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Fin de la COP26 : "La seule solution c’est de fixer des quotas d’énergies fossiles"

Alok Sharma, le président du sommet de la COP26 après une session plénière lors du sommet des Nations Unies sur le climat de la COP26 à Glasgow, en Écosse, le samedi 13 novembre 2021.
Alok Sharma, le président du sommet de la COP26 après une session plénière lors du sommet des Nations Unies sur le climat de la COP26 à Glasgow, en Écosse, le samedi 13 novembre 2021.
©AP Photo/Alberto Pezzali

Entretien. La COP26 qui se tenait à Glasgow en Ecosse a pris fin après deux semaines de négociations. Un accord a été adopté par les 200 pays participants. Succès ou échec ? Que retenir de cette COP qui était considérée comme la COP de la dernière chance ? On en parle avec Martine Rebetez, professeure de climatologie à l'université de Neuchâtel et à l'institut fédéral de recherches WSL.

TV5MONDE : Quelles avancées par rapport à la COP21 ?

Martine Rebetez : Ce que je vois de plus évident, ce sont des masques qui sont tombés du point de vue du grand public et que nous, climatologues, connaissions depuis longtemps : un grand nombre d’acteurs présents dans ces COP est là pour empêcher qu’on réduise les émissions et pour veiller à ce qu’on continue de consommer toujours davantage d’énergies fossiles : charbon, pétrole et gaz. 

Lors de la négociation du processus de Kyoto, c’étaient évidemment toujours les pays pétroliers, mais essentiellement les États-Unis qui avaient empêché une bonne réussite de la négociation il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, c’est la Chine qui sort du bois, avec l’Inde mais l’Inde ce sont des conditions un peu différentes.

Clairement, aujourd’hui, l’acteur qui a empêché qu’on réduise les émissions de gaz à effet de serre et qu’on maintienne le climat à des valeurs acceptables, c’est la Chine. Pas forcément en tant que pays, puisque ce qui empêche réellement qu’on progresse dans le domaine du climat, ce sont les intérêts des énergies fossile de manière générale donc des grandes compagnies, qui sont souvent nationales.

TV5MONDE : On parlait d’éliminer les énergies fossiles, au sortir de cette COP26, on parle désormais de réduction. Concrètement, qu’est-ce-que ça implique ?

Martine Rebetez : Pas grand-chose justement… Et c’est ça qui est évident aujourd’hui : dès qu’on veut arriver à du concret, des boucliers se lèvent pour pouvoir continuer à exploiter non seulement autant d’énergies fossiles mais aussi toujours davantage. Ainsi chaque année on court toujours plus vite à la catastrophe au lieu de ralentir et modérer le processus.

TV5MONDE : On a dit un peu partout qu’il s’agissait de la COP de la dernière chance...

Martine Rebetez : Et cette chance est passée…

TV5MONDE : Pourquoi ?

Martine Rebetez : On a essayé de calmer l’opinion publique avec ces négociations. Il y a de plus en plus de gens conscients des enjeux et qui veulent vraiment sauvegarder l’avenir de l’humanité. Mais en face il y a les intérêts des énergies fossiles qui sont tellement supérieurs en termes financiers qu’on n’arrive à rien. Et pour nous, climatologues, c’est évident depuis longtemps, nous faisons face depuis plusieurs décennies à une désinformation très bien orchestrée. 

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Aujourd’hui, comme pour la première fois dans une COP, il a été proposé d’agir nommément sur les énergies fossiles, on a vu cette levée de boucliers de la part des intérêts du pétrole et du charbon.

TV5MONDE : Il devait y avoir une contribution des pays riches et développés aux pays plus vulnérables et victimes de changement climatique. Pourquoi ce dossier n’a pas évolué ?

Martine Rebetez : Plusieurs causes dans ce domaine et là aussi, la Chine, entre autres a contribué à faire capoter ces négociations. En effet, elle voulait rester parmi les pays qui auraient reçu de l’argent comme pays moins développé. Il y a 30 ans, cela faisait encore du sens mais aujourd’hui, ce n’est clairement plus le cas. La Chine est aujourd’hui un des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre et fait une large promotion du charbon. Et même si, historiquement, l’Occident en a émis depuis plus longtemps, les quantités aujourd’hui sont tellement supérieures à ce qui était émis encore au 20e siècle que la Chine rattrape très vite tout le cumul historique et pas seulement parce qu’elle est devenue l’usine du monde.

TV5MONDE : Est-ce que vous diriez que tout est joué aujourd’hui ?

Martine Rebetez : Non. Je pense qu’on a la preuve qu’il n’est plus possible d’obtenir un accord suffisant à l’échelle mondiale : on peut continuer à obtenir certaines petites choses mais en fait guère plus que ce qui est déjà acquis de facto et ce n’est pas la négociation qui fait avancer les choses. En revanche, comme les fronts ont été clairement identifiés, ce qu’on peut faire aujourd’hui, c’est partir avec les pays qui sont prêts à agir. 

On est sur un échec du point de vue du résultat, mais personnellement je n’attendais guère mieux. Martine Rebetez, climatologue

La seule solution, si on veut vraiment avancer aujourd’hui, c’est de fixer des quotas d’énergies fossiles planifiés en avance pour chaque année et chaque pays. Et ceci peut se faire avec tous les pays de bonne volonté. Cela serait très concret et aurait l’avantage de rassurer les marchés qui ont horreur des incertitudes. Même les pays pétroliers auraient avantage à pouvoir planifier leur sortie du pétrole, comme le fait la Norvège par exemple.

TV5MONDE : Peut-on qualifier cette COP26 d’échec ?

Martine Rebetez : On est sur un échec du point de vue du résultat, mais personnellement je n’attendais guère mieux. On a vu des écrans de fumée au début : engagements à réduire le méthane ou à lutter contre la déforestation sans savoir vraiment comment… de belles paroles. Et au moment où on est vraiment arrivé sur la réduction des énergies fossiles, tout le processus s’est grippé.

Il n’y a pas simplement des pays de bonne volonté et des pays de mauvaise volonté : par exemple chez nous en Suisse ou en France, où une part importante de la population souhaite effectuer rapidement la transition énergétique, on trouve des lobbyistes des énergies fossiles très intégrés à nos sociétés dans toutes les strates de la politique. Ils sont très actifs pour empêcher qu’on sorte des énergies fossiles.

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Pendant des décennies ils ont prétendu qu’il n’y avait pas de changements climatiques et que les humains n’en étaient pas la cause, et désormais, tout en reconnaissant le problème, ils sapent tous les efforts d’évolution en prétendant qu’on aurait tort de se hâter. Les milieux pétroliers et miniers investissent des sommes colossales dans la désinformation et ça fonctionne à merveille.

Il faut que l’opinion publique détecte ces agissements parce que les solutions techniques pour effectuer la transition sont disponibles et qu’il y a tellement à y gagner, pas seulement côté climat. Face à la désinformation professionnelle, même avec des médias de bonne qualité, c’est très difficile d’identifier la perversité de ces discours et de pouvoir aller à contrecourant.

TV5MONDE : Est-ce que le manque d’ambition ne risque pas d’accroître ce fossé qu’il y a entre les populations (ONG, jeunes, société civile) et les États ?

Martine Rebetez : Je pense que le fossé est grandissant entre les personnes qui ont compris les enjeux et celles qui ne les ont pas compris à cause de la désinformation justement. Les acteurs des énergies fossiles font croire à la population qu’elle va être perdante si on prend des mesures pour la transition énergétique. C’est une fable en réalité : la population a énormément à gagner d’un point de vue santé, confort et financier.

Cette transition peut occasionner un boum économique pour les pays qui s’y lancent. Investir dans le solaire par exemple, ce sont des emplois locaux et les prix font qu’aujourd’hui, c’est l’énergie la moins chère et la plus rentable. Les pays occidentaux qui ont les compétences techniques doivent vraiment mettre le turbo aujourd’hui pour faire en sorte que le public et le privé investissent dans cette énergie rapidement. C’est favorable à l’économie et le reste du monde suivra. 

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Sortir des moteurs thermiques à combustion, c’est aussi améliorer la qualité de la santé de la population en réduisant le bruit et la pollution de l’air. Il y a donc énormément à gagner mais il y aura aussi des perdants : les acteurs de la filière du pétrole, du charbon et du gaz. Il est important, particulièrement pour ces acteurs, que la transition soit correctement planifiée et en particulier qu’on offre des formations dans les nouvelles énergies aux ouvriers de celles du passé. Rapatrier les sommes que coutent les énergies fossiles pour produire localement de l’énergie propre, c’est une révolution. Mais une révolution qui va être de qualité pour tous les pays qui s’y engagent.

TV5MONDE : Après cette COP26, à quoi peut-on s’attendre ?

Martine Rebetez : Pour l’instant, cette COP montre qu’on poursuit vers la catastrophe et qu’il faut absolument intervenir drastiquement sur d’autres fronts. Toutes ces belles paroles, de toutes façons, n’engagent que ceux qui les croient. Il faut se lancer sérieusement et rapidement dans la transition énergétique pour sortir du tunnel.

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