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Emmanuel Macron aux États-Unis : les Américains ont-ils besoin des Français ?

Photo de la dernière rencontre entre Emmanuel Macron et Donald Trump le 18/09/2017.
Photo de la dernière rencontre entre Emmanuel Macron et Donald Trump le 18/09/2017.
© AP Images/ Evan Vucci

Emmanuel Macron se rend aux États-Unis pour une visite d'Etat de trois jours. Si la France et les États-Unis se sont accordés pour frapper le régime de Bachar Al-Assad, restent de nombreux points de divergence qui interrogent sur la relation franco-américaine et sur les intérêts respectifs des deux dirigeants. Entretien avec Olivier Piton.

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Après les frappes coordonnées de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis, le président français Emmanuel Macron rend une visite d'Etat de trois jours au président américain Donald Trump. Selon Corentin Sellin, la France veut "devenir le meilleur allié des États-Unis". Mais à cette volonté supposée s'opposent des points de divergences nombreux. Quid des désaccords ?

Entretien avec Olivier Piton, avocat, auteur des ouvrages "Les Transgressifs au pouvoir" et "La Nouvelle révolution américaine" aux éditions Plon. Il est aussi le président de la Comission des lois à l'Assemblée des Français de l'étranger.

Comment expliquez-vous ce lien franco-américain presque amical qui se tisse alors que de nombreux désaccords devraient opposer les présidents ?

Olivier Piton :
Il y a des similitudes entre les parcours politiques entre Donald Trump et Emmanuel Macron. C'est d'ailleurs ce que le président français a déclaré sur Fox News, le 20 avril, en parlant de 'mavericks' (équivalent américain d'anti-conformistes, NDLR). L'un comme l'autre ont été élus contre les pronostics, contre, bien souvent, leur propre camp et en prenant en compte que la donne politique de leurs pays respectifs avait changé. Surtout, ils se sont fait élire contre ce que Donald Trump a appelé les "élites de Washington" et ce qu'Emmanuel Macron a désigné comme "l'ancien monde", ce qui est assez similaire. Donc ils se sont retrouvés avec un parcours atypique victorieux et qui était considéré comme improbable quelques mois avant leurs élections respectives. Ça, c'est ce qui les a rapprochés. Donc, un petit peu comme deux combattants miraculés, il y a une sorte de fraternité d'armes qui s'est nouée de ceux qui sont passés par des tourments particuliers et qui ont réussi à les surmonter. 

Néanmoins, cela ne cache pas les désaccords idéologiques. D'un côté, Donald Trump a décidé de mettre en place une révolution copernicienne aux États-Unis, notamment dans le domaine du libre-échange. Il est en train de lancer son grand programme économique qui est en fait un retour, du moins une mise en place, d'un protectionnisme fort. Protectionnisme qui n'avait plus lieu d'être aux États-Unis depuis un siècle. Il faut se souvenir que ce pays avait été très protectionniste au XIXe siècle et qu'il a cessé de l'être lorsque ses intérêts l'ont amené à considérer que le libre-échange le favorisait.

Aujourd'hui, on en revient au protectionnisme parce que Donald Trump a estimé, à tort ou à raison, que l'émergence de pays qui produisent à bas coûts ne permet plus de profiter de la mondialisation comme cela a été le cas. D'un autre côté, Emmanuel Macron n'est pas du tout dans cet état d'esprit-là, même s'il considère, contrairement à ses deux prédécesseurs, qu'une inflexion protectionniste à l'échelle européenne n'est pas à écarter.

Donc sur le volet économique, de manière très idéologique, ils sont tout à fait opposés. Et cette opposition totale se retrouve dans d'autres domaines comme le climat ou même la Syrie. Sur la Syrie, il y a un vrai clivage : Donald Trump, en dépit de la récente frappe contre le régime, veut retirer ses troupes de manière unilatérale du pays. Il respecte sa promesse de campagne de retirer l'armée américaine de tous les théâtres d'opération extérieure qui ne constituent pas, pour les Américains, des points vitaux. Et, au vu des alliances américaines avec l'Irak et l'Égypte, la Syrie n'est plus vitale pour Trump. Emmanuel Macron, au contraire, est toujours très interventionniste et ce retrait américain ne lui plaît pas.

Enfin, la France milite toujours pour un multilatéralisme alors que les États-Unis cherchent à conserver leur leadership. Donc, presque intrinséquement, les désaccords sont profonds et on est dans un autre type de désaccord qui est lié à l'intérêt de chacun des pays. Il y a donc énormément de divergences entre Emmanuel Macron et Donald Trump mais ce respect mutuel dû à leurs parcours similaires les pousse à s'entendre.

Pour vous, quels sont les sujets qui seront au coeur de cette rencontre ?

D'abord, il y a une symbolique : la première rencontre aura lieu à Mount Vernon donc dans la plantation de George Washington. Or George Washington avait un lien quasiment paternel avec le marquis de La Fayette ; il y avait un vieux président américain face à un jeune noble français. D'une certaine manière, on rejoue le jeu : on a un vieux président américain qui reçoit un jeune président français. Il y a aussi la volonté chez Donald Trump de faire aussi bien qu'Emmanuel Macron lors du 14 juillet. 

Autrement dit, Macron va proposer, Trump va écouter et il va peut-être donner son accord sur tel ou tel point.


Maintenant, de quoi l'un et l'autre ont besoin ? Les Américains ont besoin des Français parce qu'ils n'ont pas d'autres choix en Europe. Leur allié privilégié, le Royaume-Uni, a entamé le Brexit, une décision qui passe mal aux États-Unis. Quant à l'Allemagne, qui était un allié solide jusque là, la relation est compliquée par l'opposition idéologique d'Angela Merkel à Donald Trump. Donc les Américains doivent soigner leur relation particulière avec la France d'autant que, sur la lutte contre le terrorisme, la France est, de fait, la seule alliée fiable que les Américains ont. On le voit au Sahel et en Syrie : le temps de la méfiance des années Chirac est totalement passée. Aujourd'hui, le seul partenaire fiable, devant les Britanniques, c'est les Français. Donald Trump va donc absolument chercher à consolider, avant toutes choses, cette relation toute particulière. Ça ne veut pas dire qu'il cherche à obtenir beaucoup d'autres choses des Français : il n'a pas grand chose à obtenir d'eux en fait. Mais afficher auprès du chouchou des médias, Emmanuel Macron, une entente solide est vital pour les intérêts américains en Europe.

Côté Macron, ce sera peut-être plus précis. Le président français va sans doute essayer d'influer la position de Donald Trump sur le climat, il l'a dit, il va continuer même si on n'attend pas grand-chose. Sur l'accord iranien, il va certainement essayer de convaincre Donald Trump de ne pas sortir de l'accord quadripartite. Sur la Syrie, il va peut-être essayer de le convaincre de ne pas se retirer de manière trop brutale. Sur le domaine économique, je pense qu'il va tenter de relancer les accords multilatéraux et pas seulement les accords bilatéraux que Donald Trump apprécie particulièrement.

Donc pour Trump, l'objectif est de consolider le lien franco-américain car sa solidité est plus importante que les quelques points sur lesquels ils pourraient avoir envie de parler.

Emmanuel Macron se rend aux États-Unis alors que la Nouvelle-Orléans fête ses 300 ans et que la Louisiane candidate à l'OIF. Pourtant il ne visite aucun des deux. Comment l'expliquez-vous ?

Pour la Nouvelle-Orléans, de ce que j'en sais, c'est un pur problème de calendrier. Jusqu'au dernier moment, Emmanuel Macron voulait vraiment s'y rendre mais il est obligé de revenir en France parce qu'il recevra le Premier ministre Australien ainsi que des anciens combattants australiens de la Seconde guerre mondiale qu'il décorera. Ce n'est pas autre chose qu'un conflit de calendrier malheureusement.

Mais c'est plutôt une bonne nouvelle, il faut le prendre comme ça. Je m'explique : la France n'a plus besoin de jouer sur son lien d'amitié historique avec les États-Unis pour exister vis-à-vis des Américains. C'est là qu'est la bonne nouvelle : Hollande et Sarkozy auraient peut-être été obligés d'aller à la Nouvelle-Orléans pour magnifier le lien transatlantique. Macron n'en a plus besoin, il lui suffit d'avoir cette visite d'État pour démontrer que la France joue un rôle. On n'a plus besoin de revenir 300 ans en arrière. C'est peut-être même une excellente nouvelle : enfin, la France est considérée par son présent voire son avenir et non pas uniquement par son passé. Les pays actifs et dynamiques n'ont pas besoin de revenir sur leur histoire, c'est plutôt l'apanage des puissances qui ont un passé glorieux mais plus vraiment d'avenir de toujours démontrer à quel point ils étaient formidables auparavant. Et ce n'est plus le cas de la France aujourd'hui : c'est en cela que c'est une bonne nouvelle.