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En Haïti, des centaines de bébés de Casques bleus abandonnés

En août 2016, une jeune femme haïtienne brandit la photo de son enfant, issu d'un viol commis par un Casque bleu brésilien ©AP PHOTO / Dieu Nalio Chery
En août 2016, une jeune femme haïtienne brandit la photo de son enfant, issu d'un viol commis par un Casque bleu brésilien ©AP PHOTO / Dieu Nalio Chery

Les Nations Unies à nouveau confrontées à un scandale sexuel en Haïti. Selon une étude menée par deux chercheuses pour le site The Conversation, des centaines d'Haïtiennes ont eu des enfants avec des Casques bleus. Ces bébés, fruits de relations pas toujours consenties, ont ensuite été abandonnés par leur géniteur. Une dizaine de victimes a décidé de porter plainte contre l'ONU. 

"Ils ont mis des pièces dans nos mains pour qu'on soit enceintes" -  265 histoires d'enfants haïtiens abandonnés par leurs pères de l'ONU, le titre de cet article du site The Conversation laisse peu de doute quant à la nature du scandale qu'il révèle.
 

À l'été 2017, une équipe de chercheurs menée par Sabine Lee (Université de Birmingham) et Susan Bartels (Université de Toronto) a interrogé environ 2500 Haïtiens concernant les rapports entretenus entre des Haïtiennes et les Casques bleus. Plus de 10% des personnes interrogées - 265 au total - ont évoqué des cas d'enfants engendrés par le personnel des Nations Unies, puis laissés à l'abandon.

 
La MINUSTAH nous a donné beaucoup d'enfants sans père
Témoignage de l'une des personnes interrogées par les chercheurs

Une faveur sexuelle pour de la nourriture

Toujours selon l'enquête menée par les chercheuses canadienne et britannique, les rapports entre les jeunes femmes et les soldats de la paix n'étaient pas toujours consentis. De très jeunes femmes - voire des filles de 11 ans à peine - ont été agressées sexuellement, violées, par des Casques bleus. Puis comme le dit l'un des témoins, elles ont été "laissées dans la misère".

D'autres expliquent qu'elles négociaient des faveurs sexuelles en échange d'un repas. Dans cette étude, par exemple, un homme de Port-Salut explique que les Casques bleus "ont couché avec les filles, même pas pour de l'argent, juste pour de la nourriture."

Mais il arrive que les relations évoluent. Parfois les jeunes femmes vivent une véritable "histoire" avec les soldats onusiens. Les familles sont même au courant et encouragent des relations avec des hommes à la peau claire car cela est bien vu. Mais une fois enceintes, elles se retrouvent isolées, abandonnées par leur famille et par le géniteur, souvent rapatrié par l'ONU. L'un des témoins raconte : "Elle était enceinte d'un soldat de la MINUSTAH. Il a été déplacé de son poste et on le l'a jamais revu."


La Minustah, mission controversée


Après le départ en exil du Président Bertrand Aristide, la résolution 1542 du Conseil de sécurité de l'ONU établit la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). La mission la plus longue de l'institution internationale, puisqu'elle a duré 13 ans, jusqu'à la fin de son mandat le 15 octobre 2017 et l'établissement d'une nouvelle mission, la MINUJUSTH. La MINUSTAH qui en plus d'une décennie a connu nombres de scandales sexuels et sanitaires.

 
Les autres scandales de la MINUSTAH en Haïti

La MINUSTAH est l'une des missions onusiennes les plus controversées de l'Histoire et elle a fait l'objet de nombreuses allégations d'exploitation et d'abus sexuels. 

Entre 2004 et 2007, une enquête d'Associated Press révèle des cas de viols commis par des Casques bleus sri-lankais. Au moins 134 d'entre eux ont exploité neuf enfants. 114 ont été renvoyés chez eux, mais aucun n'a jamais été inquiété par la justice. 

En 2011, ce sont des soldats de la paix uruguyens qui sont mis en cause. Une histoire particulièrement sordide où un viol collectif a été filmé au téléphone. Le chef du bataillon uruguayen a été démis de ses fonctions. 

Autrse accusations graves, celles dévoilés par nos confrères de Radio-Canada en 2016. Trois policiers québécois sous mandat de l'ONU ont eu des relations sexuelles avec plusieurs Haïtiennes. Des enfants seraient nés de ces relations. Rapatriés, les policiers ont écopé de simples suspensions allant de 5 à 9 jours.

Enfin, l'ONU a admis en 2016 sa responsabilité dans l’épidémie de choléra de 2010 en Haïti. Des Casques bleus népalais sont mis en cause. L'épidémie particulèrement meurtrière a provoqué la mort de 10000 Haïtiens, après le tremblement de terre de 2010.
 

Dix plaintes contre l'ONU

En janvier 2018, le Bureau des Avocats Internationaux (BAI), basé en Haïti, a déposé plainte devant les tribunaux haïtiens au nom de dix enfants engendrés par les Casques bleus. Le BAI espérait alors faire pression sur l'ONU pour obtenir des tests de paternité et à terme des pensions alimentaires pour ces enfants.


Un an plus tard, le BAI adresse une lettre ouverte à l'avocate des droits des victimes des Nations Unies, Jane Connors, dans laquelle il dénonce le manque de réactivité et de coopération. L'ONU, explique Sarah Wisner, avocate à l'Institut pour la Justice et la Démocratie en Haïti, cabinet associé au BAI,"refusé de fournir des preuves en sa possession, telles que le résultat de tests ADN (...) Elle a également contourné les avocats des victimes en communiquant directement avec les victimes". Et de conclure "l'approche de l'ONU envoie un message alarmant de manque de respect pour le système judiciaire haïtien et l'État de droit".
 

L'ONU manque de coopération s'agissant de nos cas
Sandra Wisner, avocate canadienne
 
Deux mois après le tremblement de terre en Haïti, une patrouille de Casques bleus de la Minustah à Port-au-Prince, le 19 mars 2010. ©AP PHOTO/Jorge Saenz
Deux mois après le tremblement de terre en Haïti, une patrouille de Casques bleus de la Minustah à Port-au-Prince, le 19 mars 2010. ©AP PHOTO/Jorge Saenz


Contactées par TV5MONDE, les Nations Unies disent prendre très au sérieux ce rapport. "L'ONU reste déterminée à traiter et à résoudre les cas d'exploitation et d'abus sexuels commis par son personnel et à soutenir les victimes et leurs familles" , nous explique Stéphanie Coutrix, porte-parole au Département des Opérations de Paix.

Elle assure par ailleurs que "29 victimes et 32 ​​enfants nés d’exploitation et de sévices sexuels de la part du personnel de la MINUSTAH" bénéficient d'un soutien. Des demandes qui ont été soumises à l'ONU "il y a entre 3 et 10 ans". 

Selon Stéphanie Coutrix, ce soutien onusien comprend "une communication opportune et régulière aux victimes pour faciliter le règlement des demandes de paternité et de pension alimentaire pour enfants en suspens, y compris les résultats des tests ADN en attente, l'assistance juridique, le soutien éducatif (frais de scolarité), les soins aux enfants, la nourriture, les services médicaux et psychologiques, le logement / les subventions au logement et la formation professionnelle. L'ONU continue également de faire le suivi auprès des États membres concernés de la nationalité des pères présumés".

Concernant les dix cas représentés par le Bureau des Avocats Internationaux (BAI), la coopération avec l'ONU semble pourtant compliquée. Selon Sandra Wisner, des demandes d'informations relatives à l'identité et la paternité des Casques bleus ont été formulées auprès de l'ONU depuis août 2016. 

"Après un plaidoyer important, nos clients ont reçu des résultats d’ADN. Bien que ce soit un pas en avant, d'autres informations restent en suspens. (...) L'ONU est obligée de coopérer dans les cas de paternité et de pension alimentaire pour enfants victimes d'exploitation et de violences sexuelles. Mais le manque de suivi de l’ONU dans son engagement envers les victimes a rendu presque impossible pour nos clients d’obtenir justice en réalité", regrette l'avocate canadienne.
 

Comment éviter que cela se reproduise ?

Les auteures de l'enquête publiée sur The Conversation ne se contentent pas d'établir les faits mais elles font également trois recommandations afin que jamais plus de tels scandales ne se reproduisent. Et voici ce qu'elles suggèrent : "La formation du personnel des Nations Unies doit inclure la sensibilisation culturelle pour améliorer la compréhension de l'impact des différences de pouvoir dans les économies fragiles (...)  La pratique des Nations Unies de rapatrier tout personnel des Nations Unies impliqué dans l'exploitation ou les abus sexuels doit cesser (...) La récente nomination d'un défenseur des droits des victimes pour les personnes victimes d'abus et d'exploitation sexuels doit être suivie d'une politique qui permettra de s'attaquer à certaines des injustices créées par l'exploitation et les abus à un niveau structurel."

"L'exploitation et les abus sexuels sont un problème de longue date à l'ONU. Il doit y avoir un changement structurel au sein du système des Nations Unies", plaide Sandra Wisner.
Selon elle, l'ambiguïté entretenue par l'institution reste un problème. "L'ONU affirme qu'il n'y a pas d'immunité pour son personnel accusé d'exploitation et d'abus sexuels, explique-t-elle, mais elle n'a pas certifié à la Justice haïtienne que les cas de nos clients ne sont justement pas couverts par l'immunité". Ceci leur permettrait de poursuivre les Casques bleus impliqués devant des tribunaux haïtiens comme le prévoient les articles 50 à 52 de l'accord passé entre l'ONU et le gouvernement haïtien en juillet 2004.

(Re) lire : Casques bleus accusés d'abus sexuels : l'ONU monte au créneau