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Entre la Chine et le Canada, de difficiles relations diplomatiques

L'ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, lors d'une conférence de presse à l'ambassade de Chine à Ottawa, Canada, 22 novembre 2019
L'ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, lors d'une conférence de presse à l'ambassade de Chine à Ottawa, Canada, 22 novembre 2019
© Reuters / Blair Gable

Le froid diplomatique entre la Chine et le Canada est devenu glacial ces derniers jours, après l’adoption, par le Parlement canadien, d’une motion qualifiant de « génocide » le traitement de la minorité ouïgoure en Chine. Une position qui déplaît souverainement au régime chinois, déjà excédé par la détention, depuis plus de deux ans, de la dirigeante financière du géant des communications chinois Huawei. Meng Wanzhou a été arrêtée à Vancouver en décembre 2018 par les autorités canadiennes à la demande des Américains. Les audiences sur son processus d’extradition vers les États-Unis se poursuivent à Vancouver.

« Provocation malicieuse », « geste honteux », « ingérence grossière dans les affaires internes de la Chine » : on s’est étranglé d’indignation à l’ambassade chinoise à Ottawa après l’adoption, à l’unanimité par le Parlement canadien, d’une motion décrétant que la minorité musulmane ouïgoure subit actuellement un "génocide" de la part des autorités chinoises. Tous les députés de la Chambre des Communes ont appuyé cette motion déposée par le parti conservateur du Canada, à l'exception des ministres du gouvernement canadien qui se sont abstenus.

En entrevue à Radio-Canada, l’ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, a averti que Pékin allait répliquer, sans donner plus de précisions : « Certainement, nous prenons des mesures fermes pour défendre notre sécurité nationale, notre souveraineté et nos intérêts. (…) Selon nos pratiques passées, vous constaterez que nous sommes déterminés à protéger nos intérêts ».

« Pratiques passées » : représailles commerciales ? Arrestations d’autres citoyens canadiens en Chine ? Rappelons que quand les autorités canadiennes ont arrêté la dirigeante financière de Huawei, Pékin a répliqué en arrêtant deux Canadiens, Michael Spavor et Michael Kovrig, qui depuis attendent leur procès dans une prison chinoise. Ils sont accusés d’atteinte à la sécurité nationale. Le régime chinois a aussi pris des mesures de représailles en gelant quasiment toutes ses importations de soja et de porc, ce qui a fait très mal à des milliers d’agriculteurs canadiens. La Chine va-t-elle prendre d’autres mesures de rétorsion économique pour répliquer à cette motion du Parlement canadien ? La menace pèse…
 

Le dilemme du gouvernement Trudeau

Les ministres de Justin Trudeau se sont abstenus lors de ce vote à la Chambre des Communes car le gouvernement canadien est dans un dilemme difficile à résoudre. « Nous trouvons extrêmement important que le Parlement puisse se prononcer là-dessus, mais en même temps, en tant que gouvernement, nous avons des responsabilités additionnelles », a déclaré Justin Trudeau. Et ces responsabilités, c’est notamment d’éviter de porter préjudice aux deux Canadiens emprisonnés en Chine, en dénonçant par exemple les politiques chinoises en matière du respect des droits de la personne.

Mais c’est une position très difficile à tenir pour le gouvernement canadien sur le plan intérieur estime Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine : « Cette motion a mis le gouvernement Trudeau dans l’embarras, d’autant plus qu’ils sont nombreux au sein du caucus libéral à estimer que oui, il s’agit bel et bien d’un "génocide". L’opinion publique canadienne est aussi en faveur que le Canada réduise sa dépendance commerciale avec la Chine et durcisse sa politique à son égard ».

L’ex-ambassadeur estime que tous les pays occidentaux sont pris dans un dilemme difficile à résoudre : continuer à faire des affaires avec la Chine tout en dénonçant les atteintes à la liberté d’expression, de religion et aux droits de la personne de la Chine. « Les pays occidentaux ne peuvent plus se fermer les yeux », dit Guy Saint-Jacques, qui estime que plus que jamais, les pays occidentaux doivent serrer les rangs dans leur diplomatie avec Pékin et faire preuve de davantage de fermeté. « L’arrivée au pouvoir de Joe Biden risque de changer les choses, on devrait assister à des prises de position de plus en plus fermes de la part des États-Unis et des pays occidentaux », croit l’ex-ambassadeur.

Changement de ton à Washington

Le nouveau secrétaire d’État américain Antony Blinken a lui aussi parlé de" génocide" pour dénoncer les traitements infligés aux Ouïgours et il estime que les pays occidentaux doivent prendre des mesures pour y mettre fin, en interdisant, par exemple, l’importation de produits fabriqués dans le cadre d’un travail forcé.

Le 23 février dernier, lors de sa rencontre virtuelle avec Justin Trudeau, le président américain Joe Biden a pris l'engagement sans équivoque d’aider le gouvernement canadien à faire libérer "les deux Michael" en Chine, chose que Donald Trump n’a jamais faite. La nouvelle administration américaine change donc de ton à l’endroit de Pékin.

L’ex-ambassadeur canadien est catégorique : « L’engagement de Mr Biden est significatif et ce sont les Américains qui détiennent la clé pour résoudre cet imbroglio politico-judiciaire entre Washington, Ottawa et Pékin. Une entente hors-cours peut-elle être conclue entre Meng Wanzhou et les Américains ? Joe Biden peut-il négocier avec les Chinois pour faire libérer les deux Canadiens ? Comment régler cette situation pour que tout le monde en sorte sans perdre la face ? Les canaux de communication les plus importants actuellement, c’est entre Washington et Pékin ». 

Une main de fer dans un gant de velours

Au-delà de ce dossier délicat des deux Canadiens, Guy Saint-Jacques est convaincu que, plus que jamais, les pays occidentaux doivent adopter des lignes de conduite communes pour ne laisser aucune marge de manœuvre à la Chine en ce qui concerne les liberté religieuse, d’expression et de respect des droits de la personne. Il souligne par exemple la pertinence de la déclaration initiée par l’ex-ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, et signée par 58 pays et par l’Union européenne, pour dénoncer la détention arbitraire dans les relations d’État à État, donc pour dénoncer les régimes qui arrêtent et détiennent illégalement des personnes pour des raisons diplomatiques. « Cette initiative a pris la Chine par surprise, elle n’aime pas que les pays occidentaux se regroupent pour la critiquer, constate Guy Saint-Jacques. Le Canada devrait maintenant faire le travail pour instrumentaliser cette déclaration en adoptant des mesures communes si la Chine recourt de nouveau à cette tactique ». 

Car avec la Chine, pas de recette miracle, si ce n’est l’application de la fameuse devise selon laquelle l’union fait la force, dit l’ex-ambassadeur. Il suggère d’ailleurs aux pays occidentaux de profiter de la tenue des Jeux olympiques d’hiver à Pékin l’an prochain pour faire pression sur le régime chinois. C’est, selon lui, un levier de négociation sur lequel peser pour tenter de renverser le rapport de force entre la Chine et l’Occident car, pour l’instant, clairement, c’est la Chine qui garde le gros bout du bâton.