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Facebook : La France veut collaborer avec le réseau social accusé d'une campagne de dénigrement contre Georges Soros

Emmanuel Macron a reçu le patron de Facebook le 23 mai dernier à l'Elysée, indiquant alors vouloir "une loi européenne contre la propagande terroriste et le harcèlement sur le net". Ce lundi 12 novembre, le chef de l'Etat français annonce une collaboration avec Facebook dès 2019.

C'est un concours de circonstances malheureux : alors qu'Emmanuel Macron vient d'annoncer une collaboration dès début 2019 entre les autorités françaises et Facebook — pour lutter contre les propos haineux —, son pdg Mark Zuckerberg est une nouvelle fois accusé d'avoir fait mener des campagnes… diffamatoires à l'encontre de plusieurs de ses détracteurs, dont la fondation Georges Soros. Analyse.

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N'est-il pas un peu prématuré de confier les clés de la surveillance et de la régulation d'un réseau social comme Facebook au niveau national — même en partenariat avec l'Etat — quand le réseau social est sans cesse accusé d'utiliser ses propres outils à des fins d'influences ou de propagande, voire de dénigrement ? C'est cette question qu'Emmanuel Macron semble ne pas s'être posée lors du Forum pour la gouvernance d'Internet ce lundi 12 novembre 2018, proposant à Mark Zuckerberg la mise en place d’un groupe de travail de représentants français commun avec son entreprise. Et trois jours après cette annonce, ce jeudi 15 novembre, Mark Zuckerberg s'est vu forcé de venir défendre son entreprise Facebook pour une énième affaire très embarrassante : une enquête du New York Times accuse le réseau social aux 2,2 milliards d'utilisateurs d'avoir orchestré une campagne de dénigrement contre ses détracteurs, incluant le milliardaire philanthrope George Soros. 

Arroseur arrosé…

La concomittance des événements pourrait être cocasse si l'affaire ne contenait pas des enjeux de grande ampleur. Quand l'Allemagne a clairement établi que le réseau social Facebook avait désormais l'obligation de retirer lui-même les propos racistes ou haineux sous peine de lourdes amendes, le président Français veut lui "accompagner" l'entreprise de Mark Zuckerberg, en instaurant une collaboration entre les services de l'Etat et le réseau social. Selon Le Monde, "Le groupe de Mark Zuckerberg a donné son accord à une expérience de six mois, début 2019, dans laquelle des représentants des autorités françaises devraient pouvoir accéder aux outils, aux méthodes et au personnel du réseau social chargés de faire la chasse aux contenus racistes, antisémites, homophobes ou sexistes." Ce qui se résume, dans la bouche présidentielle, par : "C’est une première. Et une démarche expérimentale très innovante, qui illustre la méthode coopérative que je prône".

L'enquête du New-York Times devrait pourtant entamer un peu la confiance présidentielle dans la "démarche de collaboration innovante" avec Facebook, puisqu'elle révèle que l'entreprise californienne a fait appel à une société de relations publiques, Definers Public Affairs, pour combattre les critiques qui lui pleuvent dessus depuis les affaire d'influences et de propagandes de la campagne présidentielle américaine. Mais combattre les critiques ne signifie pas simplement faire de la "bonne publicité", puisque Definers Public Affairs est accusée d'avoir "lié Georges Soros aux détracteurs de Facebook, en diffusant de fausses informations pour les discréditer". Le champion auto-déclaré du combat contre les fausses informations a donc payé une entreprise pour répandre… des fausses informations… La George Soros Open Society Foundation a donc publié une lettre au vitriol et exigé que Facebook lance une enquête indépendante pour faire toute la lumière sur cette affaire. Le futur censeur hexagonal prêt à collaborer avec l'Etat ressemble à un arroseur arrosé, même s'il tente de se défendre depuis le communiqué de la Fondation Soros : Mark Zuckerberg a affirmé n'avoir appris "l'existence de la relation de son entreprise avec Definers qu'en lisant l'article du New York Times"… ce mercredi !

…et renard gardien de poulailler ?

"Nous enjoignons à Facebook d'arrêter d'utiliser les méthodes inspirées par celles des ennemis de la démocratie à travers le monde", a écrit le président de la fondation Georges Soros, Patrick Gaspard . "Facebook devrait lancer une enquête indépendante sur ce qui s'est passé et publier un rapport complet révélant les techniques utilisées dans leurs efforts pour dénigrer les militants et George Soros", surenchérit le président, estimant "qu'un réseau social de premier ordre n'a pas seulement hébergé des campagnes de désinformation, il en a aussi orchestré et les a promues". La théorie du renard pour garder le poulailler semble bien convenir à Facebook si l'on suit les assertions de la fondation Georges Soros, mais jusqu'à quel point cette stratégie peut-elle se maintenir ?

L'association de défense des libertés sur Internet, La Quadrature du net est elle très claire à ce sujet et ne décolère pas face aux récentes déclarations d'Emmanuel Macron, tout comme la politique prônée par l'Allemagne en matière de censure et de régulation des réseaux sociaux : "Dans la perspective des élections européennes, aucun parti politique du Parlement européen ne semble prêt à combattre la stratégie sécuritaire du gouvernement français, en lien avec l’Allemagne et d’autres États membres. Alors que ce texte semble directement inspiré par les politiques autoritaires mises en place par le gouvernement chinois pour contrôler Internet, Emmanuel Macron et Angela Merkel démontrent que leur « axe humaniste » mis en exergue dans le cadre de la campagne des européennes n’est que pure posture politicienne. Ce projet de règlement est une véritable insulte au projet démocratique européen". 

La nouvelle polémique contre Facebook vient en réalité mettre en lumière un problème bien plus vaste que des Etats démocratiques tels que l'Allemagne ou la France sont en train de fabriquer : la régulation et la censure du web sous-traitée aux géants de la Silicon Valley, eux mêmes impliqués dans ce qu'ils sont censés réguler : les fausses informations et autres infox. Mais c'est l'aspect démocratique de l'affaire qui reste bien entendu central, puisque si la Chine" régule son Web" et le censure avec ses propres critères, rien n'empêchera l'Europe de faire de même. Ce qui mènerait immanquablement à un nouveau Web, que l'association la Quadrature du net résume en un mot, le GAFAMinitel :

Dans ce dossier, la menace terroriste est instrumentalisée pour transformer le Web en GAFAMinitel, pour acter la fusion de l’État et des géants du Net, et ainsi consacrer la surveillance généralisée et la censure automatisée de nos échanges en ligne. Tout ça pour quoi ? Pour lutter contre une auto-radicalisation fantasmée dont la preuve serait secret-défense (la bonne affaire !), et alors que les enquêtes sérieuses sur la question montrent que les terroristes ne se sont pas radicalisés sur InternetLe seul effet de ce texte sera de renforcer les multinationales du numérique et les dérives de l’économie de l’attention dont ils sont porteurs : la sur-diffusion de contenus anxiogènes, agressifs et caricaturaux capables de capter notre temps de cerveau disponible. L’urgence législative est de combattre ces dérives : de limiter l’économie de l’attention tout en favorisant le développement de modèles respectueux de nos libertés. C’est ce que nous proposons.

> En complément : "Facebook devient-il un régulateur de l'expression politique ?"