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En Sibérie, "les températures augmentent deux à trois fois plus rapidement que la moyenne globale"

De la fumée venant d'un feu de forêt s'abat sur la ville de Kysyl-Syr dans la Russie de l'Est le 2 août 2021.
De la fumée venant d'un feu de forêt s'abat sur la ville de Kysyl-Syr dans la Russie de l'Est le 2 août 2021.
AP/Nikolay Petrov

L'Organisation météorologique mondiale a validé le record de température de 38° C celsius dans la ville Verkhoïansk en Russie en zone arctique, le 20 juin 2020. Comment expliquer une telle température dans une zone si froide ? Devons-vous nous attendre à des records de chaleur chaque année ? Réponses avec Jean Jouzel, climatologue et auteur de "Climat : parlons vrai" aux éditions Les Pérégrines.

TV5MONDE : Le réchauffement climatique est-il la seule raison de ce record de température de 38°c? 

Jean Jouzel, climatologue : Ce qu'il faut avoir en tête, c'est qu'en Arctique, mais aussi à l'échelle planétaire, les records de température augmentent plus rapidement que les températures moyennes. Le réchauffement climatique s'accompagne d'une augmentation des températures maximales et de l'intensité des vagues de chaleur. 

En Arctique, les vitesses de réchauffement sont deux à trois fois plus rapides que dans les autres régions du monde. Mais nous avons aussi eu des records de 50 degrés celcius en Colombie britannique l'été dernier. Nous sommes vraiment dans une période où il y a eu des événements marquants en terme de record de température. Par ailleurs, le dernier rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) est clair. Ces records constatés pratiquement partout sur la planète, sont attribués à l'activité humaine.

Voir aussi : Climat : vers un océan Arctique sans glace au milieu de ce siècle ?

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TV5MONDE :  Comment expliquer qu'une des régions les plus froides peut atteindre une température si élevée que celle de 38 degrés ? 

Même si cette région se trouve au bord de l'océan arctique, elle bénéficie d'un climat continental. Les masses d'air qui viennent de l'ouest ou du sud-ouest sont des matières qui peuvent être très chaudes. Il y a donc toujours eu en Sibérie des écarts de chaleur importants entre l'hiver et l'été, indépendamment du réchauffement climatique. La Sibérie a toujours eu des étés qui dépassaient 20 voire 30 degrés celcius. Mais là, cet épisode dépasse ce que nous avons connu.

En moyenne, les températures sur l'ensemble de la Sibérie augmentent deux à trois fois plus rapidement que la moyenne globale. Les records de chaleur augmentent donc encore plus rapidement.

Chaque année, la mer augmente de 4mm dont 1mm est lié à la fonte du Groenland. 

Jean Jouzel, climatologue

TV5MONDE : Quel est l'effet immédiat d'un tel pic de chaleur ? 

Il y a plusieurs conséquences importantes. La première se situe au niveau de l'enneigement. Les températures élevées de la fin du printemps sont accompagnées d'une fonte de la banquise mais aussi des sols gelés, que l'on appelle le permafrost (zone du sol ou du sous-sol, gelé en permanence dans les régions arctiques). Cela participe à l'ouverture des routes maritimes, comme le passage du nord-est. 

Les sols qui constituent le permafrost fondent chaque été avec de plus en plus de profondeur, bien qu'ils regèlent l'hiver. Cette fonte fait apparaitre de la matière organique qui était préservée depuis très longtemps, qui se décomposent et libèrent du méthane et de gaz carbonique.

Voir aussi : Arctique : la militarisation de la région pose problème

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Ensuite plus généralement, ces températures élevées font du Groenland un contributeur important de l'élévation du niveau de la mer. Chaque année, la mer augmente de 4mm, dont 1mm est lié à la fonte du Groenland. Comme il s'agit d'eau douce, cette fonte participe aussi à la modification de la circulation océanique.

Enfin, le réchauffement de l'Arctique provoque aussi une diminution des surfaces couvertes de glace ou de neige. Or, ces surfaces ont la propriété de renvoyer l'essentiel du rayonnement solaire. Tout cela participe donc à l'amplification du réchauffement dans ces régions. 

TV5MONDE :  Peut-on s'attendre désormais à des records d'autant plus extrêmes chaque année? 

Tout à fait. Toutes les régions sont concernées. Pas forcément une année après l'autre, mais à mesure que le réchauffement va se mettre en place. Si on ne le maitrise pas, on aura des températures de plus en plus élevées dans ces régions, et des records qui seront localement battus dans les prochaines décennies.

Quand on regarde les records de chaleur à l'échelle planétaire, on peut assurer que cela va se globaliser.

Jean Jouzel, climatologue

On ne peut pas dire quand et ce ne sera pas forcément l'ensemble de l'arctique qui sera concerné. Mais les records de température accompagnent une augmentation de la température moyenne, qui est liée à l'activité humaine. De façon irrémédiable, ils vont donc se poursuivre. 

TV5MONDE : La situation de Verkhoïansk annonce-t-elle ce que traversera le reste de la planète  ? 

Quand on regarde les records de chaleur à l'échelle planétaire, on peut assurer que cela va se globaliser. Dans nos régions, c'est peut être moins marqué mais ça l'a déjà été dans des régions comme la Colombie britannique. En France aussi, on bat des records. Cela concerne toute la planète. 

Dans la mesure où le réchauffement est plus rapide en Arctique, cela reste plus marqué que dans d'autres villes. Ces records de chaleur seront le lot irrémédiable du réchauffement climatique moyen planétaire lié aux activités humaines.