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En Russie, la mémoire de Staline au coeur de la dissolution de l'ONG Mémorial

Joseph Staline, le 1er mai 1946 à Moscou.
Joseph Staline, le 1er mai 1946 à Moscou.
© AP Photos

Analyse - La décision de la justice russe de dissoudre l'ONG Memorial a provoqué cette semaine un tollé planétaire. Le président Vladimir Poutine est accusé de bailloner tout ce qui peut s'apparenter à une parole d'opposition. Pour la chercheuse Cécile Vaissié, spécialiste de la Russie et de l'Union soviétique, c'est tout un pan de l'histoire du pays qui est en jeu dans cette affaire : quelle place pour le dictateur Joseph Staline ?

TV5MONDE : Vous expliquez la dissolution de Mémorial par un conflit mémorielle entre l'ONG et le pouvoir russe autour de la figure et du parcours de Joseph Staline.

Cécile Vaissié, spécialiste de l’Union soviétique : Je pense que c'est central. Ce n'est pas l'unique élément mais c'est absolument central. Ce qu'il faut bien voir, c'est qu'il y a eu les répressions qui ont duré de 1917 à 1953. Des répressions sans logique. Lors des répressions léninistes des paysans moujiks juste après la Révolution d'octobre 1917, on élimine des adversaires. Mais dans les répressions staliniennes, il n'y a aucune logique. C'est à dire que Staline élimine des gens qui sont de parfaits communistes, des soutiens du pouvoir. Il les élimine pour tout et n'importe quoi.

En 1953, Staline meurt. Commence alors une période au cours de laquelle on va commencer à parler un petit peu de ses crimes. On va relater par exemple que juste avant la guerre, Staline (Secrétaire général du parti communiste soviétique de 1922 à 1953) a fait arrêter toute une partie du commandement de l'Armée rouge, ce qui explique beaucoup la défaite soviétique et les pertes énormes de 1941.
On commence non seulement à en parler, mais aussi à réhabiliter des gens.

Seulement, au début des années 60, le pouvoir se rend compte que tout cela l'entraîne trop loin. Si vous commencez à dire que des millions de Soviétiques ont été arrêtés, déportés pour rien, vous posez finalement la question du rôle du Parti, et du rôle de Staline qui était à la tête du Parti. Dès lors, l'État décide qu'il faut arrêter de parler de ce genre de choses. Donc, avant même que Nikita Khrouchtchev (principal dirigeant de l'URSS de 1955 à 1964) ne soit écarté en 1964, on arrête par exemple de publier les souvenirs de camps, les fameux goulags.

On a publié  "Une journée d'Ivan Denissovitch" d'Alexandre Soljenitsyne en 1962, puis les maisons d'édition et les revues ont reçu l'ordre de ne plus publier de souvenirs de camps parce que cela renvoyait à des choses désagréables. Un premier bras de fer va commencer pour essayer de maintenir ce souvenir. Mais les partisans de Brejnev (homme fort de l'URSS de 1964 à  1982) l'emportent et de la fin des années 60 jusqu'à la mort de Brejnev et au delà,  jusqu'à la perestroïka, on ne va pas parler de Staline. C'est à dire qu'on n'en dit pas du bien et on n'en dit pas du mal : on ne parle pas de Staline, ce qui évite de parler des purges.

TV5MONDE :  Arrive la Perestroïka au milieu des années 80 avec une relative ouverture. Qu'en est-il alors de la mémoire de Staline ?

Cécile Vaissié : Cela va devenir une question centrale. On estime qu'il faut dire que des millions de Soviétiques ont été tués, déportés, maltraités, affamés pour rien. Alors que Gorbatchev tente de sauver l'Union soviétique, toute une partie de la société, des intellectuels, des écrivains et des historiens estiment qu'il faut dire ce qui s'est passé.

Il faut bien comprendre qu'à l'époque, quand vous demandez, par exemple, à un jeune Russe de 20 ans ce que faisaient ses grands-parents ou ses arrières-grands-parents, bien souvent il n'est même pas capable de répondre. Il y a, à la fin des années 80 et jusqu'au début des années 2000, des millions de Russes qui ne savent pas où sont enterrés leurs parents, leurs grands-parents, leurs arrières-grands-parents. Ils ne savent pas exactement ce qui s'est produit. Aujourd'hui, c'est beaucoup moins le cas, car il y a eu le travail de Mémorial

TV5MONDE : Mémorial qui est créé début 1989 avec comme premier objectif d'ériger un mémorial promis par Khrouchtchev aux victimes.

Cécile Vaissié : Mais très vite, à partir de l'idée de ce mémorial, va germer l'idée d'un centre d'archives. Et puis on va réunir les souvenirs, les mémoires non publiées. On va réunir les documents privés et les photos. Et puis, deuxième étape, on va mener des recherches sur ces répressions. Vous avez alors une vraie adhésion sociale. Des milliers de personnes soutiennent le projet de Mémorial. Le président d'alors, Boris Eltsine, va sortir de nombreux documents. Des historiens vont mener un minutieux travail d'enquête au fin fond de la Sibérie, trouver des noms, déterrer des charniers. Il y avait toute une série de jeunes bénévoles et des historiens payés trois fois rien pour faire tout ce travail. On ne me fera jamais croire qu'il croulait sous les millions de dollars de l'aide soi disant américaine !

Poutine va décider de rétablir une verticale du pouvoir, contrairement à Eltsine qui avait essayé de décentraliser. 

Cécile Vaissié, chercheuse.

TV5MONDE : Vladimir Poutine apparaît sur la scène politique russe en 1999 comme Premier ministre de Boris Eltsine. Il devient président en 2000. Il l’est toujours aujourd’hui, malgré une petite parenthèse comme Premier ministre du président fantoche Dmitri Medvedev entre 2008 et 2012. Deux décennies de pleins pouvoirs donc. Mais pourquoi attend-il aujourd’hui pour s’en prendre ainsi à Mémorial et au travail effectué à propos de Staline ? 

Cécile Vaissié : C'est à dire qu'en fait, et c'est vrai pour les histoires de Mémorial, comme pour tout le reste, il y a eu une montée en pression qui a commencé lentement et qui n’en finit pas de s'accentuer.

Je daterais cela à 2005, au moment du soixantième anniversaire de la victoire. Vladimir Poutine a alors très peur  de ce qu’il a vu en Géorgie et en Ukraine après la première révolution orange de 2004. Les dirigeants russes redoutent qu’une autre révolution, même pacifique, se passe en Russie et que la Russie explose de la même façon que l'Union soviétique. 

Poutine va décider de rétablir une verticale du pouvoir, contrairement à Eltsine qui avait essayé de décentraliser. De la même façon, il voulait, je pense, réellement créer une espèce d'unité nationale, d’identité.

Joseph Staline (à gauche) aux côtés du président américain Franklin D. Roosevelt (centre) et du Premier ministre britannique Winston Churchill (droite) à Téhéran (Iran) fin 1943.
Joseph Staline (à gauche) aux côtés du président américain Franklin D. Roosevelt (centre) et du Premier ministre britannique Winston Churchill (droite) à Téhéran (Iran) fin 1943.
© AP Photos


TV5MONDE : Et c’est dans cette démarche de construction d’un roman national que réapparaît Staline…

Cécile Vaissié : Oui, Poutine a commencé à partir de 2005, à faire monter comme facteur unificateur, comme facteur de fierté, la victoire de 1945.


Et puis, en 2008, il y a eu un énorme scandale en Russie avec la sortie de manuels scolaires commandés par l'administration présidentielle réhabilitant réellement Staline. Les livres relatent l'industrialisation du pays en disant que cela avait été un succès, ce qui à mon avis n’a pas été le cas. Ils abordent aussi la question des purges, mais en affirmant qu’il y avait beaucoup coupables, ce qui est faux pour l’immense majorité des personnes désignées. En outre, ces manuels concluent que les purges ont permis de gagner la guerre parce qu'il n'y avait plus de cinquième colonne.

Dès lors, les vannes ont été ouvertes. Un combat s’est affirmé entre deux positions. Est ce que Staline est celui qui a fait assassiner des millions de personnes ? C’est à dire ce sur quoi travaille Mémorial. Ou bien est-ce que Staline est celui qui a gagné la guerre et est par conséquent un objet de fierté ? 

À l’époque apparaît une bipolarisation. Si vous parlez des purges, cela signifie que vous justifiez le nazisme, ce qui est exactement exactement ce qu'a dit le procureur lors du procès de Mémorial.

TV5MONDE : Néanmoins, Mémorial va continuer d’exister tout au long des années 2010…

Cécile Vaissié : Et Mémorial va même rester présent dans un certain nombre de programmes étatiques. Il faut dire qu’à l'époque, vous aviez à la tête de Mémorial Arseni Roginski, un historien qui était aussi une personnalité très, très forte. Je pense que le Kremlin attendait sa mort survenue il y a quatre ans, puis aussi celle de du célèbre dissident Serguei Kovalev en août 2021.

Si Staline est un héros, alors la vie humaine en Russie ne vaut rien.

Cécile Vaissié, chercheuse.

TV5MONDE : En résumé, le conflit autour de Mémorial est vraiment centré autour de la question de la mémoire que l’on veut garder de Joseph Staline ?

Cécile Vaissié : Absolument, mais il faut toutefois souligner qu’il existe, en quelques sortes, deux associations Mémorial tenues par les mêmes personnes. 

L’une s’occupe des purges et des questions que nous avons évoquées. Et puis, vous avez la deuxième partie de Mémorial, qui concerne tout ce qui est violations actuelles des droits de l'Homme. Ils estiment que c'est la même logique parce que si on dénonce les violations des droits de l'Homme des années 30, on ne peut pas fermer les yeux sur ce qui se passe actuellement.

Et là, Mémorial embête énormément de gens. L’ONG défend des victimes. Elle rend également publiques les arrestations à répétition. Le pouvoir veut donc à la fois se débarrasser d'une organisation qui fait connaître ces cas et qui les défend. 

Mais pour moi, les deux aspects sont liés. En effet, si vous considérez que Staline est au bout du compte quelqu'un de positif pour la Russie, cela signifie pour moi que demain, rien ne vous empêche de multiplier à nouveau les arrestations et les répressions. C'est dans une espèce de logique. Si Staline est un héros, alors la vie humaine en Russie ne vaut rien. Le pouvoir est en roue libre.

Des matriochkas -poupées russes- à l'effigie de Lénine, Staline et Poutine sur un marché de Saint Petersbourg.
Des matriochkas -poupées russes- à l'effigie de Lénine, Staline et Poutine sur un marché de Saint Petersbourg.
© REUTERS/Alexander Demianchuk

Il y a une concurrence de mémoires, alors qu'effectivement, il y a deux réalités qui existent et qui sont des réalités.

Cécile Vaissié, chercheuse.

TV5MONDE : Mais est ce qu'une personne comme Staline ne peut pas être, finalement, les deux à la fois, c'est à dire l'auteur de purges et, aussi, l'un des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale contre le nazisme ?

Cécile Vaissié : Bien sûr ! Mais alors, il faut tout dire ! C'est-à-dire qu'il faut parler des purges. Et puis, il faut aussi pouvoir débattre du rôle de Staline dans la guerre. 

Côté soviétique, ça a été un massacre, un sacrifice énorme. Des millions de Soviétiques sont morts pendant cette guerre et on peut les remercier. 

Mais est ce que cela doit nous faire oublier le fait qu'il y a des millions de Soviétiques qui ont été déportés, tués, affamés, etc ? Il y a une concurrence de mémoires, alors qu'effectivement, il y a deux réalités qui existent et qui sont des réalités.