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Eurovision 2019 : géopolitique et influence, les dessous du concours

Bilal Hassani en répétition pour l'Eurovision 2019 à Tel Aviv, Israël, le 13 mai 2019.
Bilal Hassani en répétition pour l'Eurovision 2019 à Tel Aviv, Israël, le 13 mai 2019.
AP Photo/Sebastian Scheiner

Après 44 ans de défaites, les Pays-Bas remportent l'Eurovision.  Un exemple qui pourrait donner espoir aux Français qui font vache maigre depuis 43 ans. Mais c'est presque mathématique, la France et les vieilles puissances européennes auraient très peu de chance de remporter l’Eurovision. De nouvelles années de disette en perspective qui ne reflètent pourtant en rien le poids démographique des Big Five, les cinq grands du concours. Pourquoi ? Qui sont les vainqueurs d’aujourd’hui et de demain ? Questions à Florent Parmentier, géopoliticien et fondateur du site Eurasia Prospective.

TV5MONDE : pourquoi le groupe des Big Five - l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, la France et l’Allemagne - a actuellement très peu de chance de gagner à l’Eurovision ? 

Florent Parmentier : il y a une raison essentielle. Nous sous-investissons le concours. Quand vous êtes une star de la chanson en Angleterre, la brit-pop vous permet de vous exporter. Si vous êtes Français, Italien, Allemand, vous avez des centres culturels à l’étranger qui vous permettent de commercialiser votre musique sur d’autres sols. Quand vous êtes Espagnol, assez naturellement, vous vous tournez vers le marché sud-américain et les États-Unis. Nous avons des affinités, des accointances avec d’autres espaces que l’Europe et ceux-ci nous permettent de développer notre marché musical. De ce fait, nous ne préparons pas suffisamment le concours et nous nous sous-investissons.

En revanche, si vous êtes un État de plus petite taille, ou de taille moyenne, gagner à l’Eurovision va vous permettre de gagner en visibilité au sein du pays pendant très longtemps. En clair, le champion s’il est Biélorusse ou Slovaque, aura une notoriété très forte dans son pays qui sera supérieure en termes de visibilité à celle d’un homologue allemand ou français. L’économie musicale de ces gouvernements est beaucoup plus tournée vers l’Eurovision. Elle les pousse à être plus compétitifs dans ce domaine que des grandes puissances.
 

Pour la première fois, un Président n’aura jamais connu de victoire française à l’Eurovision

TV5MONDE : la France, en particulier, accumule résultats moyens et défaites…  

 F. P : nous sommes à une période intéressante de notre histoire, puisque pour la première fois depuis le début de la cinquième République, nous avons un Président qui n’aura jamais connu de victoire française à l’Eurovision. La dernière date de mai 1977 et Emmanuel Macron est né en décembre 1977. C’est une anecdote, mais elle nous raconte quelque chose. La France a toujours eu tendance à considérer l’Eurovision comme un spectacle suranné, un peu kitsch, alors que d’autres États jouent pleinement le jeu. En ce sens, l’État français ne fait pas assez de communication et de lobbying à l’étranger pour vendre et faire connaître ses artistes avant le concours. Par ailleurs, pour les stars hexagonales, participer à l’Eurovision peut être plus coûteux qu’autre chose. La France est déjà un marché important et la nécessité de faire une carrière internationale ne se voit pas nécessairement rapidement.
 

Les anciennes fédérations démultiplient leurs votes grâce à leur soutien mutuel


TV5MONDE : pourquoi des petits pays ont-ils  plus de chance de gagner qu’un pays comme la France, au poids démographique bien plus conséquent ?

F. P : c’est un autre facteur expliquant nos défaites. Il existe une coopération régionale vive dans le reste de l’Europe, beaucoup moins présente en Europe de l’Ouest. Les empires éclatés, ou en tout cas les pays éclatés et les anciennes fédérations parviennent en effet à démultiplier leurs votes grâce à leur soutien mutuel. Comme au sein de l’ex-Yougoslavie, les différentes Républiques votent les unes pour les autres. Elles sont fortement liées, il y a véritablement un bloc centre européen qui se parle. Il y a aussi un bloc post-soviétique où par exemple, on devine que la Serbie votera en force pour la Russie. Il y a enfin le bloc de l’Europe du Nord, où la Finlande et la Norvège vont placer la Suède en première ou deuxième place, ce qui est le cas chaque année. Ces trois blocs ont entre eux des affinités et des porosités. Ils s’échangent aussi des votes. La particularité des pays latins comme la France ou l’Espagne, c’est qu’ils votent assez peu les uns pour les autres. Leurs tendances de vote penchent même plutôt pour des candidats d’Europe du Nord ou bien pour une chanson en particulier qui leur aurait plu, indépendamment du pays d’origine.
 

Manque de solidarité


TV5MONDE : pourquoi ce manque d’intérêt et d’entraide entre les vieilles puissances latines au moment du vote ?

F. P : c’est notamment dû à notre histoire. Si l’Italie était restée, comme au XIXe siècle, un Etat morcelé en une quinzaine d’États et que tous ces États participaient à l’Eurovision, certains auraient pu recueillir un nombre de voix très important. Ce n’est pas le cas. Le fait d’être des pays unitaires qui se sont beaucoup affrontés a pour conséquence un manque de solidarité, en tout cas dans le cadre de l’Eurovision. Des formes d’affinités peuvent s’exprimer au moment du vote bien sûr, mais dans une moindre mesure.
 

Chanter en anglais et finir à la dernière place n’est pas incompatible


TV5MONDE : chanter en Français, est-ce une mauvaise stratégie pour la France ?

F. P : je ne pense pas que le fait de chanter dans notre langue nationale puisse être la cause de toutes nos défaites. Il y a déjà eu un certain nombre de pays qui ont pu chanter dans leur langue et gagner, comme le Portugal! Il y a là une prime à l’originalité et l’idée de fidélité à une culture qui plaît. En France, l’attention se focalise beaucoup sur la question linguistique qui est faussement présentée comme une guerre entre deux groupes : les gens qui se disent modernes et qui se disent qu’avec l’anglais on gagnera et les gens que l’on dit rétrogrades, défenseurs d’exceptions culturelles et qu’on a parfois tendance à caricaturer. Mais en fait, nous pourrions tout à fait chanter en anglais et finir à la dernière place, ce n’est absolument pas incompatible.
 

Le mot d’André Manoukian, co-présentateur du concours : 
La Suède et la Russie favoris ?  Et la France ?

 "Musicalement, les Suédois sont les patrons. Il y a un savoir-faire redoutable du point de vue mélodique, rythmique et au niveau de l’invention. En Suède il y a une culture du chant qui n’existe pas chez nous et là-bas l’Eurovision est une religion. Là-dessus ils ont une petite longueur d’avance. Par contre, en ce qui concerne le candidat russe, il est moins original, je ne pense pas qu’il sera dans le top 3. Peut-être que les engouements politiques font des petits ajustements mais il ne faut pas oublier que les membres du jury sont tous des pros, quand il y a une proposition musicale qui est évidente, ils y vont. Cette année, je peux vous assurer qu’on ne sera pas déçus au niveau de la présentation de Bilal Hassani, je ne peux pas vous en dire plus, mais c’est magnifique. En plus, tous les chauffeurs de taxi israéliens que j’ai pu croiser adorent Bilal, ça ne trompe pas. "