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États-Unis : l'armée teste des ballons de haute altitude pour la surveillance de masse

Un ballon de surveillance américain de basse altitude, près de la frontière mexicaine (Photo : Digital Trends)

Des ballons de surveillance sont testés depuis juillet 2019 par l'armée américaine. Ces vigiles d'un nouveau type — bourrés de technologie — circulent dans la haute atmosphère et pourraient être capables de suivre à la trace n'importe quel véhicule ou bateau sur tout le territoire américain. Explications.

Six États américains sont sous "surveillance militaire" grâce à des ballons se déplaçant à haute altitude, depuis la mi-juillet.  Une autorisation spéciale pour les fréquences d'émission radio des appareils de communication a été donnée par la Commission fédérale des communications (FCC) à l'entreprise Sierra Nevada Corporation, œuvrant pour le compte de Southcom, une division spécialisée du ministère de la  Défense.

Cette autorisation, dévoilée par le quotidien britannique The Guardian, devrait durer jusqu'en septembre voire davantage, en fonction des résultats. L'objectif est "d'effectuer des tests de réseaux maillés en haute altitude sur le Dakota du Sud afin de fournir un système de surveillance pour localiser et décourager le trafic de stupéfiants et les menaces à la sécurité intérieure".

Lorsqu’un événement se produit quelque part dans la zone surveillée, vous pouvez potentiellement rembobiner la bande pour voir exactement ce qui s’est passé.Arthur Holland Miche, spécialiste de la surveillance par drone

La surveillance de la population américaine — depuis les airs — n'a encore jamais été mise en œuvre à cette échelle. Cet essai pose donc de nombreuses questions éthiques et juridiques en termes de libertés individuelles et de respect de la vie privée. 

Une surveillance aérienne très économique 

Vingt-cinq ballons de surveillance ont donc été lancés par la division Southcom depuis les zones rurales du Dakota du Sud, et doivent dériver sur 250 km pour couvrir une zone englobant des parties des États du Minnesota, de l’Iowa, du Wisconsin et du Missouri, pour terminer leur course dans le centre de l’Illinois. Ces tests surviennent à la suite d'autres vols déjà autorisés en 2018 selon le Guardian, qui n'a pour autant pas pu consulter de rapports à leur sujet.

Gorgon Stare est un système de surveillance à grande distance qui comprend neuf caméras capables d’enregistrer simultanément des images panoramiques sur une ville entière.Arthur Holland Michel, spécialiste de la surveillance par drone

Pour effectuer leur surveillance, les ballons sont équipés de radars dernier cri, conçus pour suivre simultanément de nombreux véhicules, de jour comme de nuit, quelles que soient les conditions météo. Tous les équipements sont alimentés par des panneaux solaires. Un spécialiste de la surveillance par drone (co-directeur du centre d'étude des drones au Bard College de New-York), Arthur Holland Michel explique au Guardian la nouveauté — en termes de performances — de ces dispositifs :  "Ce que cette nouvelle technologie propose, c'est de tout regarder en même temps (…) lorsqu’un événement se produit quelque part dans la zone surveillée, vous pouvez potentiellement rembobiner la bande pour voir exactement ce qui s’est passé, et même, voir qui a été impliqué et d'où il arrivait."

Cette technologie est aussi très économique. Les ballons de l'entreprise Raven Aerostar peuvent circuler des semaines, grâce aux déplacements de masse d'air de l'atmosphère, le tout sans carburant ni pilotes. 

Caméras panoramiques 

Les ballons de surveillance de Southcom sont équipés d'antennes réseaux longue portée pour communiquer entre eux et partager des données, mais aussi pour transmettre ou recevoir des données avec le sol.

Même lors des tests, ils collectent beaucoup de données sur les Américains : qui se rend à son syndicat, à l'église, à la mosquée, à la clinique Alzheimer.Jay Stanley, représentant de l'Union américaine de défense des libertés civiles

Il pourrait y avoir aussi des caméras haute définition embarquées dans les ballons de l'armée. Selon Arthur Holland Michel, un système de surveillance video embarqué a déjà été utilisé par l'État de Sierra Nevada,  nommé Gorgon Stare : "Ce système de surveillance à grande distance comprend neuf caméras capables d’enregistrer simultanément des images panoramiques sur une ville entière. "Gorgon Stare est généralement déployé sur des drones, et le chercheur d'expliquer que "l'armée américaine a déjà utilisé des dirigeables espions en Afghanistan, tout comme les services américains de douane et de protection des frontières, avec des ballons basse altitude, le long de la frontière mexicaine". 

Pointe de l'iceberg ?

Un représentant de l'union américaine de défense des libertés civiles (ACLU, American Civil Liberties Union), Jay Stanley, ne pense pas que "les villes américaines devraient faire l'objet d'une surveillance étendue où chaque véhicule pourrait être suivi où qu'il aille".

Stanley, interrogé par le Guardian, explique qu'il est déjà inquiet par l'opération en cours, en affirmant que "même lors des tests, ils collectent beaucoup de données sur les Américains : qui se rend à son syndicat, à l'église, à la mosquée, à la clinique Alzheimer". Le représentant de l'ACLU conclut : "Nous ne devons pas laisser cette technologie être utilisée aux États-Unis et il est troublant d’apprendre que les tests en cours sont effectués par les militaires !"

Aucune information n'a été donnée par les autorités au sujet des données collectées par les systèmes installés sur ces ballons de surveillance (images, activité des radars, etc) : sur leur traitement, leur stockage ou leur utilisation future. Ce qui semble acquis par contre est la volonté commune des autorités américaines et de l'entreprise conceptrice des ballons, Raven Aerostar, d'utiliser ces système de surveillance aérien à grande échelle sur le territoire national.
Le vice-président de Raven Aerostar, Scott Wickersham, a en effet déclaré au Guardian que son entreprise travaillait avec la Sierra Nevada et l'agence de recherche militaire américaine (Darpa), sur "un développement extrêmement sophistiqué et stimulant autour de la stratosphère".

Le test de cet été pourrait donc être la pointe d'un "iceberg" technologique beaucoup plus vaste : celui d'une future surveillance aérienne militaire de masse aux Etats-Unis ? C'est en tout cas ce que pense Even Greer, le directeur adjoint de l'ONG "Fight for the future", qui a déclaré : "Ce projet de l’armée n’est que le dernier exemple d’une infrastructure de surveillance massive que le gouvernement est en train de créer, parfois avec l’aide de puissantes entreprises privées". 

Souriez, citoyens libres des Etats-Unis ! Souriez : vous êtes peut-être filmés…