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En Espagne, le paysage politique redessiné par le succès socialiste

Pedro Sanchez à Madrid après sa première victoire du 28 avril 2019.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Bernat Armangue) </sub></sup>
Pedro Sanchez à Madrid après sa première victoire du 28 avril 2019.
(AP Photo/Bernat Armangue)

Marquées par la victoire-surprise des socialistes menés par le Premier ministre Pedro Sanchez, le revers de la droite mais aussi de Podemos, les triples élections du 26 mai (européennes, régionales et municipales) reconfigurent sensiblement le paysage politique espagnol, dominé ces dernières années par l'incapacité à gouverner des grands partis. Bien des points restent cependant en suspens.

C’est une victoire à contre-courant et à contre-pronostics, qui peut faire pâlir d’envie bien des gauches européennes et change la configuration espagnole. Un Parti Socialiste il y a deux ans en perdition, en tête à près de 33 % d’un scrutin national, un mois après un succès relatif aux législatives. L’homme du miracle – qui comporte aussi des revers locaux - se nomme Pedro Sanchez. Il revient de loin.

Menacé sur sa gauche par la montée de Podemos, méprisé et jugé infréquentable à droite, dénoncé comme traître pour sa très relative modération contre les nationalistes catalans, trahi par l’aile droite de son parti il a réussi, par la gauche, en moins de trois années, sa reconquête et celle du pouvoir .
 
Dans un contexte d’appauvrissement du pays et de chômage record, il hérite en 2014 d’un PSOE épuisé, usé par sa gestion de la crise économique sous Jose Luis Zapatero (2004-2011), affaibli dans son électorat par sa soumission aux exigences de Bruxelles. La droite, revenue au pouvoir en 2011 sous la férule de Mariano Rajoy, semble pour longtemps indétrônable.

Les élections de 2015 sont un cauchemar pour les socialistes à leur plus bas score depuis 1977 (22%), presque rattrapés par un Podemos né un an plus tôt sur leur gauche, issu du mouvement de rue des « Indignés ».

En face, pourtant, Rajoy gagne moins que prévu et peine à rassembler une majorité parlementaire. Il a besoin pour être investi de l’abstention des socialistes, que Sanchez lui refuse obstinément malgré la pression de l’aile droite et la vieille garde socialiste (Felipe Gonzales, Jose Luis Zapatero...). Une seconde élection aboutit à la même impasse.

En 2016, les anti-Sanchez obtiennent sa démission et mettent en place une direction provisoire. Rajoy est investi avec leur aide tacite en décembre. Ne s’avouant pas vaincu, le président socialiste déchu fait appel aux militants, qui le soutiennent. Il retrouve sa place en mai 2017 lors d’un congrès.

Un an plus tard (juin 2018), il obtient par une motion de défiance la chute d’un Mariano Rajoy englué dans des scandales de corruption et prend sa place à la tête du gouvernement. Sa majorité parlementaire est courte et fragile. On s’en moque, ironisant sur sa précarité.

En février 2019, ne pouvant faire voter son budget il déclenche de nouvelles élections législatives. Il les gagne le 28 avril. Sa majorité, toutefois reste incertaine. Ses succès dans la triple élection du 26 mai (européenne, régionale, municipale) revêtent donc une importance considérable quant à sa légitimité auprès d’éventuels alliés.
Incontestable et conforté par une importante participation, le succès global de Pedro Sanchez et du PSOE ce 26 mai n’en comporte pas moins quelques ombres. Il y avait ce jour-là en Espagne trois scrutins (européen, régional, municipal) qui ne disent pas tous les trois exactement la même chose.
 

Élections européennes

Avec 33 % des voix et 20 sièges remportés, la victoire du PSOE y est non seulement spectaculaire mais presque complète.

Il distance nettement le Parti Populaire (conservateur, 20 % des voix, 12 sièges). Il laisse sur place celui qui se présentait comme son nouveau tombeur, Ciudadanos (12 %, 7 sièges), Parti libéral de centre droit proche de La République en Marche d’Emmanuel Macron. Il relègue aussi loin derrière celui qui entendait le remplacer à gauche, Podemos (10 %, 6 sièges), affaibli par une crise interne et dernièrement une scission. Il contient enfin la poussée de l’ultra-droite Vox (6 %, 3 sièges), présentée il y a peu comme irrésistible. Notons qu'il n'existe pas en Espagne de force écologique nationale ... et donc, pas de poussée verte comme ailleurs en Europe.

 
Le Parlement européen a fermé ses portes, ce mercredi 29 mai, à deux élus catalans indépendantistes en exil, Carles Puigdemont et Toni Comin. Selon des correspondants de presse présents sur place, c’est le président conservateur du Parlement sortant, Antonio Tajani, qui en a décidé ainsi.
Le motif en serait que l’Espagne n’a pas encore communiqué la liste des députés élus. Selon les règles espagnoles, ces derniers doivent auparavant prêter serment sur la Constitution, à Madrid, ce que ne peuvent faire les deux exilés sans se voir arrêter.
Les autres élus espagnols, qui n’ont pas non plus prêté serment, ont pu cependant se faire accréditer et circuler librement dans le Parlement européen
Ahora Publica, coalition de gauche de partis nationalistes catalan, basque et galicien passe également la barre des 5 % et remporte trois sièges. Juste derrière, la liste indépendantiste catalane «Libres pour l'Europe» obtient 4,6 % des voix et deux sièges.

Les 5 élus de ces deux dernières formations ne sont pas les moindres. Parmi eux : Carles Puigdemont, ex-président du gouvernement de Catalogne, aujourd’hui en exil en Belgique et réclamé par la justice espagnole ainsi qu’Oriol Junqueras, son vice-président, incarcéré pour ce fait en Espagne où il risque 25 ans de prison. Leur élection peu contestable pose un problème délicat tant au gouvernement espagnol qu’aux autorités et parlement européens.

 
Les partisans du candidat indépendantiste de gauche (ERC) emprisonné Oriol Junqueras à Barcelone le 26 mai.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Manu Fernandez) </sub></sup>
Les partisans du candidat indépendantiste de gauche (ERC) emprisonné Oriol Junqueras à Barcelone le 26 mai.
(AP Photo/Manu Fernandez)
À cet embarras près, le scrutin européen renforce considérablement Pedro Sanchez, non seulement en Espagne - où ses alliés se montreront moins exigeants - mais en Europe où il se trouve en position de réclamer pour son pays davantage d’influence, éventuellement un poste-clé tel que le Haut-Commissariat aux Affaires étrangères.

Le président français Emmanuel Macron, dont la préférence idéologique pour le parti libéral de droite Ciudadanos n’était pas un mystère, s’est en tout cas empressé, ce mardi 28 mai, de rencontrer ce Pedro Sanchez entré sans invitation dans le club des vainqueurs, mais qui devra tout de même a priori gouverner avec le soutien du « populiste » Podemos.
 

Élections régionales

Les parlements de 12 des 17 régions autonomes espagnoles étaient renouvelés. Des élections anticipées avaient arraché en février dernier l’Andalousie aux socialistes au profit de la droite et Ciudadanos, alliées à Vox. La Catalogne avait eu les siennes fin 2017, consacrant le succès symétrique des indépendantistes et de Ciudadanos. Le PSOE pouvait donc craindre cette échéance du 26 mai.

Il arrive finalement en tête dans dix régions, ce qui ne veut pas dire, en raison de pactes, qu’il va toutes les diriger. Mais il prend au PP ses fiefs de La Rioja et de Castille-Leon. L'Aragon reste incertain.

 
Le chef de Vox Santiago Abascal (debout) au parlement espagnol le 21 mai 2019, derrière le Premier ministre Pedro Sanchez (assis).<br />
<sub><sup>(AP Photo/Bernat Armangue, Pool) </sup></sub>
Le chef de Vox Santiago Abascal (debout) au parlement espagnol le 21 mai 2019, derrière le Premier ministre Pedro Sanchez (assis).
(AP Photo/Bernat Armangue, Pool)
Grâce au déchirement de Podemos donnant lieu à une candidature dissidente, la région disputée et symbolique de Madrid devrait en revanche rester entre les mains des droites au prix d’un accord avec Vox. Alliance sulfureuse avec un parti extrémiste nostalgique de la dictature dénoncée, comme lors du précédent andalou, par la gauche.

Dans une logique bien connue en France, Pedro Sanchez demande à la classe politique espagnole – en fait, à la droite et singulièrement Ciudadanos, qui fait la sourde oreille – un « cordon sanitaire » contre cette présumée et nouvelle « menace brune ».
 

Élections municipales

La résilience des socialistes y est, là aussi, un trait marquant et quelque peu inattendu, même si leur score est inférieur  (29 %) à celui des européennes. Elle ne se traduit pas par une vague conquérante. Bien qu’enregistrant son pire résultat depuis 1987 avec 22,24 % des suffrages, le Parti Populaire emporte davantage de villes : 2 567 (contre 2 242 pour le PSOE).

Podemos, dont le succès avait été l’événement des précédentes municipales, subit un grave revers. Des huit villes à la gestion desquelles il participait (Madrid, Barcelone, Saragosse, Valence, Cadix, Santiago, La Corogne, Ferrol), il ne lui en reste que deux : Cadix et Valence.

Les cas de Madrid et Barcelone sont cependant particuliers. Manuela Carmena, ex-magistrate devenue en 2015 maire de la capitale avec Podemos y arrive en tête avec 19 élus (8 pour le PSOE). Mais l’alliance des droites avec Vox leur permet d’emporter la mairie.

 
Ernest Maragall (au centre) à Barcelone, au soir de sa victoire du 26 mai.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Manu Fernandez) </sub></sup>
Ernest Maragall (au centre) à Barcelone, au soir de sa victoire du 26 mai.
(AP Photo/Manu Fernandez)
Plus indécise : Barcelone. La maire sortante soutenue par Podemos, Ada Colau, s’y trouve légèrement distancée (moins de 5000 voix) par le candidat de la gauche indépendantiste (ERC), Ernest Maragall, 76 ans.

Leur deux formations ont le même nombre de sièges, nettement en tête devant le Parti Socialiste catalan. Elles ont l’habitude de gouverner la ville ensemble. Leur choix du maire reste en discussion.

Un perdant, cependant : l’ex-Premier ministre français Manuel Valls soutenu par Ciudadanos, relégué à la 4ème place avec 13 % des voix. Il tente cependant aujourd’hui de valoriser sa défaite en offrant à Ada Colau – qu’il dénonçait dans sa campagne comme « populiste » - un improbable pacte à droite pour ne pas laisser la métropole catalane « aux mains du séparatisme ».