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France-Algérie : 20 ans après, un match entre les deux pays est-il possible ?

L'équipe de football algérienne en novembre 2019. L'équipe n'a joué qu'un seul match contre la France, en 2001. Un match interrompu par l'envahissement de la pelouse par une partie des tribunes. Les deux équipes ne se sont pas rencontrées depuis. <br />
AP Photo/Fateh Guidoum
L'équipe de football algérienne en novembre 2019. L'équipe n'a joué qu'un seul match contre la France, en 2001. Un match interrompu par l'envahissement de la pelouse par une partie des tribunes. Les deux équipes ne se sont pas rencontrées depuis. 
AP Photo/Fateh Guidoum

Entretien. Le 6 octobre 2001, le match France-Algérie était interrompu après l'envahissement de la pelouse par une partie du public. La rencontre se voulait amicale, symbole de la réconciliation des peuples. Elle a plutôt soulevé des questions sociales, d'intégration. 20 ans plus tard, peut-il se tenir une nouvelle rencontre entre les deux pays, dans un contexte politique particulièrement tendu ? Chérif Ghemmour, journaliste sportif, auteur d'une série d'articles sur le sujet, répond à nos questions. 
 

Tv5monde : Que s’est-il passé pendant ce match du 6 octobre 2001 au Stade de France, entre la France et l'Algérie ?

Chérif Ghemmour : En arrivant au stade, il y avait la nette impression qu’il y avait plus de supporters de l’équipe d’Algérie que de l’équipe de France. C’était une impression, ils étaient en fait plus démonstratifs, il y avait une joie communicative, une ferveur. C’était la première fois que l’équipe algérienne venait jouer en France.


Les choses se sont ensuite rapidement obscurcies. Quand les deux équipes sont venues pour s’échauffer avant le match, l’équipe de France s’est faite conspuée tout de suite. À la présentation des joueurs, l’équipe de France a été huée une seconde fois, notamment Zinedine Zidane. Cela a été un choc, parce que Zidane est un peu le symbole de l'amitié entre les deux peuples. Il était le point de convergence, le trait d'union, le franco-algérien.  

Dans le même temps, l'équipe d'Algérie s’est faite ovationner. Vient ensuite La Marseillaise qui se fait huer encore plus durement. Ce n'est pas le cas de l'hymne algérien qui est repris, tant bien que mal, par le public. L’hymne algérien, le Kassaman, est en langue arabe, il y a donc beaucoup de franco-algériens qui ne parlent pas la langue. 

Trois ans à peine après le sacre de l'équipe de France de 98, la France « black blanc beur » avec Zinedine Zidane projeté sur l'Arc de triomphe, « Zizou président », c’est le choc. 
 


À la présentation des joueurs, l’équipe de France a été huée une seconde fois, notamment Zinedine Zidane. Ça a été un choc.Chérif Ghemmour, journaliste sportif

L'équipe de France déroule, elle mène 3-0 très rapidement, juste avant la mi-temps. Djamel Belmadi réduit le score en marquant le but du 3-1. L’ambiance se calme un peu, l'équipe d'Algérie n'est pas humiliée. En deuxième mi-temps, il y a le quatrième but français marqué par Robert Pirès.

Et puis arrive la fameuse 76e minute, où il y a d'abord une jeune femme qui descend sur le terrain, poursuivie par les stadiers. Puis, tout le monde descend et c'est l'envahissement du terrain qui a conduit, pour des mesures de sécurité, à l'arrêt définitif du match. Marie-George Buffet, ministre de la Jeunesse et des Sports du gouvernement Jospin, a fait un appel au micro pour une sorte de retour au calme, sûrement dans l'espoir que le match puisse reprendre. 

Tv5monde : Quelles sont les relations franco-algériennes à ce moment-là ? 

Chérif Ghemmour : Derrière la bonne volonté du gouvernement de gauche de Lionel Jospin, il y a l’idée de réconciliation, de rapprochement entre les deux pays à travers les échanges économiques, culturels, commerciaux, diplomatiques. Mais le problème, c'est qu'en 2001, l'Algérie sortait de dix ans de guerre civile, avec la perpétration d’attentats islamistes et la montée de l'islamisme dans le Maghreb. Il y avait des craintes en France qu'il y ait une sorte de contamination chez les jeunes franco-algériens des mouvements islamistes en Algérie, très puissants dans les années 90. A côté de cela, il y a évidemment les attentats du 11 septembre à New York. Ils ont rejailli, bien malheureusement, sur la communauté maghrébine de France. 

Est-ce que la communauté franco-maghrébine va se ranger derrière la France qui s'est associée aux Etats-Unis pour aller en Afghanistan pour chasser Ben Laden ? La France devient, à ce moment-là, partie prenante dans la guerre mondiale contre le terrorisme islamique, tout en sachant qu'elle a une importante communauté franco-musulmane dans son propre pays. 

Enfin, octobre 2001 est entré en résonance avec le massacre d’Algériens d'octobre 1961, pendant la guerre d'Algérie. Une manifestation du FLN pour l'indépendance de l'Algérie avait été très durement réprimée. Nous n’avons jamais connu le nombre de victimes : 100, 200 morts ? 

Autour de ce match, il y a donc un contexte politique et religieux assez pesant. Ce sont tous ces phénomènes indirects qui font que le match France-Algérie devient un match à haut risque.

Regarder : La France et l'Algérie en crise 

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Tv5monde : Selon plusieurs médias, des débordements avaient été annoncés environ une semaine avant le match. Or personne n’a souhaité annuler, du côté algérien comme du côté Français. Pourquoi ? 

Chérif Ghemmour : Plusieurs journalistes et plusieurs médias ont étayé le fait qu'il y avait des risques de débordements évidents. Les places sont parties très rapidement.  Cela apparaît comme une évidence aujourd'hui, parce que c'est la grande équipe de France. Mais l'équipe de France, même championne du monde, n’a pas toujours rempli le Stade de France. On devine qu'il va y avoir une majorité ou une bonne partie du public qui supportera l'Algérie. Par ailleurs, le match se joue à Saint-Denis, dans le 93, un département très multiculturel et jeune. Énergique, donc.

Au niveau sportif, l'équipe de France était stratosphérique et l'équipe d'Algérie très faible. Le risque de correction, voire d'humiliation, était là, évident.

Le côté passionnel de ce match a engendré une dynamique que plus personne ne pouvait arrêter, alors que la possibilité d'annuler le match, elle, était là. Mais je pense cela aurait été un signe de faiblesse politique pour le gouvernement. C'est toujours la même chose avec les gouvernants, dans n'importe quel domaine, à partir du moment où ils lancent une mesure, une politique ou en l'occurrence, un match, ils n'aiment pas se déjuger, reculer, être pris par l'opinion, par les sondages, par tous les facteurs extérieurs. Ce match avait été décidé. Il était le grand match de la réconciliation, même s’il présentait des risques.

Lire : Tensions France-Algérie : "Cette crise va durer parce que le régime algérien n’a rien d’autre à proposer à son opinion publique"


Au niveau sportif, l'équipe de France était stratosphérique et l'équipe d'Algérie très faible. Le risque de correction, voire d'humiliation, était là, évident.Chérif Ghemmour, journaliste sportif

Tv5monde : Y a-t-il eu depuis d’autres tentatives de match entre les deux pays depuis cette première et unique rencontre France/Algérie ? Un match a été envisagé en 2020, sans qu’il ne se fasse.  

Chérif Ghemmour : Pour ce match, l’idée de départ était de le faire jouer à Alger. Les deux fédérations étaient d'accord. C'est vraiment le contexte d'insécurité pour cause de terrorisme qui a fait que le match n'ait pas eu lieu. En 2009 également, l’idée d’un match en France entre les deux équipes était bien engagée. Mais comme la France s'était prise dans des qualifications très compliquées pour la Coupe du monde 2010 avec le barrage contre l'Irlande et la main de Thierry Henry, il ne s'est pas fait.


Tv5monde : Peut-on imaginer un match entre les deux pays, dans le contexte tendu actuel ? 

Chérif Ghemmour : L'équipe de France et d'Algérie pourraient se retrouver à la Coupe du monde 2022 si elles se qualifient. Mais une rencontre reste une question politique. Les deux fédérations et les joueurs gardent intacte leur volonté de disputer le match. Mais la décision du gouvernement d'Emmanuel Macron de restreindre les visas pour les ressortissants maghrébins concernant leur venue en France est très mal passée, aussi bien à Alger qu’à Rabat où-u à Tunis.

Et puis, il y a le discours d’Emmanuel Macron qui, en gros, reprochait aux autorités algériennes d'avoir instrumentalisé à des fins nationalistes tout discours "victimaire" de l'Algérie par rapport à la guerre d'Algérie. C’est très mal passé à Alger. Aujourd’hui, la situation politique et diplomatique est exécrable. Organiser un match à l’heure actuelle est inenvisageable. 

Regarder : France/Algérie : jusqu'où peut aller la brouille ?

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La situation politique et diplomatique est exécrable. Organiser un match à l’heure actuelle est inenvisageable. 
Chérif Ghemmour, journaliste sportif

Tv5monde : Que le veuillent ou non les joueurs et leur public, le foot reste donc essentiellement un objet politique ? 

Chérif Ghemmour : Le sport en général et le foot en particulier, a toujours été instrumentalisé. Nous pensons souvent que l'instrumentalisation du sport est le fait des dictatures et des régimes totalitaires. C'est complètement faux. C’est le fait des dictatures, des régimes totalitaires et des démocraties, libérales ou autre. Tous les régimes ont exploité ou exploitent le sport.

Par exemple, les médaillés français sont désormais reçus à l'Elysée par le président Macron. Cela devient une tradition alors que cela n'existait pas avant. C'était un fait très rare. C'est un début de récupération politique.

Lire : Quand Emmanuel Macron rencontre les "petits-enfants" de la guerre d'Algérie et provoque la colère d'Alger


Les symboles forts sont utiles, mais il y a toujours une arrière-pensée derrière.Chérif Ghemmour, journaliste sportif

Lancer un match France-Algérie en 2001, c'était surfer sur l'euphorie, sur la dynamique « black blanc beur » de la réconciliation, mais toujours à des fins politiques et diplomatiques. C’est dire : Regardez, on organise un match, ça va être la fête, la concorde, l'amitié entre les peuples. D’accord, mais cela ne résout pas les problèmes d'intégration et du malaise des banlieues. Les symboles forts sont utiles, mais il y a toujours une arrière-pensée derrière.