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Espagne : Pedro Sanchez et ses alliés contre les vestiges du franquisme

Le monument de la vallée de Los Caidos.<br />
<sub>(AP Photo/Francisco Seco)</sub>
Le monument de la vallée de Los Caidos.
(AP Photo/Francisco Seco)

Les députés espagnols ont approuvé ce 13 septembre le décret du gouvernement socialiste autorisant l'exhumation des restes du dictateur Francisco Franco de son mausolée près de Madrid, par 172 voix contre 2 et 164 abstentions. Depuis sa mort, il y a près d'un demi-siècle, l’Espagne ne s’est penchée qu’avec réticence, occasionnellement et partiellement sur les blessures de sa guerre civile et les trente-sept années de dictature qui l’ont suivie. La fermeté du nouveau chef de gouvernement Pedro Sanchez marque une rupture.

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C'est la plus grande croix du monde, et sans doute aussi l'une des plus disgracieuses.  Cent-cinquante mètres de haut, comme un immeuble de cinquante étages, pierre grise, perchée sur une colline aride au cœur de la Castille. Non loin, l’Escurial, palais et dernière demeure de quelques grands rois d’Espagne.

La vallée de los Caidos et son monument<br />
<sub>(photo Wikipedia)</sub>
La vallée de los Caidos et son monument
(photo Wikipedia)

Au pied de la croix, une basilique non moins délicate : monastère bénédictin incorporé, entrée monumentale gardée par les douze apôtres, arcades massives, crypte de deux cent soixante mètres de long.

Elle abrite en un repos incertain les restes de près de cinquante mille victimes de l’impitoyable guerre civile d’Espagne (1936-1939).

C’est aussi le mausolée de ses deux initiateurs : Jose Antonio Primo de Rivera (1903-1936), fondateur de la Phalange et inventeur d’une variété locale du fascisme ; Franco (1892-1975), surtout, général en chef félon à l’origine de la tuerie, surnommé par les siens le Caudillo (chef de guerre), dictateur durant quarante ans d’un pays en cendres.
(► Lire aussi, sur Franco : La longue nuit du franquisme)

Visité chaque année par 400 000 touristes, le lieu porte le nom prometteur de Valle de los caidos, la vallée de ceux qui sont tombés. Il continue d’opposer les vivants.

Un lieu ambigu

« Aucune démocratie ne peut se permettre des monuments qui encensent une dictature », déclarait le 17 juillet au parlement le nouveau chef du gouvernement Pedro Sanchez.

Rassemblement à Madrid pour l'anniversaire de la mort de Franco, le 23 novembre 2014.<br />
<sub>(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)</sub>
Rassemblement à Madrid pour l'anniversaire de la mort de Franco, le 23 novembre 2014.
(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)

Le lendemain même, des milliers de fidèles de la mémoire du Caudillo, bras tendu et chantant l’hymne franquiste venaient crier le contraire devant sa tombe.

Combat d’arrière-garde, désormais, même s’il apparaît, depuis quatre décennies, que se débarrasser du sinistre emblème n’est pas si facile que cela.

Commencée en 1941, sa construction réalisée en partie par le travail forcé de prisonniers politiques a demandé dix-huit années. Initialement, c’est un monument à la gloire des troupes franquistes et à l’écrasement de la République.

A son achèvement, en 1959, pourtant, en quête de plus de respectabilité historique et au nom d’une prétendue « réconciliation », le Caudillo y fait transférer, outre les restes de ses soldats, ceux de milliers de républicains, sans même l’accord de leurs familles.

Crypte et tombe du général Franco<br />
<sub>(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)</sub>
Crypte et tombe du général Franco
(AP Photo/Daniel Ochoa de Olza)

Lui-même y est inhumé immédiatement après son décès, le 20 novembre 1975, sur ordre du roi Juan Carlos. Le site devient logiquement lieu de vénération pour ses nostalgiques.

Blanchiment et oubli

Dès le début des années 1980, dans un contexte de reniement – discret et officieux – du franquisme, des responsables politiques songent, à défaut de pouvoir supprimer un lieu où reposent tant de défunts des deux camps, à déménager ailleurs les restes du dictateur. Des voix s’y opposent fermement et pas seulement à droite, au nom de l’Histoire mais surtout de la réconciliation nécessaire. L’argument, alors, ne souffre pas la contestation.

Obsèques du général Franco le 23 novembre 1975 à la vallée de los Caidos..<br />
<sub>(AP-Photo/Broglio)</sub>
Obsèques du général Franco le 23 novembre 1975 à la vallée de los Caidos..
(AP-Photo/Broglio)

A la mort du Caudillo, le régime franquiste a bien dû accepter sous la pression sa propre dissolution. Mais non sans obtenir, en échange tacite, l’impunité perpétuelle de ses quarante années de crimes. Une étrange amnistie-amnésie mêle en 1978 dans la même indulgence les bourreaux et ceux qui les ont combattus. Ainsi l’exige la transition, concept pragmatique et, pour beaucoup, auto-nettoyant, sous parrainage moral du roi Juan Carlos et dans le consensus de la classe politique, opposition d’hier comprise.

Représentation de la Movida des années 80.<br />
<sub>(capture d'écran site de citylivemadrid.com)</sub>
Représentation de la Movida des années 80.
(capture d'écran site de citylivemadrid.com)

Peu s’en indignent et leurs voix sont bien couvertes. Enivrée dans sa movida aux joies de la liberté nouvelle sur fond de croissance miraculeuse et modernisation fébrile, la plus grande partie de la population adhère volontiers à l’injonction d’oubli.

L’Espagne profonde qui s’est, bon gré mal gré, débrouillée avec le régime est peu désireuse de voir ranimer des fractures qui ont meurtri mais aussi divisé tant de familles, ni d’en réveiller les fantômes.

Le demi-million de morts de la guerre civile et de la répression se tait. Les survivants sont priés d’en faire autant et de ne pas troubler la fête. Nul châtiment, nulle justice, nulle reconnaissance.

Spectres

Il faut attendre les années 2000 et l’avènement de la génération des « petit-fils » pour que, à bas bruit mais avec insistance, réapparaissent les ombres tenaces de ce que Bernanos, témoin du massacre, avait nommé les grands cimetières sous la lune.

Une affiche pour un rassemblement de l'AMRH (détail).
Une affiche pour un rassemblement de l'AMRH (détail).

Une Association pour la récupération de la mémoire historique se mobilise avec un certain écho pour la reconnaissance des victimes du franquisme.

L’arrivée au pouvoir en 2005 de Jose Luis Zapatero, petit-fils de républicain fusillé, stimule le rappel. En 2007 est adoptée une «  loi sur la mémoire historique » (1). Reconnaissant le « caractère radicalement injuste de toutes les condamnations, sanctions et violences personnelles durant la Guerre civile et la dictature », elle entend œuvrer à la réparation matérielle et symbolique des victimes du franquisme et faire retirer de l'espace public les symboles de son régime encore très présents (2).

Intouchables

La tombe de Franco n’est pas concernée. La croix géante est épargnée ; les insignes franquistes sont seulement proscrits de la Valle de los Caidos, ses gestionnaires sommés d’ « honorer et réhabiliter la mémoire de toutes les personnes tombées à cause de la Guerre civile de 1936-1939 et de la répression politique qui a suivi ». La droite s’offusque. Le quotidien conservateur El Mundo accuse Zapatero de vouloir ranimer la guerre civile.

Manifestation durant le procès du juge Baltasar Garzon à Madrid, le 8 février 2012. Sur les photos, des victimes des exactions franquistes.<br />
<sub>(AP Photo/Paul White)</sub>
Manifestation durant le procès du juge Baltasar Garzon à Madrid, le 8 février 2012. Sur les photos, des victimes des exactions franquistes.
(AP Photo/Paul White)

Pour avoir, en 2006 - saisi par des familles – ouvert une enquête sur le sort « de milliers et de milliers de personnes toujours portées disparues à ce jour », « faits d'élimination systématique en vertu d'un plan conçu à l'avance » pouvant être qualifiés « dans certains cas de crimes contre l'humanité, de génocide » le juge pourtant médiatique Baltasar Garzon - il a fait arrêter le dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres en 1998 - se retrouve … sur le banc des accusés pour « abus de pouvoir ».

Le Tribunal Suprême confirme en 2012 qu'il n'y a, toujours en vertu de la loi d'amnistie de 1977, pas lieu d'enquêter. La seule justice saisie de crimes de la dictature est, en 2014, au nom du principe d’universalité, … argentine. L’ONU et des organisations internationales de droits de l’Homme s’en inquiètent.

La loi sur la mémoire de 2007 a prévu l’exhumation pour reconnaissance des corps de victimes mais n’en donne pas les moyens.

Recherche et exhumation de victimes par des bénévoles de l'Association pour la récupération de la mémoire historique.<br />
<sub>(Oscar Rodriguez, date inconnue, site de l'association)</sub><br />
 
Recherche et exhumation de victimes par des bénévoles de l'Association pour la récupération de la mémoire historique.
(Oscar Rodriguez, date inconnue, site de l'association)
 


Ce sont des collectifs qui agissent. Le plus actif, l’ARMH fait procéder en une dizaine d’années à l'ouverture de centaines de fosses communes et identifier près de mille cinq cents corps de suppliciés enterrés anonymement dans des charniers ou fosses communes.

Objectif simple « la restitution des restes mortels à leurs familles ». Inspiration : « la nécessité de rendre hommage à toutes les personnes qui ont été assassinées pendant le franquisme et qui ont été récupérées suite aux exhumations ».

Mais la tâche est immense. Au total, deux mille fosses communes sont répertoriées, où reposent plus de cent mille victimes. De nombreux corps n’ont jamais été localisés, tel celui du poète Federico Garcia Lorca assassiné par des milices franquistes en 1936.

Nouvelle donne

Encore opposant à l’avenir improbable, Pedro Sanchez s’était fermement prononcé près de Valence, en un lieu où furent fusillés deux mille républicains : « Si on ignore un passé inconfortable, on ne peut pas construire un futur confortable ».

Arrivé au pouvoir le 2 juin 2018 avec le soutien de Podemos, le nouveau président socialiste du gouvernement ne perd pas un temps qu’il sait lui être compté.

Pedro Sanchez aux Cortes, le 20 juin 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Andrea Comas)</sub>
Pedro Sanchez aux Cortes, le 20 juin 2018.
(AP Photo/Andrea Comas)

Le 18 juin, il annonce – dans sa première interview télévisée – la transformation pure et simple du mausolée de la « valle de los Caidos » en « mémorial des victimes du fascisme ». « L'Espagne ne peut pas se permettre des symboles qui divisent les Espagnols », insiste-t-il, estimant que ce qui serait inimaginable en Allemagne et en Italie, « qui ont aussi connu des dictatures fascistes », devait l'être aussi en Espagne.

Mesure corollaire, dans la foulée : l’interdiction de l’apologie du franquisme et des associations dont c’est l’activité. Particulièrement visée, la FNFF, (Fundación national Francisco Franco) aujourd’hui présidée par Carmen Franco Polo, fille du dictateur, et généreusement subventionnée par le précédent gouvernement.

Un programme d’identification effective des fosses communes est annoncé, coordonné par l’État avec les moyens nécessaires.

Hasard judiciaire : le premier procès sur les cas de «bébés volés» vient de s'ouvrir. Des milliers les nouveaux-nés ou enfants soustraits à des familles d'opposants et vendus à une autre sous le régime de Franco.

Panache

Marqué par ses origines franquistes et moralement affaibli, le Parti Populaire précédemment au pouvoir ne peut faire beaucoup plus que laisser percer sa mauvaise humeur. Non moins compromise, l’Église espagnole met en garde contre « des initiatives qui menacent la concorde nécessaire à la cohésion sociale ».

Cérémonie de remise des restes de victimes du franquisme à leurs familles à Guadalajara, le 19 mai 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Francisco Seco)</sub>
Cérémonie de remise des restes de victimes du franquisme à leurs familles à Guadalajara, le 19 mai 2018.
(AP Photo/Francisco Seco)

Le décret du gouvernement socialiste autorisant l'exhumation des restes du dictateur Francisco Franco n'en est pas moins approuvé au parlement ce 13 septembre 2018 par 172 voix contre 2 et 164 abstentions.

Succès tout symbolique, peut-être, et moins coûteux que les transformations sociales espérées par son électorat, mais qui, rompt avec le silence complice ou les demi-mesures de ces quarante dernières années.

Pour un Premier ministre en position particulièrement fragile, venu au pouvoir  presque inopinément et dans un concert de ricanements, une telle fermeté dans une cause médiocrement populaire n’est pas dépourvue de panache.

                                                                                        ♦

(1) Officiellement appelée Loi de reconnaissance et d'extension des droits et de rétablissement des moyens en faveur de ceux qui ont souffert de persécution ou de violence durant la Guerre civile et la Dictature.   (retour)

(2) Il faudra encore une dizaine d’années pour que Madrid change le nom de ses rues honorant des figures de la dictature sous l‘impulsion de son maire, une magistrate proche de Podemos.  (retour)