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En Belgique, avec le confinement, les signalements d'enfants maltraités ont explosé

En Wallonie, les signalements d’enfants maltraités ont explosé depuis le début de l’année. La pandémie en est la cause. Les confinements et déconfinements répétés ont plongé dans l’isolement et l’impuissance familles et enfants. Face à la saturation des services de première ligne, les équipes de l'association SOS enfants de toutes les villes de Wallonie ont lancé un appel à l’aide et à l’action aux autorités belges. Reportage au service SOS Enfants de Liège du MontLégia.

Dans la cuisine de l'unité pédiatrique médico-psycho-sociale de la clinique du MontLégia, à Liège, c’est l’heure du repas. Tout en berçant d’une main dans sa poussette un nourrisson inconsolable, Gines nourrit de l’autre une petite fille volubile, perchée sur sa chaise haute. Elle esquisse un sourire malicieux en voyant apparaître à la porte l’une des psychologues du service SOS Enfants implanté dans l’hôpital : Sophie Lachaussée ne fait que passer.

En Wallonie les demandes de prises en charge explosent


Elle redescendra quelques minutes plus tard après avoir fait le tour des quatre lits du service où sont accueillis des enfants, hospitalisés pour maltraitance ou négligence grave. Ils ne désemplissent pas. Depuis plus d’un an maintenant, l’équipe SOS enfants de Liège, comme tous les services d’aide à l’enfance du pays, est saturée. Rien que depuis le début de l’année 2021, ils ont du réorienter 140 signalements d’enfants maltraités, un nombre qualifié d’« énorme »  par la coordinatrice du service, Christine Monville. En Wallonie, les demandes de prises en charge explosent. +45% d’appels à Liège, +50% à Charleroi. Christine Monville n'a jamais connu pareille situation. 

 

C’est devenu exponentiel. Ce sont des maltraitances sur enfants de 0 à 18 ans. Elles sont physiques, sexuelles ou psychologiques.

Christine Monville, assistante sociale


"Les situations auxquelles on fait face actuellement sont les mêmes que les autres années. Sauf que c’est devenu exponentiel. Ce sont des maltraitances sur enfants de 0 à 18 ans. Elles sont physiques, sexuelles ou psychologiques, des négligences graves ou concernent des enfants exposés aux violences conjugales. Ce qui se marque encore plus maintenant maintenant avec la crise du Covid et les différentes mesures sanitaires imposées, c’est que les enfants qui nous sont adressés subissent des maltraitances cumulées. On ne se retrouve plus seulement avec une situation de maltraitance physique, mais elle va s’associer, par exemple, à des négligences graves. Ou bien des violences sexuelles sur enfant qui vont s’accompagner d’insultes et de maltraitances psychologiques",  témoigne Christine Monville, assistante sociale et coordinatrice du service SOS Enfants MontLégia.

Gines, éducateur à la clinique du MontLégia, s'occupe notamment des mineurs hospitalisés par l'équipe SOS Enfants. 
Gines, éducateur à la clinique du MontLégia, s'occupe notamment des mineurs hospitalisés par l'équipe SOS Enfants. 
 

Sur les trois premiers mois de 2021, le service SOS Enfants MontLégia a reçu 196 signalements. Les chiffres de 2020 seront dépassés. Les travailleurs sociaux avaient enregistré 478 demandes sur l'année 2020. 

Une explosion des cas liée à la pandémie et au confinement

Une explosion des cas directement liée à la crise du coronavirus, aux confinements répétés et à l’isolement de nombreuses familles. La pandémie et les mesures sanitaires prises pour lui faire face et protéger le plus grand nombre ont entraîné un repli sur soi et la fermeture au monde extérieur, selon Sophie Lachaussée, psychologue. 
 

 Les enfants mettent en scène par le jeu des scènes traumatiques vécues à la maison 

Sophie Lachaussée, psychologue. 

« C’est un phénomène de cocotte minute. Imaginons une famille avec deux parents et quatre enfants dont un parent qui a perdu son emploi ou qui est artiste, qui s’inquiète de ce que sera demain et qui n’a plus d’argent pour la famille. Puis imaginons la maman télétravaillant. Ajoutons à cela un adolescent qui a juste envie d’écouter la musique à fond, de voir ses amis ou de jouer à la playstation et deux enfants d’âge d’école primaire qui ont envie de jouer au foot, de crier, de bouger. Enfin, mettez avec tout ce monde un bébé qui a besoin de calme et de sécurité, dans un petit appartement, en ville, sans possibilité de sortir très loin ou de voir d’autres gens et lieux... Cela ne peut donner que de la maltraitance, même si à priori ces gens-là, dans un contexte ordinaire, ne seraient pas devenus des parents maltraitants. Ils auraient trouvé d’autres lieux où souffler», décrit la psychologue. 


 























 Dans le coin jeu du bureau de la psychologue pour enfant, une maison et ses personnages playmobil jouent une scène sans équivoque. Un papa frappant la maman, avec une petite fille la tête collée contre le mur et un bambin dans sa chaise haute, témoin de l’effroyable scène. « Les enfants mettent en scène par le jeu des scènes traumatiques vécues à la maison », raconte Sophie Lachaussée.  Ajoutant qu'il faut être évidemment prudent dans les interprétations des jeux symboliques.

« Ce peut être un parent qui s’énerve et frappe son enfant, un adulte qui se met à boire et qui passe à de la maltraitance psychologique parce qu’il dit des mots violents qu’il ne dirait pas s'il n'était pas sous l’emprise de l’alcool. Un parent qui se met à secouer son bébé qui pleure la nuit parce qu’il sent toute cette tension dans la maison, un ado qui se réfugie sur des sites pornographiques et qui va assouvir ses désirs sexuels sur sa petite soeur parce qu’il n’a pas d’autre lieu, qu’il est débordé par toutes ses pulsions sexuelles et qu'il ne peut rencontrer naturellement d'autres jeunes de son âge, ou des enfants négligés, laissés seuls. Ce sont tout un tas de violences liées au confinement et qui ne seraient peut-être pas nées s’il y avait eu l’école, le foot, la crèche pour le bébé… ces choses qui permettent d’oxygéner l’atmosphère familiale ».

L’école, notamment, premier rempart d’alerte concernant la maltraitance, a fermé plusieurs fois en Belgique depuis un an

75% des signalements sont déposés par des professionnels. Le travail de repérage a cessé avec le confinement des services de première ligne. L’école, notamment, premier rempart d’alerte concernant la maltraitance, a fermé plusieurs fois en Belgique depuis un an. Le premier lieu où les enfants pouvaient se confier sur ce qu’ils vivaient à la maison ayant fermé, les signalements ont baissé, avant de remonter par pic, à chaque déconfinement ou réouverture des écoles. Et ainsi de suite.

« Traditionnellement, un enfant maltraité peut raconter, témoigner de ce qu’il vit auprès de son enseignante, de l’éducateur d’une activité extra-scolaire avec qui il crée un lien, ou auprès d’un soignant tel que le médecin traitant. Ce dernier reçoit alors la souffrance du parent ou de l’enfant. Avec le contexte Covid et le confinement, tout ce maillage qui existe autour de l’enfant et de la famille et qui permet de sortir de l’impasse est paralysé. Les enfants ne vont plus à l’école et il n’y donc plus accès à leur parole, les intervenants qui venaient travailler en famille n’y vont plus. Le télétravail ne donne plus accès aux gens. Et donc le contexte Covid a vraiment mis des barrières entre la famille qui souffre et l’intervenant qui peut aider. Dès qu’il y a un déconfinement, que les écoles rouvrent et que l’on a à nouveau accès à l’enfant ou aux familles, on tombe alors sur des situations où la souffrance peut s’exprimer. Cela fonctionne par vague depuis un an », explique Christine Monville
 

Souad, éducatrice au service pédiatrie du MontLégia, prend notamment en charge les enfants maltraités hospitalisés par SOS Enfants. 
Souad, éducatrice au service pédiatrie du MontLégia, prend notamment en charge les enfants maltraités hospitalisés par SOS Enfants. 


Depuis la crise du Covid, l’équipe de Liège a enregistré en 2020 une hausse des cas de violences physiques et sexuelles par rapport à l’année 2019. Elles représentent respectivement 27 et 28% des signalements.

 


On a tenté d'adapter. Mais à un moment donné ça bloque, parce que nous n’avons plus de solution, parce que le réseau sature et parce que nous saturons nous-mêmes.

                                                                                                               Stéphanie Remacle, assistante sociale.

Hausse des cas de violences physiques et sexuelles

Une situation qui laisse beaucoup de professionnels impuissants.
« Pendant le premier confinement, nous n’avons pas pu intervenir autant qu’on le voulait et on a parfois du privilégier certaines situations plutôt que d’autres. Nous avons beaucoup plus travaillé par téléphone. Et on se sent impuissant, parce qu’on a beau donner des conseils et faire des réorientations, on ne sait pas les prendre en charge directement. C’est frustrant. Et la colère peut aussi parfois prendre le dessus. Parce qu’on se dit que c’est injuste. Ces enfants là sont oubliés. On a tenté d’adapter malgré tout, avec des consultations vidéos, on a privilégié les déplacements dans certaines familles, on a hospitalisé des enfants alors qu’à un autre moment nous n’aurions peut-être pas eu besoin de le faire… Mais à un moment donné ça bloque, parce que nous n’avons plus de solution, que le réseau sature et parce que nous saturons nous-mêmes », explique Stéphanie Remacle, assistante sociale.

 


Chez beaucoup de professionnels de l’enfance, cela déclenche un sentiment d’impuissance où l’on se dit que l’on ne peut rien changer, on déprime et on décroche.

Sophie Lachaussée, psychogue.

Le moral des travailleurs sociaux a été largement éprouvé depuis le début de l’année. « C’est un mélange entre un sentiment d'impuissance, de dépression et de colère. Chez beaucoup de professionnels de l’enfance, cela déclenche un sentiment d’impuissance où l’on se dit que l’on ne peut rien changer, on déprime et on décroche alors de son travail, ce qui est très grave pour les enfants. Ou alors on trouve suffisamment d’énergie en soit et on se dit qu’il faut agir et interpeller le monde politique. Pour le moment, j’oscille entre les deux positions », confie Sophie Lachaussée.

Les compétences en lien avec l'enfance éclatés en plusieurs communautés linguistiques

D’où la carte blanche publiée par les différents services SOS Enfants de Wallonie et de Bruxelles à l’attention des pouvoirs politiques. En Belgique, les compétences en lien avec l’enfance sont éclatées entre plusieurs ministères, selon notamment les communautés linguistiques. Cette organisation a compliqué la prise de mesures cohérentes pour favoriser la protection de l’enfance depuis la crise du Covid, constate Christine Monville.

« Les écoles dépendent du ministère de l’éducation, les infirmières s’occupant des nourrissons dans les familles dépendent du ministère de l’enfance, les services éducatifs intervenant dans les familles vont dépendre du ministère de l’aide la jeunesse, les services de santé mentale dépendent du ministère de la santé. Si à un moment donné, il n’y a pas une concertation entre ces différents ministères, on se retrouve avec des politiques très différentes. Ainsi, certains services vont prioriser le télétravail pour la sécurité première des agents, alors que d’autres vont privilégier les interventions à domicile pour bien assurer leurs missions. Nous demandons une politique de lutte contre la maltraitance qui soit beaucoup plus concertée entre les différents ministères qui sont impliqués. Cela demande que les politiques se mettent autour de la table et sortent de leur périmètre de compétences », témoigne Christine Monville, coordinatrice du service SOS Enfants MontLégia de Liège.

La clinique du MontLégia, à Liège, abrite l'un des deux services SOS Enfants de la ville. 
La clinique du MontLégia, à Liège, abrite l'un des deux services SOS Enfants de la ville. 

Depuis la sortie de sa carte blanche, la coordinatrice a obtenu plusieurs rendez-vous dans différents ministères. La discussion semble s'ouvrir. 

Pour la psychologue Sophie Lachaussée, il est déterminant d’accorder plus de financements aux services d’aide à l’enfance, déjà surmenés en temps normal.

« J’ai été très sensible au mouvement de libération de la parole des femmes avec #metoo. Ce serait encore mieux, mais c’est plus délicat, de donner la parole aux enfants. Cela éviterait tellement de dégâts à l’âge adulte. Si le monde politique entendait que c’est à la racine qu’il faut prendre le mal, en augmentant le budget des professionnels de l’enfance, je pense que cela pourrait rapidement changer le monde. Les adultes de demain seraient plus construits, plus solides, avec un sentiment que le monde est plus juste, que tout un chacun a le droit d’être écouté, a le droit à la sécurité, à des choses élémentaires et que si on ne le reçoit pas dans sa famille, on peut recevoir de l’aide ailleurs », indique Sophie Lachaussée .

Dans le couloir du service de pédiatrie, une éducatrice tente de calmer les pleurs d'un nourrisson dans son berceau. Avec ses collègues éducateurs et infirmiers, ils alternent. Tour à tour, au grè de leur tâche, il passe par leurs bras. Et finit par se calmer, endormi, dans le fourmillement d'un service encore loin de trouver le repos.