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États-Unis : les coups bas de Donald Trump qui vont nuire à son successeur Joe Biden

Le président Donald Trump lors du 121ème match de football entre l'Armée de terre et la Marine, dans le stade Michie, à l'académie militaire de West Point, New York, le 12 décembre 2020.
Le président Donald Trump lors du 121ème match de football entre l'Armée de terre et la Marine, dans le stade Michie, à l'académie militaire de West Point, New York, le 12 décembre 2020.
© AP Photo/Andrew Harnik

Dans les dernières semaines qu’il lui reste à la tête des États-Unis, Donald Trump rend toujours plus difficile l'accession à la Maison Blanche à Joe Biden, comme le 28 décembre, avec le vote en extremis de la loi budgétaire, qu'il aura bloqué pendant deux jours. Mais Trump a fait pire. Quels sont les domaines que son successeur Joe Biden devra déminer à son arrivée au pouvoir ?

Jamais une transition entre deux présidents américains n'a été aussi tendue.


Donald Trump, refusant d'admettre sa défaite, a d'abord commencé par contester de toutes les façons possibles les résultats appelant ses supporters à réclamer "leur" victoire. Il lance ainsi des centaines de procédures pour contester le vote. L'assaut du Capitole le 6 janvier, a été la dernière tentative pour tenter d'empêcher la certification des résultats. Les images des violences ont choqué une bonne partie du pays et du monde.

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Une situation inédite, comme nous l’expliquait dans un entretien le 20 novembre dernier Jean-Eric Branaa, maître de conférences à Paris 2 Panthéon-Assas et docteur en civilisation américaine, il est l’auteur de l’ouvrage "Joe Biden, l’homme qui doit réparer l’Amérique" paru en octobre 2020 aux éditions du Nouveau Monde :

"La loi sur la transition, votée en 1963, précise que le président sortant est tenu de communiquer au président qui arrive tout ce qui concerne la sécurité nationale et les mouvements de troupes militaires. Après, c’est la tradition, plus que la loi, qui oblige le président sortant à mettre à disposition, à travers l’Inspection générale des services (GSA), des bureaux dans chaque administration. L'accès à tous les dossiers en cours est donné à ceux qui vont faire partie de ces administrations pour que le 20 janvier à midi, c’est-à-dire au moment de l’investiture du nouveau président, la nouvelle administration des États-Unis soit prête au travail. "

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A contrario, comme nous l'explique Anne Deysine,  professeure émérite de droit et de civilisation américaine à l’Université Paris-Nanterre et auteure de "Les Etats-Unis et la démocratie" chez l'Harmattan, "Il y a des transitions extrêmement élégantes comme celle de 2008. Obama avait été reçu à la Maison-Blanche par Bush et a eu accès à tous les documents. Et surtout, le président sortant s’était abstenu de prendre des mesures qui engageraient l’administration suivante."
 
Une situation inédite mais pas inhabituelle

En novembre 2000, le président Bill Clinton et Al Gore, perdent face à George W. Bush qui se proclame vainqueur alors que les bulletins de vote n’étaient pas tout à fait comptabilisés en Floride. L’administration Clinton est très réticente à donner les clés des fonds de transition au vice-président Dick Cheney : "L’administration Clinton furieuse de la défaite de Gore en 2000, à cause de la Cour suprême, avait retiré tous les ordinateurs de la Maison Blanche" nous raconte Anne Deysine.
L'équipe du président démocrate n'avait pas oublié son arrivée en 1992 à la Maison Blanche où elle trouve les bureaux vides :  l’équipe de Bush père ne leur a même pas laissé un trombone comme le rapporte le New York Times : "les aides de M. Clinton se souviennent que l'administration de M. Bush père n'a pas beaucoup aidé l'équipe de M. Clinton quand elle est entrée à la Maison Blanche à la fin de l'année 1992, après une campagne très disputée. Ils arrivèrent, selon leurs propres mots, dans une Maison Blanche qui n'avait même pas la plus basique des fournitures de bureau."
Or Donald Trump a fait bloquer les fonds de transition, ce qui inquiète le monde des affaires. Il faut une lettre ouverte le 23 novembre, signée par plus de 160 dirigeants de grandes entreprises américaines (dont Mastercard, Visa, MetLife, Accenture, the Carlyle Group, Condé Nast, McGraw-Hill, WeWork et l’American International Group), adressée au président Trump pour qu’il accepte de débloquer le processus de transition.

Dans ce courrier, ces dirigeants demandent qu’Emily Murphy, la cheffe de l’administration de transition, remette finalement les fonds à l’équipe de Joe Biden.

Cette attitude, qu'Anne Deysine qualifie  "d'immature", a moins de conséquences que toutes les mesures prises pour miner le terrain à son successeur Joe Biden dans les domaines où il peut encore exercer son influence, comme l'économie, la défense, la sécurité intérieure, la politique étrangère et l'environnement.

Economie

Donald Trump va essayer de bloquer le vote de la loi budgétaire, une action lourde de conséquences. Le président américain, après avoir remis en cause le plan de relance de près de 900 milliards de dollars préparé par le Congrès, s’est finalement décidé à lever son veto le 28 décembre. Pendant 48 heures, le blocage de la Maison Blanche a empêché 14 millions de chômeurs de percevoir leurs allocations.

(RE)voir : Donald Trump se ravise et signe le plan de relance
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Défense

Le N°3 du Pentagone, James H. Anderson, expert en stratégie militaire et défense balistique, a été brusquement démis de ses fonctions le 11 novembre. Applaudi par ses collaborateurs quand il quittait ses bureaux, la Maison Blanche a demandé le nom des participants à cet hommage spontané afin qu'ils soients "virés" rapporte l'éditorialiste conservateur Bill Kristol, et néanmoins critique de Trump, cité par le New York Times :

Quelques jours plus tard, Donald Trump limoge le ministre de la Défense Mark Esper et nomme à sa place le directeur du centre national de contre-terrorisme, Christopher Miller. Le 17 novembre, le tout nouveau ministre annonce la réduction du contingent de troupes américaines en Afghanistan et en Irak. Environ 2.000 militaires vont se retirer d'Afghanistan d'ici le 15 janvier, et 500 autres quitteront l'Irak pour ne laisser que 2.500 soldats dans chaque pays. Une annonce très vite critiquée par de nombreuses personnalités dont le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, qui estime que les Etats-Unis "abandonneraient" leurs alliés en procédant à un retrait trop rapide.

Le 27 novembre Christopher Miller se rend dans une base américaine en Somalie pour célébrer Thanksgiving et annonce également un prochain retrait de la présence américaine qui sera confirmé par une déclaration de Donald Trump le 4 décembre. Le président demande le retour au pays des 700 soldats américains présents en Somalie "d’ici janvier 2021".

Sécurité intérieure

A la suite de la nomination de Christopher Miller, Donald Trump nomme Michael Ellis conseiller général à l’agence de Sécurité nationale (NSA) malgré l’objection de son directeur, le Général Paul M. Nakasone. Il désigne aussi trois fidèles - Kashyap Patel, Anthony J. Tata et Ezra Cohen-Watnick - à des postes clés au Pentagone. M. Patel est un des plus fervents soutiens du président dans sa lutte pour discréditer les investigations dans l'affaire des interférences de la Russie. Quant à M. Tata, sa nomination l'été dernier avait été refusée en partie parce qu'il avait qualifié le président Obama de "leader terroriste" (selon le New York Times).

Politique étrangère

Autre coup de théâtre, le 10 décembre, le président Trump annonce reconnaître la souveraineté marocaine sur l'ancienne colonie espagnole disputée - le Sahara occidental - en échange de l'engagement de Rabat à normaliser ses relations avec Israël. L’annonce est aussitôt rejetée par les indépendantistes du Front Polisario.

(RE)voir : Les États-Unis reconnaissent la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental
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Donald Trump semble ainsi vouloir changer les règles du jeu, nous explique Kader Abderrahim, professeur à Sciences Po dans un entretien sur le sujet :"Ce n’est pas dans la tradition des Etats-Unis. Celui qui part et qui a perdu gère généralement les affaires courantes, il ne prend pas de telles décisions sur des sujets aussi explosifs".

Le 11 janvier, il re-inscrit Cuba sur la liste noire des "États soutenant le terrorisme" rendant ainsi plus difficile un éventuel rapprochement entre le futur gouvernement américain de Joe Biden et la Havane.

Justice

Alors qu’il est de tradition de suspendre les peines capitales lors de la transition, le ministre de la Justice Bill Barr annonce le 10 décembre six nouvelles exécutions entre novembre et janvier. Alfred Bourgeois, un Afro-Américain condamné en 2004 pour le meurtre de sa fille de 2 ans a reçu une injection létale le 12 décembre dans le pénitencier de Terre-Haute, dans l'Indiana, où avait déjà été exécuté la veille un autre condamné fédéral, Brandon Bernard.

(RE)voir : Sursis pour Lisa Montgomery condamnée à mort
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En parallèle, Trump accorde la grâce présidentielle à plusieurs personnalités controversées. Parmi celles-ci, des personnes condamnées lors de l’enquête sur l’influence russe dans la campagne présidentielle de 2016. Une grâce totale a ainsi été consentie à George Papadopoulos, un ancien conseiller diplomatique de Donald Trump pendant sa campagne de 2016 qui avait reconnu avoir menti au FBI à propos de ses contacts avec un intermédiaire qui avait promis de le mettre en relation avec des responsables russes.

Fin novembre, Donald Trump avait déjà gracié Michael Flynn, son ancien conseiller à la sécurité nationale, également mis en cause dans la même affaire.

Il gracie aussi le 23 décembre Nicholas Slatten, un agent de la société de sécurité Blackwater reconnu coupable du meurtre de 17 civils irakiens, dont deux enfants de 8 et 11 ans, le 16 septembre 2007. Cette grâce a provoqué l'indignation en Irak. Le ministère irakien des Affaires étrangères demande le jour même à Washington de "revoir sa décision", en "contradiction" selon lui avec "l'attachement déclaré de l'administration américaine aux droits humains, à la justice et à l'Etat de droit".

RE(voir) : Donald Trump gracie sans états d’âme
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Contestation de l'élection présidentielle

Cependant l'influence de Trump a ses limites. Le 14 décembre, le collège électoral valide l’élection. Ses plaintes en justice, une centaine, ont quasiment toutes été rejetées, faute d'éléments tangibles pour étayer les accusations de "fraudes massives". Bien qu'il ait profondément remanié la Cour Suprême en y nommant trois juges et en y confortant ainsi la majorité conservatrice désormais forte de six membres sur neuf, cette instance a rejeté deux recours républicains sans même s'en saisir sur le fond, comme le 12 décembre, celui déposé par les autorités du Texas qui demandaient l'annulation des résultats dans quatre Etats-clés remportés par Joe Biden - Pennsylvanie, Géorgie, Michigan et Wisconsin.

Environnement

Là où son action risque de laisser une autre empreinte indélebile est dans le domaine de l’environnement. Donald Trump a en effet changé les règles à l'agence de l'Environnement, nous explique Anne Deysine. "Avant de prendre une nouvelle mesure, il faut étudier son impact environnemental. Barack Obama avait mis en place cet aspect. Trump a fait en sorte que l'on change la règle. Désormais, il est possible de décider - par exemple - le tracé d'un gazoduc sans prendre en compte l'impact que cela aura sur l'environnement."
Bowknot Bend, Labyrinth Canyon, Utah (site menacé par un projet minier). Southern Utah Wilderness Alliance.
Bowknot Bend, Labyrinth Canyon, Utah (site menacé par un projet minier). Southern Utah Wilderness Alliance.
© Photo: Pete McBride/EcoFlight
Le 19 décembre, l’administration Trump se dépêche d’autoriser des projets miniers et energétiques de grande échelle concernant des terres fédérales.  Des compagnies minières pourront commencer à forer des mines de cuivre, d’hélium (comme dans la photo ci-dessus) et de lithium dans des terres appartenant à des zones protégées.
 
Des projets dévastateurs pour l’environnement

Dans l’Arizona les services forestiers se préparent à signer le transfèrement de vastes forêts, à Oak Flat, près de Phoenix, considérées comme une terre sacrée par les Apaches à la compagnie minière Rio Tinto pour y faire une mine de cuivre.
Dans l’Utah, le département de l’Intérieur devrait approuver la prospection d’helium dans une zone protégée au sein d’un parc national.
Dans le Nord du Nevada, le département de l’Intérieur s’apprête à approuver une mine à ciel ouvert de lithium sur le site d’un volcan éteint remontant à la préhistoire.
Et les services forestiers devraient donner le feu vert à un vaste projet de gazoduc qui traverserait la "Jefferson National Forest" en Virginie occidentale et passer sous le sentier des Appalaches, l'un des sentiers de randonnée le plus célèbre des Etats-Unis, tracé en 1921.
Ces décisions sont prises par décret nous explique Anne Deysine : "La procédure pour les décrets est longue. Il faut afficher en ligne le projet et laisser le temps à tous les acteurs concernés- groupes de pression etc - pour commenter. Et ensuite il y a une nouvelle rédaction. C'est une affaire de plusieurs mois."

Un dossier lourd dont héritera la nouvelle ministre de l'Intérieur nommée par Joe Biden, Deb Haaland. Membre de la tribu Laguna Pueblo installée au Nouveau-Mexique, Mme Haaland pourra-t-elle protéger "Apache leap" dans l'Arizona ?

Elle sera chargée d'appliquer l'ambitieux programme de Joe Biden pour lutter contre le changement climatique et maintenir la promesse de ne plus accorder de permis de forage gazier ou pétrolier sur les zones fédérales.