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Forum sur la paix : l'Afrique, nouveau laboratoire de la désinformation numérique ?

(Istockphoto / PeopleImages)

Facebook dévoilait il y a quelques jours une opération de désinformation numérique ciblant au moins 8 pays africains. Alors que le Forum de Paris sur la paix s'est ouvert ce 11 novembre 2019 et tente de trouver des solutions aux crises démocratiques qui agitent la planète, l'Afrique semble être devenue un champ de bataille pour la manipulation des opinions par le Web. Explications.

Le Forum de la paix de Paris, qui a débuté ce 11 novembre 2019, dénonce sur son site "la coopération internationale qui s’amenuise, les périls géopolitiques qui montent et le populisme qui brise les ressorts de l'action collective (…) L'internet qui est dominé par les hackers, les propagandistes et les prédateurs de données", alors que des campagnes d'influence politique ciblent de plus en plus l'Afrique, avec tous les problèmes démocratiques que cela implique.

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35 comptes, 53 pages, 7 groupes Facebook, 5 comptes Instagram ont été supprimés par les équipes de Mark Zuckerberg début novembre 2019. 475 000 utilisateurs de pays africains suivaient ces comptes, pilotés par l'un des trois "réseaux russes" liés à Yevgeny Prigozhin. Cet oligarque russe est accusé par les États-Unis d'être à la tête d'un empire de médias de désinformation et de financer l'Internet Research Agency, la fameuse "fabrique à trolls" de Saint-Pétersbourg, celle-là même qui a soutenu l'élection de Donald Trump.

Les pays ciblés par des campagnes de désinformation et d'influence politique étaient la Côte d'Ivoire, la RDC, Madagascar, le Mozambique, la Centrafrique, le Cameroun, le Soudan et la Libye.

Il y a 6 mois, une entreprise israélienne, Archimedes Group, était bannie de Facebook pour des raisons similaires.

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Mais comment ces entreprises de désinformation et d'influence procèdent-elles ?

Faux comptes étrangers et acteurs locaux

Le chef de la cybersécurité de Facebook, Nathaniel Gleicher, a déclaré que trois réseaux russes avaient utilisé — au final — près de 200 comptes, "faux ou compromis", pour parvenir à toucher plus d'un million de "followers" en Afrique. Selon Gleicher, ces réseaux ont travaillé étroitement avec des acteurs locaux afin de dissimuler les véritables origines de leurs comptes sociaux. "Il y a une sorte de jonction des forces, si vous voulez, entre les acteurs locaux et les acteurs russes, et il semble que les acteurs locaux impliqués sachent qui est derrière l'opération", a ajouté le spécialiste, interrogé par Reuters. 

Ces campagnes russes d'influence en Afrique étaient centrées sur l'actualité locale, les problèmes géopolitiques et partageaient des contenus provenant de différents médias, tant africains que russes, notamment Spoutnik et RT (Russian Today). Certains comptes étaient actifs depuis 2014. Les chercheurs de l'Observatoire Internet de Stanford (laboratoire américain de recherche de l'Université de Stanford), qui ont étudié ces opérations, ont conclu qu'elles utilisaient "diverses techniques" au sein de ces pays d'Afrique pour créer du soutien à un parti politique ou un candidat spécifique sur Facebook, ou la promotion d'activités du groupe Wagner, l'entreprise pourvoyeuse de mercenaires russes en Afrique et contrôlée par Prigojine.

Comment attaquer les systèmes d'opinion ?

Les agences d'influence étrangères utilisent les grandes plateformes Web avec des objectifs connus : orienter et polariser les débats, diffuser des rumeurs pour le bénéfice de commanditaires divers et variés, afin de modifier une élection, le plus souvent. C'est ce qui a été observé dans les 8 pays africains touchés par les campagnes russes via Facebook et Instagram.

Pour attaquer des systèmes d'opinion, ces agences tentent plusieurs choses à la fois, mais avec une force de frappe importante par le suivi qu'elles exercent, aidées parfois de robots.Dominique Boullier, professeur en sociologie à Sciences Po Paris, spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives.

Mais plus précisément, de quelle manière procèdent ces structures ? Pour Dominique Boullier,enseignant en sociologie à Sciences Po Paris et spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives, "il n'y a pas de recette gagnante à tous les coups, et c'est pour cela que ces groupes ont des pluralités de comptes avec des stratégies différentes. Pour attaquer des systèmes d'opinion, ces agences tentent plusieurs choses à la fois, mais avec une force de frappe importante par le suivi qu'elles exercent, aidées parfois de robots."

Les méthodes utilisées pour ces campagnes d'influence numériques ne sont pas toujours celles que l'on peut imaginer : les "infox" ou la propagande pure et dure peuvent être utilisées, mais ne sont pas en général au cœur de l'activité. De façon bien plus subtile, les agences testent des façons de capter l'attention au milieu d'un flux incessant d'informations, d'intérêt plus ou moins intense.

La nouvelle choquante est très utilisée parce qu'elle perturbe le flux attentionnel classique.Dominique Boullier, professeur en sociologie à Sciences Po Paris, spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives.


Dominique Boullier souligne que "dans la captation de l'attention, il y a deux phénomènes importants : l'habitude et la réactivité, qui ne sont pas en opposition. En infiltrant des communautés, il est facile [pour ces agences] de propager de l'information qui fait partie des habitudes de ces communautés, avec des comptes qui vont devenir des relais extraordinaires d'informations. Mais par contre, pour gagner des nouveaux comptes, il faut y aller fort, en tapant avec une nouvelle choquante. La nouvelle choquante est très utilisée, parce qu'elle perturbe le flux attentionnel classique. Ce sont souvent des images ou des vidéos, principalement, parce que c'est ce qui fonctionne le mieux aujourd'hui. C'est une sorte de compétition entre "mèmes Internet" (mèmes : idées ou concepts simples qui se propagent sur le Web) qui motive les acteurs de l'influence (…) Le tout est accompagné de quelques mots-clés et peut au final permettre de gagner la compétition de l'attention".

Laboratoire des sciences cognitives ?

Les sciences cognitives (disciplines scientifiques de la compréhension et de la simulation de la pensée) ont permis de mieux savoir ce qui fonctionnait pour orienter les opinions. Mais pour le sociologue Dominique Boullier, "nous en sommes à un point où les sciences cognitives sont un peu débordées par les grandes plateformes, puisque la captologie (science de la persuasion par les ordinateurs, inventée dans les années 90 à l'université de Stanford au Etats-Unis, ndlr) a été récupérée par ces dernières. Donc, aujourd'hui, il suffit de tester différentes méthodes de persuasion sur des publics énormes. Statistiquement, la méthode la plus performante peut être très vite trouvée, et appliquée ensuite de façon massive."

Les plateformes comme Facebook et Twitter sont conçues pour créer du "réchauffement médiatique" (…) Les agences d'influence ne font qu'une chose, en réalité, c'est utiliser ces fonctions intégrées dans ces plateformes.Dominique Boullier, professeur en sociologie à Sciences Po Paris, spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives.

Le sociologue spécialiste des usages numériques explique que des tests de très grande ampleur ont lieu en permanence de la part des agences spécialisées, pour confirmer ou infirmer des manières de "convaincre des foules", créer des débats d'opinion ou faire "monter des polémiques". Le principe n'est plus alors de s'appuyer sur une science en particulier, mais de tester des "effets-erreurs" générés. Pour Dominique Boullier, "les plateformes du Web sont un grand laboratoire à ciel ouvert, où l'on peut tester même des petits détails (couleurs, icônes, types d'images, typographie, moments de diffusion, etc) et vérifier leurs effets, avec ou sans explication cognitive. Les plateformes comme Facebook et Twitter sont conçues pour créer du "réchauffement médiatique", c'est-à-dire vendre de l'engagement, de la réactivité. Les agences d'influence ne font qu'une chose en réalité, c'est utiliser ces fonctions intégrées dans ces plateformes. Ce sont ce que j'appelle des machines mèmétiques, des machines à réplication de l'information, qui courcircuitent tout le temps de délibération pour celui qui retweete, qui like, qui poste, etc…"

L'Afrique, champ de bataille numérique ?

Les trois réseaux russes démantelés par Facebook ne sont certainement qu'une partie émergée de l'Iceberg de la désinformation et de l'influence numérique en Afrique. Il n'est d'ailleurs pas certain que les pratiques de ces réseaux soient aussi avancées que celles du groupe SCL-Cambridge Analytica lors de l'élection présidentielle kényane de 2017. 

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Les informations, les rumeurs qui discréditent, se diffusent bien mieux que les informations positives. Ces opérations négatives coûtent en plus beaucoup de temps à ceux qui les subissent, en démentis.Dominique Boullier, professeur en sociologie à Sciences Po Paris, spécialiste des usages du numérique et des technologies cognitives.

Les actions de ces groupes d'influence, d'un point de vue politique, ne sont souvent pas basées sur la mise en valeur des candidats ou de la propagande classique de promotion, au contraire. Dominique Boullier rappelle que "la leçon de Cambridge Analytica, c'est qu'on ne vend pas le candidat ou son programme dans ce type de campagnes, mais qu'on sabote la crédibilité de l'adversaire. Il n'est pas obligatoire de diffuser des fausses informations, mais juste de semer le doute, pour éviter que les électeurs de l'adversaire aient envie d'aller voter. Les informations, les rumeurs qui discréditent se diffusent bien mieux que les informations positives. Ces opérations négatives coûtent en plus beaucoup de temps à ceux qui les subissent, en démentis."

A l'heure des succès électoraux des populistes d'extrême droite — grâce à des campagnes politiques outrancières sur les réseaux sociaux — il semble que l'influence numérique soit devenue une arme de désinformation massive très courante. Donald Trump et Jair Bolsonaro en sont deux exemples parlants. Avec la découverte, sur le continent africain, d'agences d'influence telles que les réseaux russes ou israéliens — aux méthodes manipulatoires et anti-démocratiques — il semble donc urgent de déterminer les limites aux usages politiques sur les plateformes Web. Le Forum sur la paix à Paris, en abordant les problématiques liées à Internet, devrait y consacrer une part de son attention, mais pour quelles solutions ?