Info

Flambée des prix de l'énergie : l'Europe touchée de plein fouet

"La moitié du gaz européen dépend de la Russie qui n'a pas alimenté le marché spot d'achats immédiats et c'est sur ce marché qu'ont eu lieu les tensions sur les prix." L'instabilité des marchés du gaz naturel est l'un des facteurs qui explique la hausse actuelle des prix de l'énergie, selon Philippe Chalmin.
"La moitié du gaz européen dépend de la Russie qui n'a pas alimenté le marché spot d'achats immédiats et c'est sur ce marché qu'ont eu lieu les tensions sur les prix." L'instabilité des marchés du gaz naturel est l'un des facteurs qui explique la hausse actuelle des prix de l'énergie, selon Philippe Chalmin.
(La construction du gazoduc russe Nord Stream 2 est achevée. Il doit alimenter l'Europe en gaz naturel dans les mois qui viennent — AP Photo — Dmitry Lovetsky)

Les prix du gaz et de l'électricité explosent en Europe. Quelles sont les raisons de  cette hausse massive des coûts de l'énergie ? Va-t-elle durer ? Peut-elle être endiguée ? Entretien avec Philippe Chalmin, économiste et spécialiste des marchés de matières premières.

TV5MONDE : Quelle est la raison principale de la flambée actuelle des prix du gaz en Europe ?

Philippe Chalmin : Cette hausse du prix du gaz en Europe est liée à la hausse dans le reste du monde et en particulier en Asie. Sachant qu'en Europe, nous avons une situation particulière qui est celle d'un ensemble de pays qui importe la quasi totalité de ses besoins. La production européenne de gaz naturel a disparu en France et elle est en train de disparaître aux Pays-Bas. Il ne restera bientôt plus en Europe que la production gazière de la Norvège, pays qui n'est pas dans la zone euro.

La moitié des importations européennes provient donc de la Russie, une autre partie de l'Algérie et un peu de Libye. Mais un tiers de nos importations est aussi acheté sur le marché mondial. Pour ce dernier tiers, c'est du gaz naturel liquéfié, il nous faut donc le regazéifier pour le mettre dans les tuyaux européens. 

Le marché international du gaz naturel liquéfié — ou GNL — passe avant tout par la grande zone asiatique, avec le Japon, la Corée et le premier importateur au monde, la Chine.

Il faut bien comprendre que les grandes sociétés nationales européennes, souvent monopolistiques, achetaient auparavant le gaz à l'Algérie principalement, avec des contrats dont les prix étaient indexés sur le pétrole. Ce n'est plus le cas aujourd'hui avec l'ouverture à la concurrence. Depuis quelques années, en Europe, il a été développé des marchés. A la fois des marchés spot — des achats pour livraison immédiate — et des marchés dérivés, dont le principal est le TTF aux Pays-Bas.

Il y a alors eu un développement de produits financiers sur ces marchés. Cela permet aux acteurs de l'énergie d'acheter ou de vendre du gaz, mais dans un contexte d'instabilité totale, qui se répercute sur le marché international et européen.

Europe : 2021, année record de hausse des prix de l'énergie

En Europe, le prix du gaz a été multiplié par quatre en à peine 6 mois. La hausse a été particulièrement spectaculaire dans certains pays. Les factures d'électricité ont explosé de plus de 35% en un an en Espagne, quand l'Italie a augmenté ses tarifs pour le gaz de 30% et de 40% pour l'électricité, d'un semestre sur l'autre. En Belgique, qui est un des pays avec les prix de l'énergie les plus élevés d'Europe, ces hausses deviennent une vraie préoccupation : 20% des ménages belges sont déjà en précarité énergétique avant l'hiver, une proportion qui atteint un record de 25% en Wallonie. La France n'échappe pas à cette inflation des prix de l'énergie, particulièrement sur le gaz : après une augmentation de tarif de 57% depuis le 1er janvier 2021, c'est une nouvelle hausse des prix du gaz de 12,6 % qui va survenir le 1er octobre.

TV5MONDE  : Comment expliquez-vous l'instabilité en question et sa répercussion en Europe ?

Philippe Chalmin : Le marché international du gaz naturel liquéfié — ou GNL — passe avant tout par la zone asiatique qui est la plus grande zone d'importation, avec en premier lieu le Japon, la Corée et le désormais premier importateur mondial de cette énergie, la Chine.

Le gaz naturel est quoté en dollars le million de BTU, qui est une unité qui signifie British thermal unit (Unité thermique britannique, ndlr). Cela permet de mesurer le prix du gaz naturel. Aujourd'hui, le gaz naturel vaut sur les marchés asiatiques ou européens, à peu près 27 millions de BTU. En équivalent baril de pétrole, il faut le multiplier par six, ce qui veut dire que le GNL vaut aujourd'hui l'équivalent de 150 dollars le baril de pétrole, soit presque deux fois plus que le prix du baril de Brent qui vient de passer la barre des 80$.

Aujourd'hui, en Europe, le dernier kilowatt-heure produit ne l'est plus par une centrale au charbon mais par une centrale au gaz.

Cette valeur est très fluctuante et varie en fonction de la demande. L'hiver dernier a par exemple été rigoureux en Asie et le prix du GNL est alors passé de 27 millions de BTU à 35 millions sur les marchés spots. Un fournisseur japonais, pris à la gorge a même été obligé d'acheter une cargaison à 40 millions de BTU. Au final, en 2020, sur le marché asiatique, le million de BTU s'est baladé entre 1,50  dollars et 35 dollars.

TV5MONDE : Mais l'Europe subit pourtant des hausses plus importantes des prix du gaz et de l'électricité que l'Asie ?

Philippe Chalmin : Il y a des facteurs qui se conjuguent en Europe. La production locale de gaz est très faible comme je le disais, mais nous avons eu aussi une assez forte consommation d'électricité ces derniers mois, liée à un été relativement chaud, ce qui a augmenté la consommation pour les climatiseurs. Et le gaz sert à faire de l'électricité. Il faut savoir que l'Europe, dans un grand élan d'écologisme — ce qui est tout à fait légitime et sensé — a décidé d'éliminer le charbon. Aujourd'hui, en Europe, le dernier kilowatt-heure produit ne l'est plus par une centrale au charbon, mais par une centrale au gaz.

Cet été, les productions de renouvelables ont été inférieures à la moyenne. Il a donc fallu tirer sur d'autres sources de production électrique, notamment du gaz naturel.

La demande est donc en très grande augmentation, mais avec des pays comme l'Allemagne qui ont surtout développé des fortes capacités en énergies renouvelables. Le défaut principal de ces énergies est qu'elles sont intermittentes, ce qui signifie que quand il manque de soleil ou quand il manque de vent elles ne produisent pas ou peu. C'est malheureusement ce qu'il s'est passé cet été où les productions de renouvelables ont été inférieures à la moyenne. Il a donc fallu tirer sur d'autres sources de production électrique, notamment du gaz naturel.

Energie : Gaz et électricité sont liés

Le gaz permet de produire 20 % du courant électrique en Europe. La hausse des prix de l'électricité s'explique donc en partie par la hausse du gaz alliée au prix du CO2 qui est surenchéri pour rendre les énergies fossiles moins compétitives et favoriser ainsi les énergies bas carbone. En France, malgré une production électrique assurée à plus de 70% par l'énergie atomique, la baisse de disponibilité du parc nucléaire à la mi-2021 — pour des programme de maintenance —  a forcé EDF à acheter sur le marché de gros… au prix fort.

Il y a ensuite la partie géopolitique. En Europe, la moitié de notre gaz naturel est importé de Russie, pays où il y a un monopole du gaz par une entreprise, Gazprom. Cette société est publique et son dirigeant est un proche de Vladimir Poutine. Le gaz n'est pas quelque chose de neutre dans le contexte actuel puisqu'il y a des crises toujours en cours au sujet de la Crimée, de l'Ukraine entre la Russie, les États-Unis et l'Europe. Les États-Unis ont notamment sanctionné les entreprises qui collaboraient avec la Russie à la fabrication d'un nouveau gazoduc dit "Nord Stream 2" qui a été finalement terminé, mais qui n'est pas encore opérationnel.

Gazprom n'a pas alimenté le marché spot et c'est sur ce marché qu'ont eu lieu les tensions sur les prix.

Les Russes ont honoré le contrat puisque Gazprom a fourni les grandes sociétés importatrices en Europe en gaz naturel. Par contre, Gazprom n'a pas alimenté le marché spot et c'est sur ce marché qu'ont eu lieu les tensions sur les prix. Il y a par ailleurs des questions qui commencent à se poser sur la capacité de la Russie à alimenter à la fois l'est et l'ouest en gaz naturel. La Russie a par exemple refusé de livrer la Hongrie en passant par l'Ukraine et l'on sent qu'il peut y avoir de sa part une volonté de montrer  aux européens leur dépendance vis-à-vis d'elle, à ce niveau-là.

TV5MONDE : Cet emballement des prix de l'énergie risque-t-il de durer ou n'est-ce que temporaire ?

La Chine a importé beaucoup plus de GNL cette année parce qu'elle réduit sa production d'éléctricité par le charbon, avec en plus des sécheresse qui ont abaissé sa production hydroéléctrique. C'est l'une des raison de la flambée des prix en Asie. Pour la première fois, il y a une transmission directe des prix du gaz entre l'Asie et l'Europe. Nous sommes en train de prendre conscience que le gaz naturel sera le grand chaînon énergétique manquant, entre le temps d'aujourd'hui — celui du pétrole et du charbon — et celui de demain : le temps des énergies renouvelables, non fossiles et décarbonnées. Nous n'y sommes pas encore et la première génération d'énergie éolienne et de solaire montre actuellement quelques unes de ses limites. Particulièrement sur les capacités de transport et de stockage de cette électricité.

Nous touchons là les limites des décisions européennes du tout renouvelable (…) L'allemagne vient de rouvrir ses centrales à charbon, ça n'est pas raisonnable et il vaut mieux que ce soit des centrales au gaz.

Philippe Chalmin : À court terme, pour savoir si cet emballement des prix de l'énergie en Europe va durer, je crois qu'il faudrait être capable de connaître la température qu'il fera au mois de janvier prochain. Si nous avons un hiver rigoureux, nous ne sommes pas bien du tout au niveau des prix de l'énergie. Ce qui est clair, c'est que dans un certain nombre de pays, on se trouve confronté à des problèmes sociaux liés au prix de l'énergie. L'Italie vient de décider de lancer un programme d'aide à la consommation et le président Macron a fait de même, de manière un peu plus limitée.

Malgré un prix de l'essence qui est revenu au niveau de 2018, le pétrole est passé à 80$ le baril. On peut se dire qu'il est un peu tiré à la hausse par le prix du gaz naturel. Donc, en Europe, nous allons dépendre de la température ainsi que du niveau de consommation. Ce sera la même chose en Asie. Mais je le répète, nous touchons là les limites des décisions européennes du tout renouvelable, qui ne peut fonctionner — dans l'idéal — qu'avec d'extraordinaires capacités de stockage que nous n'avons pas encore. L'allemagne vient de rouvrir ses centrales à charbon, ça n'est pas raisonnable et il vaut mieux que ce soit des centrales au gaz. Vous faites alors porter au gaz le rôle central dans la transition énergétique. Un rôle qu'on lui a un peu trop vite dénié.