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Essais nucléaires en Polynésie : le leader indépendantiste Oscar Temaru appelle à manifester

Oscar Temaru en 2007 à Papeete (Tahiti)
Oscar Temaru en 2007 à Papeete (Tahiti)
© AP Photo/Claude Savriacouty

Après la publication d'un rapport accablant sur l'exposition des populations polynésiennes à la radioactivité par le média d’investigation en ligne Disclose le 9 mars, Oscar Temaru appelle à manifester contre "les 193 crimes commis par l’État français", le 17 juillet.
 

Le leader indépendantiste a choisi un nombre, 193, comme les 193 essais nucléaires réalisés en Polynésie entre 1966 et 1996, et une date, le 17 juillet, qui est la date anniversaire du tir le plus dangereux celui de l’essai Centaure de 1974.
Les experts interrogés par Disclose affirment que pour ce seul essai "d'après nos calculs, fondés sur une réévaluation scientifique de la contamination en Polynésie française, environ 110.000 personnes ont été exposées à la radioactivité, soit la quasi-totalité de la population des archipels à l'époque."

Une enquête avait été commandée par le ministère de la Défense (désormais ministère des Armées) en 2013 à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) afin de mesurer les effets des essais nucléaire sur la santé des personnels militaires et de la population. Mais ses conclusions ne permettaient pas d’établir un lien certain entre les tirs et les pathologies relevées, les rédacteurs déplorant un manque de données.

Un dossier douloureux

Le rapport publié le 24 février 2021 a provoqué la colère des associations des victimes, notamment la plus importante d'entre elles, l'association 193, qui à l'époque, avait parlé de "négationnisme".

(Re)lire : Polynésie française: le niveau de radioactivité lors des essais nucléaires français aurait été sous-évalué

L’enquête du média d'investigation en ligne Disclose juge la radioactivité reçue par certains Polynésiens "deux à dix fois supérieure" aux estimations du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), suite aux six essais nucléaires les plus contaminants.

Dans un communiqué, le CEA s'est défendu, point par point, d'avoir sous-évalué le niveau de radioactivité dans son rapport publié en 2006 par le ministère de la Défense. "L’analyse de ces articles montre que, si des différences existent entre les mesures utilisées par leurs auteurs et par le CEA, ces différences n’induiraient pas de modification significative des doses auxquelles la population de Polynésie française a été exposée", a affirmé l'organisme public.

Il manque, selon lui, dans l'enquête "Toxique" des précisions sur certaines données, comme la "radioactivité dans les aliments", "ce qui ne permet pas au CEA d'expliquer" l'écart entre les calculs des doses reçues par les Polynésiens.

Interrogé par l'Agence France Presse, le CEA a affirmé que s'il devait refaire les calculs, "la méthode utilisée serait la même aujourd'hui qu'à l'époque", soulignant notamment avoir bien pris en compte l'eau de pluie consommée par la population, contrairement à ce qu'affirme Disclose.

Appel à manifester le 17 juillet

Oscar Temaru a invité les Polynésiens à un rassemblement pacifiste le 17 juillet, date anniversaire de l’essai nucléaire Centaure en 1974, le tir jugé le plus dangereux pour les Polynésiens.

Il a souhaité, dans un communiqué publié le 12 mars, que la France reconnaisse "sa faute". Le leader du parti souverainiste veut avec cette manifestation relancer sa communication déposée en 2018, de crime contre l’humanité auprès de la Cour pénale internationale. La procédure vise les présidents français en exercice durant la période des essais nucléaires. Valéry Giscard d’Estaing, dernier survivant, est cependant décédé en décembre 2020. L'appel à la mobilisation lancé par Oscar Temaru sera aussi l'occasion de recueillir de nouveaux témoignages de victimes du nucléaire.

(Re)lire : Les essais nucléaires en Polynésie peuvent-ils être jugés par la CPI ?

Des réactions de tous bords

L’enquête de Disclose a provoqué des réactions indignées d’autres élus polynésiens.

"C’est la preuve éclatante d’un mensonge d’État", a déclaré le député Moetai Brotherson, proche d’Oscar Temaru. Le député a interpellé à l’Assemblée nationale la ministre des Armées Florence Parly le 9 mars dernier. Dans sa question, comme nous le relatent nos confrères de France Info 1ère, Moetai Brotherson demandait initialement au Premier ministre, ce que le gouvernement était prêt "à faire pour qu’un jour le peuple polynésien puisse avoir confiance en la parole de l’État ?" Le député cite l’enquête de Disclose qui révèle l’existence d’un rapport remis au gouvernement polynésien en février 2020 "établissant de manière claire les clusters de cancer dans les îles Gambier". 

Les sénateurs Lana Tetuanui et Teva Rohfritsch, autonomistes proches du président de la Polynésie française Edouard Fritch, ont déposé une question écrite à la ministre des Armées. Ils appellent le gouvernement "à faire toute la lumière sur ces publications" et demandent "des mesures adaptées et efficientes pour répondre aux attentes des victimes des essais nucléaires".

Je ne pouvais pas imaginer qu’un président de la République pouvait nous mentir et nous tromper.

Gaston Flosse, président de la Polynésie française

Gaston Flosse, grand ami de Jacques Chirac et président de la Polynésie française à l’époque des essais nucléaires a déclaré : "Je ne pouvais pas imaginer qu’un président de la République pouvait nous mentir et nous tromper".

Plus haute autorité de l’Etat en Polynésie française, le haut-commissaire Dominique Sorain a réfuté tout mensonge de la France. Pour appuyer ses propos, il a rappelé la volonté de déclassement par l’Élysée de son fonds d’archives sur le nucléaire et sur le projet de Centre de mémoire, le centre d’archives, d’information et de documentation sur les essais nucléaires qui prévoit d’être édifié à l’emplacement de l’ancien commandement de la Marine, sur le front de mer de Papeete.

L'enquête de Disclose "s’appuie sur des archives qui ont été déclassées, ce qui montre qu’on a accès à un certain nombre de données", peut-on lire sur le compte-rendu de sa conférence de presse sur Tahiti Infos, repris par l'AFP. "Il n’y a pas d’élément fondamentalement nouveau dans ce qui a été montré, si ce n’est des affirmations, mais ce sont des affirmations qui doivent reposer sur des bases scientifiques, et il faut qu’il y ait des réponses précises, techniques, sur ces sujets".