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Espagne : après les municipales, alliances gênantes et « qui perd gagne »

Le Palais de Cybele, Mairie de Madrid<br />
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Le Palais de Cybele, Mairie de Madrid
(Wiki Commons)

Dans la foulée des élections municipales espagnoles du 26 mai, les investitures des maires ont donné lieu à des résultats parfois inattendus comme à Barcelone où Ada Colau, proche de Podemos, est finalement reconduite. Dans l’ensemble s’est cependant confirmée la consolidation de pactes entre la formation raciste ultranationaliste Vox et les partis de droite classique, P.P. et Ciudadanos. Or ce dernier doit siéger au parlement européen dans un groupe centriste, avec les partisans d’Emmanuel Macron. Embarras.

Les derniers crus des élections espagnoles s’avèrent décidément plein d’imprévus. Après la victoire inattendue du camp du Premier ministre Pedro Sanchez aux législatives du 28 avril, le triple scrutin du 26 mai (européen, régional, municipal) s’était traduit par une redistribution des cartes : succès amplifié des socialistes, déclin confirmé de la droite conservatrice (Parti Populaire, PP), contre-performance de la droite libérale (Ciudadanos), décollage décevant pour l’extrême-droite (Vox), échec de la gauche radicale (Podemos), cette dernière perdant dans la bataille la majorité de ses grandes villes conquises en 2015.

Pour les deux premières du pays au moins, le deuxième round des municipales, celui où se forment les alliances locales de gouvernance, débouche aujourd’hui sur des revirements peu respectueux de l’ordre d’arrivée électoral.

Barcelone : Ada Colau quand même

Le sort de Barcelone étaient particulièrement guetté. Seconde métropole du pays, de renom mondial, prise de guerre en 2015 de la gauche radicale avec Podemos incarnée par la militante locale Ada Colau, elle est aussi la capitale d’une région déchirée qui a failli devenir république : la Catalogne.

Les indépendantistes de gauche (ERC) ont justement, cette fois, devancé de peu la liste de la maire sortante, Barcelona en comú (Barcelone en commun) : 10 sièges (sur 41) pour chacune des deux listes mais 5000 voix d’avance pour celle de l’ERC, conduite par Ernest Maragall. Troisième : le Parti Socialiste Catalan, lié au PSOE de Sanchez (8 sièges). L’ex-Premier ministre français Manuel Valls qui rêvait de se refaire une santé politique dans son pays natal, échouait pour sa part en quatrième position (6 sièges), malgré le soutien de Ciudadanos, suivi de diverses petite listes.

La plupart des observateurs prévoyaient une alliance entre les deux listes de tête, relativement proches politiquement malgré leur concurrence, pour porter à la mairie Ernest Maragall. C’est finalement une autre majorité qui s’est dessinée, alliant les élus de Barcelona en comú avec ceux du PSC, ce qui était prévu, et une partie de ceux de Manuel Valls, ce qui ne l’était pas.

Durant la campagne, l’ex-Premier ministre français avait attaqué avec virulence Ada Colau. Il en dénonçait la gestion mais aussi le « populisme », Podemos se trouvant être l’équivalent espagnol d’une gauche radicale « inconciliable » (selon son mot) qui avait, en France, précipité sa ruine politique. Au lendemain de sa déroute du 26 mai, il offrait pourtant le soutien de ses six élus à la maire honnie, pour barrer la route à des ennemis plus honnis encore : les indépendantistes. Ciudadanos s’y opposant, trois seulement le suivront.

Son secours est d’abord fraîchement accueilli par l’intéressée. Finalement, pourtant, après l’impasse avérée d’autres tentatives d’alliances, il est accepté dans les faits et avalisé par 70 % de ses partisans dûment consultés. « Notre pari était de composer une majorité des forces de gauche [avec ERC et les socialistes]. Mais cela n’a pas été possible, a regretté la maire qui assure n'avoir rien concédé à l'ancien Premier ministre. Je remercie Manuel Valls pour ses votes, mais j’insiste sur le fait que nous ne sommes jamais allés les chercher et que nous n’avons jamais caché le fait qu’ils nous gênaient ».

On fait reconnaissance plus chaleureuse. Aux yeux des nationalistes en tout cas, ce revirement représente une trahison de la part d’Ada Colau, jusqu’alors personnellement non-indépendantiste mais toujours très prudente sur le sujet. Ils étaient des centaines à la siffler samedi à la sortie de la mairie après son élection. Ils pourraient le faire payer nationalement au Premier ministre socialiste Sanchez, qui a besoin du soutien tacite des indépendantistes modérés dans son fragile équilibre parlementaire. Quant à Manuel Valls, Ciudadanos annonce ce 17 juin s’en « séparer ».

Madrid : la droite reprend la mairie, grâce à l’extrême-droite

Le scénario de Barcelone est presque inversé dans la capitale, prise en 2015 au Parti Populaire par l’ancienne juge Manuela Carmena avec le soutien de Podemos. Avec 31 % des voix et 19 sièges sur 57, celle-ci arrive largement en tête des municipales du 26 mai. À gauche, le PSOE est à 14 % (8 sièges).

Ce n’est pas suffisant. L’alliance des droites, marquées par une poussée de Ciudadanos et de Vox donne à celles-ci une courte majorité en sièges (30 sur 57). Le conservateur (PP) Luis Martinez-Almeida devient maire de Madrid. Son adjointe, Begona Villacis appartient à Ciudadanos. La place de Vox dans l’équipe municipale est encore inconnue mais ces derniers n’ont pas pour coutume d’offrir leur soutien sans contrepartie.

A Madrid, la nouvelle municipalité s’est engagée à un moratoire sur les contraventions et une révision du système de restriction de la circulation dans le centre-ville mis en œuvre par Manuela Carmena. Cette dernière a également réduit de moitié la dette héritée … de la gestion du Parti Populaire.

Gêne modérée en Espagne

« Vous allez nous entendre déplorer autant que nécessaire le fait que vous ayez décidé d'accorder à une force comme Vox la capacité de décider du gouvernement de la ville la plus importante d'Espagne, l'une des plus importantes du monde », a réagi le candidat du PSOE à Madrid, Pepu Hernandez. L’avertissement bouleverse modérément les accusés.

Après la région andalouse en décembre dernier, l’apport de Vox aura été décisif dans une dizaine de villes emportées par la droite. Si sa percée est restée contenue au dernier scrutin, la formation compte aujourd’hui 24 députés au Parlement, contre aucun auparavant. L’irruption d’une force  d’extrême-droite susceptible de peser à ce point est inédite dans l’Espagne contemporaine où l’on ignore les débats -  a fortiori les « tabous » - qui, en France, imprègnent la vie politique depuis trente-cinq ans.

Le Royaume, d’autre part, n’a jamais, sinon partiellement, abjuré formellement la dictature franquiste dont Vox se montre nostalgique. Les lois récentes contre sa célébration votées à l’initiative de Pedro Sanchez ne sont pas même acceptées aujourd’hui par l’ensemble de la société espagnole, le sujet l’ayant fracturée jusqu’au sein des familles durant un demi-siècle.

Irritation française

Dans plusieurs pays de l’Union européenne en revanche, et singulièrement en France, la question des alliances de la droite classique espagnole avec Vox suscite un certain malaise, voire des remous.

Une alliance en Espagne entre les libéraux de « Ciudadanos et l'extrême droite remettrait en question la coopération politique pour construire un groupe centriste rénové au sein de l'Union européenne », indiquait samedi « l'Elysée » à l'AFP, confirmant une information parue dans la presse espagnole.

Les élus de Ciudadanos doivent siéger aux côtés de la liste Renaissance des partisans d’Emmanuel Macron, qui constitue la principale délégation au sein du groupe centriste « Renew Europe » au Parlement européen. Et ce « Renew Europe » devrait avoir un rôle charnière au Parlement européen, où il sera le troisième groupe derrière celui des conservateurs du Parti populaire européen (PPE, droite) et des sociaux-démocrates (S&D).

Réponse évasive et ironique de Ciudadanos : « La collaboration avec le parti de Macron est étroite, et l'est encore plus depuis qu'ils se sont intégrés, grâce à Ciudadanos, au groupe libéral européen dans lequel Ciudadanos était déjà au dernier mandat. »

Moins amène, Vox dénonce pour sa part une « ingérence française » et exhorte le gouvernement espagnol à « préserver l'indépendance des Espagnols ». « Une telle intrusion dans la souveraineté d'un Etat membre n'a pas sa place dans l'Union européenne », estime le porte-parole du groupe parlementaire Vox, Ivan Espinosa.