain et russe, Barack Obama et Vladimir Poutine. Invitée d'honneur du président François Hollande, elle est la seule des dignitaires présents à avoir porté l'uniforme pendant la Seconde Guerre mondiale.

De Vincent Auriol à Emmanuel Macron, Elizabeth II aura rencontré tous les présidents de la IVème et de la Vème République française, de quoi garantir une amitié solide etre la France et le Royaume-Uni, en dépit de toutes les crises politiques (y compris les plus récentes) qu’ont connus les deux pays depuis 70 ans. Une amitié sans doute renforcée par son aisance à parler francais, comme le raconte Philippe Chassaigne. "Lors de son premier voyage en France à Paris, il est assez intéressant de voir qu'au début - comme lorsqu’Édouard VII est venu dans la capitale en 1903 - on la traitait avec condescendance en disant "La petite princesse". Mais une fois qu'elle est partie, tous les Français criaient "Vive la Reine !" avec respect". 
 
Dans la vie d’Elizabeth II, les voyages d’État sont une chose, les voyages de loisir en sont une autre. Durant son règne, elle a en effet multiplié les séjours dans l’Hexagone, il se dirait même que la France est le pays d’Europe dans lequel elle s’est le plus rendue. "Elizabeth II appréciait les produits français : le champagne, les vins de Bourgogne, les Bordeaux. Ils étaient d'ailleurs régulièrement servis à sa table lors des dîners d’État. La reine appréciait toutes les richesses du terroir français. Elle aimait également les visites privées en France, notamment en Normandie. Passionnée de chevaux elle y visitait des haras. On peut dire qu’elle avait vraiment une fibre francophile, liée à son éducation pendant la Seconde Guerre Mondiale", souligne Philippe Chassaigne. 

Une reine de la francophonie 

Si Elizabeth II était "une amie de la France", elle était également une amie de la francophonie, notamment au Canada.
 
Interrogé sur LCN (une chaîne de télévision spécialisée québécoise d'information continue, ndlr), ce jeudi 8 septembre, l’ancien Premier ministre du Canada Brian Mulroney a par exemple souligné l’amour d’Elizabeth II pour "les différences au Canada" ainsi que le "respect qu’elle vouait à l’histoire du bilinguisme au Canada". Brian Mulroney, se souvient également de "sa maîtrise du français qu’elle parlait à la perfection", ainsi que de "son désir de favoriser l’épanouissement et la vigueur de la langue française et du rôle international du Québec". 
 
La présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA), regrette, de son côté, "une cheffe d’État qui parlait couramment le français – certainement un exemple à suivre en matière de dualité linguistique", rappelant qu’Élizabeth II "a ratifié la Charte canadienne des droits et libertés, qui a consacré et enchâssé le statut du français et les droits constitutionnels à l’éducation dans la langue de la minorité", un événement important au Canada. 

En 1982, Elizabeth II a en effet signé la proclamation de la Loi constitutionnelle (elle inclut la Charte canadienne des droits et libertés, ndlr) dans le cadre d’une cérémonie officielle. Le pays devient ainsi "seul maître de sa Constitution et les droits et libertés fondés sur la Charte, en tant que loi suprême du pays, ont été garantis".
 
Dans l’Article 16 sur les langues officielles du Canada, ladite Charte stipule que "le français et l'anglais sont les langues officielles du Canada ; ils ont un statut et des droits et privilèges égaux quant à leur usage dans les institutions du Parlement et du gouvernement du Canada".

Charte Canadienne des droits et libertés.
Charte Canadienne des droits et libertés.


"Elizabeth II est aussi reine du Canada, donc en tant que tel, elle est garante du caractère bilingue de son royaume. Étant elle même bilingue, elle est l’incarnation de la pertinence de cette affirmation", explique Philippe Chassaigne. 

Il conclut : "Nous assistons, depuis une vingtaine d’années, à une canadianisation de la fonction de gouverneur général. Désormais, ce n’est plus une personnalité de Grande-Bretagne qui assume ce rôle mais une personnalité locale. Et à ce sujet, l’avant-dernière gouverneure générale à avoir été nommée (Michaëlle Jean, ndlr) était une femme, antillaise et donc francophone. C’est donc une francophone qui était chargée de représenter la reine dans l’ensemble du Canada où les francophones sont minoritaires. C’est tout à fait intéressant parce que, cela n’empêchera peut être pas le Canada de rompre avec le lien dynastique, mais cela montre qu’Elizabeth II a voulu préparer l’avenir de la monarchie et préserver ce lien entre le Canada et la Grande Bretagne".