Info

Entretien avec Jean-Yves Camus

“Une prise de pouvoir par un parti d'extrême-droite en Europe est faible“

Entretien avec Jean-Yves Camus, politologue et chercheur associé à l'IRIS

Il semble que l'extrême-droite gagne du terrain en Europe... On ne peut pas parler d'une "vague" de succès d'extrême- droite. Il existe en effet des pays où celle-ci connaît des échecs: le Vlaams Belang flamand est en crise, la Ligue des Familles Polonaise a été balayée par le parti de Kaczynski, le NPD allemand est en recul. Il faut également garder à l'esprit que dans de nombreux pays d'Europe, comme l'Espagne et le Portugal, le Luxembourg et l'Irlande, la République Tchèque aussi, elle est absolument marginale. Excepté dans quelques pays d'Europe centrale où l'extrême-droite reste très proche des fascismes locaux des années 30-40, comme en Roumanie, en Hongrie ou dans les pays Baltes, les formations politiques qui réussissent sont désormais des droites radicales que les politologues hésitent à classer comme extrémistes. En Scandinavie par exemple, on parle de "nouvelle droite". Ou pour l'UDC suisse et la Lega, de populisme xénophobe. Le parti de Wilders et la Lega appartiennent à cette même catégorie. A l’inverse en Europe occidentale, l’extrême- droite « traditionnelle » est hors-jeu : le FN (Front National) français fait à cet égard figure d’exception. Ne surévaluons pas certaines poussées électorales : le BNP (British National Party) britannique, qui est une extrême-droite tout à fait fascisante, a obtenu deux sièges au Parlement européen mais aux élections législatives, le mode de scrutin se chargera de le contenir. Quand bien même il remporterait un ou deux sièges, il n’est pas en mesure de changer la donne politique.
Bruno Valkeniers (Président du VB) et Filip Dewinter (chef du groupe au Parlement flamand)
Bruno Valkeniers (Président du VB) et Filip Dewinter (chef du groupe au Parlement flamand)
Peut-on dater la percée électorale de l’extrême-droite européenne ? Elle date en fait du milieu des années 70 en Scandinavie et elle n’était pas liée à la crise économique mais à une donnée qu’on retrouve actuellement au cœur des propositions des partis populistes de droite extrême : la protestation anti-fiscale, anti-État, couplée à une dénonciation virulente du multi-culturalisme, dont l’immigration est un des vecteurs, mais n’est qu’un vecteur. La crise économique et les bouleversements liés à la mondialisation ont ensuite amplifié le succès électoral de ces mouvements. On a le sentiment que ces partis d'extrême-droite ne sont plus dans l'opposition, mais installés dans le paysage politique voire gouvernemental. Oui, ces partis se sont installés dans le paysage politique et pour deux raisons. D’une part, notamment en France, la droite a longtemps refusé de s’assumer en tant que droite, laissant ouvert un espace politique. Ensuite, le cordon sanitaire qui s’est installé autour des droites extrêmes a semblé les rendre inoffensives, puisqu’elles n’accédaient que très rarement au pouvoir. Ceci étant, leurs idées se sont diffusées bien au-delà de leur électorat, les droites de gouvernement en ont repris et parfois, mis en pratique, certains éléments. Cette nouvelle donne politique est-elle un danger ? Si, par « danger », on entend arrivée au pouvoir et renversement des institutions démocratiques, non, le risque est pratiquement inexistant. La prise du pouvoir par un de ces partis, seul, est faible : ils ne peuvent que participer à des coalitions de gouvernement, ce qui est devenu courant en Europe (Suisse, Autriche, Italie, Roumanie, Pologne, Slovaquie, Serbie…). L’exemple du FPÖ autrichien montre que dans certains cas, la participation au pouvoir affaiblit l’extrême-droite, dans la mesure où les compromis politiques nécessaires à l’exercice du pouvoir en coalition démontrent à leur électorat qu’ils ne tiennent pas leurs promesses de rupture. Pour ce qui concerne les pays où des droites populistes xénophobes peuvent partager ce pouvoir, gardons un œil sur les Pays-Bas où Wilders sortira probablement très renforcé des législatives de juin, sur la Norvège et le Danemark aussi. L’Europe va fêter ses 60 ans le 9 mai. L’une des ambitions de ses créateurs était de préserver la paix sur le continent… Met-on en péril cet héritage ? L’Europe vit en paix depuis 60 ans. Lorsque cela n’a pas été le cas, au début des années 90 dans l’ex-Yougoslavie, l’extrême-droite n’avait qu’une responsabilité tout à fait marginale. C’est la dislocation du modèle yougoslave qui a exacerbé les divisions ethnico-religieuses. Et les États-Unis via l’Otan bombardant Belgrade et soutenant la Bosnie, comme plus tard le Kosovo, ont redonné au principe des nationalités une actualité qui certes, satisfait une certaine conception des droits de l’Homme, mais libère nombre de pulsions ultra-nationalistes. Propos recueillis par Laure Constantinesco 23 avril 2010

L'extrême-droite en Europe

Allemagne Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD) - Parti national démocratique d'Allemagne - créé en 1964 Die Republikaner - Les Républicains - (1983) Die Volksunion - Union populaire - (1971) Autriche Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) - Parti libéral autrichien - (1956) Bündnis Zukunft Österreich (B.Z.Ö) - Alliance pour l'avenir de l'Autriche (2005) Belgique Vlaams Belang - Intérêt flamand - (2004) -héritier du Vlaams Blok interdit Bulgarie Ataka - Attaque (2005) Danemark Dansk Folkeparti - Parti du peuple danois (1995) Espagne La Falange (1933) Democracia Nacional (1994) Finlande Perussuomalaiset - Parti des vrais Finnois (1995) France Le Front national (1972) Grèce Chrissi Avghi - Aube d'or (1993) Laikos Orthodoxos Synagermos - Rassemblement populaire orthodoxe (2000) Hongrie Jobboldali lfjusagi Kozosseg-Jobbik Magyarorszagert (Jobbik) - Alliance des Jeunes de Droite-Mouvement pour une meilleure Hongrie (2003) Miep Magyar Igazsag es Elet Partja - Parti pour la justice et la vie (1993) Italie Lega Nord per l'indipendenza della Padania, (Lega Nord) - La Ligue du Nord (1991) Alleanza Nazional - Alliance Nationale (1995) Movimiento Sociale Fiamma tricolore - Mouvement social-Flamme tricolore (1995) Forza Nuova - Force Nouvelle (2003) Lettonie Tevzemei un Brivibai-Latvijas Nacionalas Neatkaribas Kustiba (TB-LNNK) - Union des conservateurs pour la patrie et la liberté (1997) Lituanie Lietuvos laisves sajunga - Parti lituanien de la liberté (1994) Pays-Bas Parti voor der Vriejheid - Parti pour la Liberté (2006) Pologne Liga Polskich Rodzin - Ligue des familles polonaises (2001) Samoobrona - L'Autodéfense (2007) Portugal Partido Nacional Renovador - Parti National Rénovateur (1985) République Tchèque Delnicka strana (DS) - Parti ouvrier créé en 2003 Narodni Strana (NS) - Parti national (2001) Roumanie Partidul Romania Mare - Parti de la Grande Roumanie (1991) Royaume Uni British National Parti - Parti National Britannique (1982) Slovaquie Slovenska Narodna Strana - Parti national slovaque (1990) Slovénie Slovenska Nacionalna Stranka - Parti nationaliste slovène (1991) Suède Sverigedemokraterna - Parti des démocrates suédois (1998) Folk fronten - Front populaire orthodoxe (2000)