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États-Unis / Canada : le délicat dossier de l’oléoduc Keystone XL

Un dépôt de pipelines de TC Energie prévus pour la construction de l'oléduc Keystone XL. Gascoyne, Dakota du Nord, États-Unis, 25 janvier 2017
Un dépôt de pipelines de TC Energie prévus pour la construction de l'oléduc Keystone XL. Gascoyne, Dakota du Nord, États-Unis, 25 janvier 2017
© Reuters / Terray Sylvester

L’arrivée au pouvoir de Joe Biden a été accueillie avec soulagement au Canada, après quatre années de relations difficiles et tumultueuses sous l’ère de Donald Trump. C’est, en quelque sorte, un retour à la normale dans les relations entre les deux pays, même si les sources de litiges d’ordre commercial ne manqueront pas.

« Au nom du gouvernement du Canada, je félicite Joe Biden pour son investiture en tant que 46e président des États-Unis d’Amérique », lit-on dans le communiqué publié par Justin Trudeau après l’assermentation du nouveau président.

Le premier ministre canadien souligne l’unicité de la relation entre les deux pays : « Elle se fonde sur notre engagement commun envers des valeurs démocratiques, nos intérêts communs et nos liens solides sur les plans de l’économie et de la sécurité. Nos deux pays sont plus que des voisins, puisque nous sommes aussi de proches amis, partenaires et alliés ».

Amis, partenaires et alliés, on était loin de tout cela quand Donald Trump était le locataire de la Maison Blanche. C’est donc un retour à la normale dans les relations entre les deux voisins. Déjà parce qu’il y a des similitudes idéologiques évidentes entre les démocrates et les libéraux canadiens ; les deux partis se rejoignent sur de nombreux plans dans leur programme électoral et leurs objectifs - lutte contre les changements climatiques, lutte contre l’épidémie de Covid-19, lutte contre le racisme et l’intolérance, plan de relance économique, politiques en faveur de la classe moyenne...

Ensuite, le premier ministre canadien connaît bien le nouveau président américain et les deux hommes s’apprécient mutuellement. Il y aura donc un canal de communication directe entre Joe Biden et Justin Trudeau, canal coupé avec Donald Trump, qui ne portait pas le premier ministre canadien dans son cœur et qui ne se gênait pas pour le faire savoir dès qu’il en avait l’occasion.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, serre la main à Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, dans son bureau à la Colline du Parlement. Ottawa, Canada, 9 décembre 2016
Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, serre la main à Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, dans son bureau à la Colline du Parlement. Ottawa, Canada, 9 décembre 2016
© REUTERS / Chris Wattie


Enfin, c’est le retour de la prévisibilité dans les relations entre les deux pays, ce qui était loin d’être le cas avec Donald Trump qui avait fait de l’imprévisibilité sa marque de commerce. Donc a priori, pas de mauvaise surprise à attendre de la part de Washington pour les quatre prochaines années, alors qu’au cours des quatre dernières années, Justin Trudeau a probablement eu la sensation d’être assis sur un baril de poudre sans savoir quand Donald Trump allait allumer la mèche.

Mais ce retour à la normale ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de litiges entre les deux voisins, notamment sur le plan économique et commercial. Le dossier de l’oléoduc Keystone XL en est un bon exemple.

Le décret de Joe Biden sur l’oléoduc Keystone XL

Parmi la quinzaine de décrets signés par le nouveau président américain le 20 janvier, se trouve celui qui met un terme au projet de l’oléoduc Keystone XL, qui devait transporter le pétrole issu des sables bitumineux de l’Alberta vers les raffineries du Texas.

Ce décret de Joe Biden n’est pas une surprise : ayant fait de la protection de l’environnement l’une de ses priorités, la suspension du projet Keystone XL était l’une de ses promesses électorales et elle va dans le sens du programme qu’il veut appliquer.

La construction de cet oléoduc, qui devait permettre de transporter 830 000 barils par jour de l’Alberta vers le Texas, est une saga depuis sa mise en branle il y a treize ans : elle a d’abord été stoppée par Barack Obama en 2015, ce qui avait été contesté devant les tribunaux par la compagnie propriétaire de l’oléoduc. Quand Donald Trump rentre à la Maison Blanche, il redonne le feu vert au projet. Joe Biden vient de remettre le feu rouge et la compagnie TC Énergie a suspendu les travaux de construction en Alberta et aux États-Unis, ce qui va se traduire par la perte de mille emplois.

C’est un coup dur pour le Canada, car le gouvernement canadien défendait ce projet : Ottawa se dit déçu, et contrarié par cette décision, mais il n’a pas l’intention de monter aux barricades contre la nouvelle administration Biden pour la contester. « Nous saluons l'engagement du président à lutter contre les changements climatiques, mais nous sommes déçus par sa décision à l’égard du projet Keystone XL », a déclaré Justin Trudeau dans un communiqué.

En entrevue à Radio-Canada, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, abonde : « On reconnaît très clairement que le président Biden avait fait une promesse électorale et on comprend ça. On respecte ça ». Également en entrevue à Radio-Canada, l’ambassadrice canadienne aux États-Unis. Kirsten Hillman, a renchéri : «  C’est certain que nous sommes déçus, Ça fait des mois que mon équipe et moi ici, à Washington, avec nos collègues à Ottawa, avec le gouvernement de l’Alberta, l’industrie, et la compagnie TC Énergie, nous faisons valoir notre point de vue sur ce projet, c’est-à-dire que c’est un projet avec des bénéfices et des avantages pour les Américains…[…] C’est une décision claire qui a été prise… Et maintenant il faut que nous nous tournions vers le futur ».

Cet oléoduc a une importance cruciale pour l’Alberta, cette province de l’ouest canadien qui traverse ces dernières années une grave crise économique à cause d’une baisse importante de ses revenus tirés de l’exploitation pétrolière, notamment parce qu’il est difficile d’exporter l’or noir de la province. Cet oléoduc était donc un moyen d’offrir des débouchés importants pour le pétrole albertain. Le premier ministre de la province, Jason Kenney, ne cache pas sa colère : il demande à Justin Trudeau de ne pas abandonner la défense du projet auprès de Joe Biden et s’il ne revient pas sur sa décision, d’imposer des sanctions aux Américains, une demande qui risque fort de rester lettre morte. Jason Kenney fait valoir que l’abandon du projet va coûter un milliard et demi de dollars aux contribuables canadiens.

En fait, cette décision du président Biden est surtout un boulet pour le gouvernement Trudeau, car elle mécontente fortement l’ouest canadien, une région du Canada dans laquelle les troupes du premier ministre manquent justement d’appuis. C’est donc un dossier délicat pour Justin Trudeau alors que le Canada est dans une année à forte saveur électorale : son gouvernement, élu en octobre 2019, est minoritaire et la durée de vie moyenne d’un gouvernement minoritaire au Canada varie entre 18 et 24 mois. On s’attend donc à ce qu’il y ait des élections à partir de ce printemps.

Joe Biden a donc fait un beau croc-en-jambe au premier ministre Justin Trudeau en mettant un point final au projet Keystone XL, mais la résignation du gouvernement canadien à cette décision est la preuve qu’Ottawa veut partir d’un bon pied dans ses relations avec l’administration Biden.

Des litiges commerciaux entre les deux pays, il y en aura d’autres, comme il y en a toujours eu au cours des décennies, ce d’autant plus que les démocrates sont assez protectionnistes et des fervents partisans du « Buy american act » (la loi "achetez Américain"). Mais avec l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, le Canada redevient un proche ami, partenaire et allié pour les États-Unis, alors qu’il n’était vu que comme un voisin sans grande importance par Donald Trump. Pour preuve, cet appel que doit passer le 22 janvier Joe Biden à Justin Trudeau, le premier du nouveau président à un dirigeant étranger depuis son entrée dans le bureau Ovale : un geste symbolique fort de la part de Joe Biden.