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Etat islamique : quels sont les nouveaux réseaux du groupe ?

Des combattants des Forces démocratiques syriennes à Baghouz (Syrie) le 23 mars 2019. 
Des combattants des Forces démocratiques syriennes à Baghouz (Syrie) le 23 mars 2019. 
©AP Photo/Maya Alleruzzo

La chute de Baghouz annoncée le 23 mars 2019 signifie-t-elle la fin de l'État islamique comme a pu le dire l'alliance arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes soutenue par une coalition internationale ? C'est loin d'être évident, analyse la politologue Myriam Benraad.

C'est un village. Baghouz se trouve non loin de la frontière irakienne, dans le sud-est de la Syrie, sur les rives de l'Euphrate. Au cours des deux derniers mois, Baghouz a été au centre de toutes les attentions : c'était le dernier territoire de l'organisation Etat islamique, son dernier réduit relativise le quotidien français Le Monde. 
Deux mois de combats à l'issue desquels les Forces démocratiques syriennes recensent 82 morts dans leurs rangs et plus de 1300 au sein de l'EI. A l'issue desquels également, et surtout, les FDS annoncent la fin de l'État islamique.  Une posture qu'il convient de relativiser, estime la chercheuse Myriam Benraad (auteure de "L'Irak par-delà toutes les guerres", éditions Le Cavalier Bleu) : "Ils sont largement défaits en Syrie et en Irak. Leur emprise territoriale est défaite mais les combattants n'ont pas tous disparu. Quid des combattants aujourd'hui disséminés ? "Il n'y a pas de chiffre exact, explique Myriam Benraad, mais le Pentagone et les Nations unies font état de plusieurs milliers de combattants".

La perte du territoire ne signifie pas la fin du groupe. Il faut s'attendre à voir - en Syrie et en Irak - une activité de guérilla insurrectionnelle clandestine qui va succéder à ce contrôle territorial. Le groupe a longtemps existé et sévi sans ces territoires.

Myriam Benraad

Du point de vue des djihadistes, les événements de Baghouz ne sont en rien une défaite, considère Myriam Benraad : "Il faut écouter les dernières déclarations de certaines branches de l'EI comme en Egypte : les chefs parlent d'épreuve pour les croyants, ils parlent d'un revers temporaire, ce qui tranche avec le discours triomphaliste de la coalition et des forces loyalistes en Syrie et en Irak. L'avenir est celui de la vengeance : ils ont déjà promis de reprendre le combat et de récupérer ce qu'ils ont perdu. Cela ne signifie pas qu'ils ne sont pas affaiblis mais ce n'est pas la fin."

De l'Afghanistan à la Chine

Pour relativiser encore un peu plus les discours triomphalistes des Forces démocratiques syriennes, il faut aussi se projeter hors de la poudrière irako-syrienne : "On sait qu'il y a une complicité ou au moins une sympathie dans l'ensemble du monde musulman, considère Myriam Benraad, mais le pôle sur lequel toutes les attentions se focalisent, c'est l'Afghanistan. On y trouve une présence djihadiste très importante et un phénomène de repli vers ce pays. Ils ont un certain nombre de combattants et ont mené des opérations extrêmement meurtrières ces derniers mois. Ensuite, à l'échelle du monde arabe, il y a l'Egypte avec une forte présence dans le Sinaï. Puis le Yémen, où la guerre fait rage"

La politologue Myriam Benraad est chercheuse associée à l'Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM)
La politologue Myriam Benraad est chercheuse associée à l'Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM)
© TV5MONDE

Les discours et les combats de l'Etat islamique résonnent également sur le continent africain et en Asie : "En Libye, on les a souvent annoncés comme défaits mais ils sont toujours présents avec pour ambition de torpiller toute transition. L'Afrique de l'ouest est devenue elle aussi un important pôle de focalisation avec des pays comme le Niger ou le Burkina Faso qui sont en train d'être happés par des organisations djihadistes. Et puis il y a des pays comme les Philippines. On en a parlé énormément en 2017 lors de la prise d'assaut à Marawi par l'Etat Islamique. Il y a eu une contre-offensive de l'armée mais l'EI a fait des dégâts et continuera d'en faire. En Asie, il y a également la Chine avec la question des Ouïghours. Dernier point, le Caucase : ils ont en ligne de mire la Russie et sont toujours sur le terrain. On le voit, à l'échelle globale, l'EI reste une insurrection qui peut sévir sur le très long terme".

Radicalisation à domicile

En Occident, de Paris à Londres en passant par Orlando ou Bruxelles, la décennie en cours a été marquée par les attentats "imputés à l'Etat islamique"commis par des terroristes "ayant prêté allégeance". Où en est-on aujourd'hui ? "Nous avons des réseaux de moins en moins liés à la situation irako-syrienne, analyse Myriam Benraad. Ce sont des réseaux de radicalisation à domicile, toujours plus ou moins en réaction au contexte au Moyen-Orient. Ce sont des filières qui se constituent en premier lieu en prison mais aussi sur internet qui joue un rôle très important dans la radicalisation des esprits par une propagande toujours en accès libre sur un certain nombre de plateformes qui ne modèrent pas. Nous sommes sortis de cette configuration avec les jeunes qui partent faire le Djihad. Il y a aujourd'hui une forme d'autonomisation".

Les Kurdes, "dindons de la farce"

L'expression est du chercheur Fabrice Balanche dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Le Point. Armés par les Etats-unis, les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes ont été en première ligne  pour lutter contre l'EI et se retrouvent à présent dit-il "entre le marteau turc et l'enclume syrienne". Myriam Benraad partage cette analyse : "L'annonce du retrait américain, qui sera plus ou moins complet, revient à leur dire que la coopération est terminée". En clair, les Kurdes vont devoir se débrouiller seuls avec leurs revendications territoriales : "pour la Turquie, pas question d'accepter, à sa frontière, la constitution d'une enclave kurde indépendante, explique Myriam Benraad. A terme, les Kurdes vont devoir trouver un arrangement avec le régime d'Assad. On va vers une solution syrienne : les Kurdes vont devoir négocier une autonomie avec Damas mais aussi avec les forces régionales sous la houlette de la Russie. Mais quand je parle d'autonomie, il s'agit d'une autonomie non pas politique mais autonomie de moyen mise au service de la reprise en main nationale par le régime. Une situation très bancale pour les Kurdes qui vont devoir abandonner leur rêve d'indépendance."