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Espagne: quelles conséquences du succès électoral socialiste ?

Le Premier ministre espagnol et chef du Parti Socialiste Pedro Sanchez le 28 avril au soir.<br />
<sub>(AP Photo/Bernat Armangue) </sub>
Le Premier ministre espagnol et chef du Parti Socialiste Pedro Sanchez le 28 avril au soir.
(AP Photo/Bernat Armangue)

Conduits par le Premier ministre Pedro Sanchez, les socialistes ont remporté nettement les élections législatives en Espagne ce dimanche 28 avril. Ils n'obtiennent cependant pas de majorité absolue au parlement et vont devoir rechercher des soutiens, explicites ou non. Un prolongement apparent de l'instabilité qui prévaut en Espagne depuis plusieurs années. Même incomplet, ce succès de Pedro Sanchez change pourtant la donne.

Quels sont les résultats finaux des législatives espagnoles du 28 avril ?

350 sièges étaient à pourvoir à la Chambre des députés. Majorité absolue, donc : 176 sièges.

La participation est élevée : 76 %. Avec près de 29 % des suffrages, le PSOE (Parti Socialiste) du Premier ministre Pedro Sanchez se place en tête – pour la première fois depuis 2008- , loin devant tous ses concurrents. Il emporte 123 sièges (85 lors du dernier scrutin, en 2016). Bien loin derrière, le Parti Populaire (droite conservatrice) s’effondre avec 16,5 % des voix lui accordant 66 sièges, moins de la moitié de ce qu’il détenait dans la précédente législature.

Son allié potentiel de la droite libérale, Ciudadanos, ne progresse que de 2,7 points mais augmente fortement son nombre de députés : 57 contre 32 en 2016. Très guetté, le parti ultra-nationaliste Vox entre au parlement avec 10,2 % des voix contre … 0,2 % en 2016. Tout à gauche, Podemos (avec ses alliés) perd près un tiers de ses électeurs de 2016 (14,3 % contre 21%) et de ses sièges (42 contre 67).

En Catalogne, où la carte politique est différente, les indépendantistes améliorent légèrement leurs positions (22 sièges) mais le poids de leur aile gauche modérée de l’ERC progresse (15 sièges contre 9 précédemment) au détriment des partisans de Carles Puigdemont, toujours en exil. Cinq de leurs élus sont emprisonnés.
 
Capture d'écran du quotidien El Pais
Capture d'écran du quotidien El Pais
 

A qui faut-il aujourd’hui reconnaître la victoire ?

Le succès du PSOE est indéniable, même s’il n’obtient pas la majorité absolue qui aurait fait sa victoire complète. Il revient de loin.

Talonné par Podemos dans les scrutins précédents, il paraissait menacé d’extinction comme son homologue grec puis français. Déclin exploité fin 2016 par son aile droite, emmenée par la dirigeante andalouse Susana Diaz et un aréopage de caciques (dont l’ancien Premier ministre Felipe Gonzales) pour obtenir la démission de son président, Pedro Sanchez, coupable à leurs yeux de ne pas laisser gouverner la droite dépourvue de majorité parlementaire.

Leur « putsch » permet alors effectivement à Mariano Rajoy d’obtenir les abstentions socialistes nécessaires à son investiture mais Sanchez, appuyé par la base du parti, réussit quelques mois plus tard sa reconquête du PSOE.

En juin 2018, c’est Rajoy qui est renversé par une motion de censure après sept années de règne. Pedro Sanchez devient Premier ministre sans plus de majorité, sous les ricanements de ses adversaires et de la plupart des médias qui nomment « Frankenstein » sa coalition (incluant Podemos et des indépendantistes catalans). Elle chute en effet en février 2019 sur le vote du budget, contraignant Sanchez à ce scrutin anticipé. Aujourd'hui aux allures de revanche.

Secoué par une grave crise interne et mal à l’aise sur la question catalane, son concurrent-allié  Podemos perd à son profit dans la bataille du 28 avril un tiers de son électorat et de ses sièges. La formation née en 2014 « pour convertir l’indignation [envers la crise financière] en changement politique » n’est cependant nullement balayée. Elle reste une pièce majeure sur l’échiquier politique et, à moins d’une improbable alliance de Sanchez à droite, son soutien obligé au parlement sinon son partenaire au gouvernement.
 

L’événement considérable n’est-il pas d’avantage l’irruption avec Vox d’une extrême-droite en Espagne?

L'Histoire le dira mais ce n'est pas écrit. Sorti du quasi-néant (0,2 % en 2016), Vox peut certes fêter son admission – largement annoncée - dans la représentation nationale avec 10 % des voix.

En réalité, la formation de droite espérait mieux, des sondages lui ayant promis de 12 à 14 %. Elle est la principale bénéficiaire de la chute du Parti Populaire, dont ses dirigeants sont issus mais son installation dans la durée reste à déterminer.
 
Extrême-droite ? Ses adversaires l’affirment. Les intéressés le nient.  « Nous ne sommes pas d’extrême droite ni excluants. Nous sommes d’extrême nécessité », assurait sa tête de liste en Andalousie – où elle a initié son décollage - Francisco Serrano.

Vox n’est en tout cas ni la version espagnole du mouvement italien « 5 étoiles » ni celle du Rassemblement national français. Plus réactionnaire qu’anti-système ou même « populiste », nullement europhobe, il se distingue surtout par ses valeurs conservatrices mâtinées de relents franquistes. Parmi ses propositions : l’abrogation de l'unique loi de la mémoire historique reconnaissant les victimes de la guerre civile et de la dictature.

Néanmoins fort légalistes, ses principaux dirigeants – dont son président, Santiago Abascal – sont d’abord des déçus du Parti Populaire de Mariano Rajoy et Jose Maria Aznar. Principal aliment de leur succès : la crise catalane. Souvent originaires du Pays Basque ou de Catalogne, contre les autonomies et les forces indépendantistes qui, selon eux, déchirent le royaume et doivent être mises hors la loi, ils célèbrent la grandeur à reconquérir de l’Espagne éternelle, le culte de son drapeau, de son unité, de sa langue, de ses traditions. L’ idéologie, à part cela, reste brumeuse.

Point commun avec des extrêmes-droites européennes : une propension assumée à la xénophobie, sur un modèle au demeurant plus « trumpiste » que raciste. Contre l’immigration légale ou illégale (plus de 60 000 nouveaux arrivants en Espagne l’an dernier), un « mur infranchissable » doit, selon Vox, être bâti à Ceuta et Mellila (villes espagnoles enclavées sur la côte marocaine déjà gardées par un dispositif digne du Rideau de fer).
Au delà du symbole et de la « sur-médiatisation » assurée pour quelques jours au sulfureux nouveau-venu, les 24 députés de Vox n’auront qu’un poids marginal au parlement. Il ne peut y être – comme en Andalousie, où il s’était allié de facto avec le PP et Ciudadanos - une force décisive dans une coalition de droite, devenue depuis dimanche illusoire.
 

Au delà du surgissement de Vox, assiste-t-on à une recomposition à droite ?

L’effondrement du Parti Populaire si longtemps au pouvoir est certes spectaculaire. Il le doit à son usure, à la lassitude de la société espagnole à l’égard de choix d’austérité et de régression sociale pris à la faveur de la crise financière des années 2010 – initiés souvent dès le mandat du socialiste Jose Luis Zapatero – , à son incapacité à régler la crise catalane malgré de bruyantes démonstrations de force. C’est cependant, et plus que tout, l’éclatement l’an dernier de multiples affaires de corruptions à grande échelle qui paraît lui avoir porté le coup fatal, annoncé il y a près d’un an par la chute de Mariano Rajoy.

Vox en a largement profité sur son flanc droit. Sur l’autre, Ciudadanos s’efforce de grignoter son électorat plus modéré. Forte du presque doublement de son nombre de députés, la formation libérale proche de La République en Marche d’Emmanuel Macron s’affiche victorieuse. Sa progression en voix, en réalité, est minime (+ 2,7 %) et très décevante après son succès aux élections régionales catalanes de décembre 2017 où elle était arrivée première sur une ligne anti-indépendantiste.

Sa campagne très virulente contre Pedro Sanchez accusé de trahison pour sa timide ouverture aux nationalistes catalans n’a pas eu l’effet escompté. Elle rend aujourd’hui difficilement vendable à l’opinion et aux sympathisants des deux bords une alliance Ciudadanos-PSOE , préférence des milieux d’affaires et médias européens mais non des militants socialistes espagnols qui scandaient dimanche soir devant Sanchez : « Pas Ciudadanos ! Pas Ciudadanos ».

Considérée comme un peu contre nature, un tel mariage n’est pas non plus, cyniquement, l’intérêt à moyen terme de Ciudadanos qui peut espérer, ses résultats s’approchant de ceux du PP, devenir leader de la droite et récolter demain les fruits d’un échec du gouvernement Sanchez, ou d’un retour anticipé aux urnes.
 

Comment Pedro Sanchez pourra-t-il finalement gouverner ?

Il en a vu d’autres, ayant dirigé l’Espagne depuis près d’un an sans majorité et même, à la fin, tiré profit électoral de sa faiblesse.

Si l’on écarte l’hypothèse de l’alliance avec Ciudadanos évoquée plus haut, il ne lui manque qu’un siège pour la majorité absolue avec Podemos et les nationalistes modérés. Celle-ci n’est d’ailleurs nullement obligatoire pour gouverner. Quelques abstentions du bon côté – toujours possibles en Espagne compte tenu du nombre de formations locales représentées – suffisent en cas de scrutin disputé. Un traité en bonne et due forme avec telle ou telle force d’appoint ne s’impose pas a priori.

La fin du bipartisme PSOE-PP survenue en 2015 s’est traduite depuis par une difficulté à dégager des majorités stables, la représentation espagnole traduisant fidèlement - bien plus qu’en France, en particulier - l’opinion du pays et donc son éclatement.

En termes arithmétiques, le scrutin du 28 avril ne sort pas de l'impasse, ouvrant potentiellement une nouvelle séquence d’incertitudes. Dans les faits, la voie tracée par Pedro Sanchez  - infléchissement social, gestes contre l'oubli du franquisme, refroidissement de la crise catalane ... – se trouve aujourd’hui implicitement validée et sa marge de manœuvre, dans tous les cas, nettement confortée.