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France-Algérie : le Mali et le groupe russe Wagner au cœur des tensions diplomatiques

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu à Bamako, mardi 5 octobre où il a été reçu par le premier ministre malien, Choguel Maïga. (Capture d'écran TV5Monde)
Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, s’est rendu à Bamako, mardi 5 octobre où il a été reçu par le premier ministre malien, Choguel Maïga. (Capture d'écran TV5Monde)

La crise entre Paris et Alger s’installe durablement. D’abord centrée sur les questions de visas - la France a diminué de 50% leur délivrance aux Algériens - elle s’étend à d'autres domaines comme la question mémorielle. Le quotidien Le Monde révèle un fait nouveau qui risque de compliquer encore plus la position de la France : l’Algérie pourrait soutenir le recours aux mercenaires russes du groupe privée Wagner au Mali.

Selon les informations du quotidien français, Alger ne voit pas d’un mauvais œil le recours du Mali aux mercenaires du groupe privée russe controversé Wagner afin de combattre l’offensive djihadiste dans la zone.

(Re)voir : France-Algérie : le Mali interfère dans la crise entre Paris et Alger
 

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Selon des sources algériennes interrogées par Le Monde,"un renforcement de la présence de la Russie dans ce pays (le Mali) ne serait par un repoussoir. Un scénario confirmé par une source française de haut niveau." Les liens entre Bamako et Alger avec la Russie sont historiquement forts, souligne Slimane Zeghidour, éditorialiste de TV5MONDE. Une partie des cadres de l'armée algérienne ayant été formée en Russie et des cadres de l'armée malienne ayant été formés en Russie et en Algérie. Moscou leur vend aussi du matériel militaire.

Géographiquement proche, l’Algérie considère le Mali, surtout le nord du pays, comme son arrière-cour.

(RE)voir : Crise diplomatique avec Paris : Bamako et Alger affichent leur union 

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Alger a été le principal médiateur des accords signés en 2015 entre Bamako et des groupes armés. Or, depuis le retrait des forces armées françaises engagées dans l'opération Barkhane et l'intervention des forces des États africains regroupées au sein du G5 Sahel, la sécurité de cette région n’a jamais été autant menacée.

Comme nous l’expliquait l’analyste sur les questions de sécurité au Sahel, Ibrahim Maïga, les Maliens s'interrogent depuis longtemps sur la capacité des militaires français à intervenir au Mali, "Cette interrogation, voir cette suspicion remonte à bien longtemps. Les premiers questionnements datent de 2014/2015, lorsque les Maliens ont constaté une détérioration progressive de la sécurité dans leur pays."

(RE)lire : Mali, "la solution militaire à elle seule n'est pas suffisante"

L’analyste Ibrahim Maïga ne remet pas en cause l’action de la force Barkhane "qui a elle seule, ne peut ramener la paix. Je pense qu’il faut le dire et l’assumer avec force : Barkhane est un outil dans le dispositif, mais elle n’est pas le seul pour aboutir à la paix et la stabilité. "

Cependant, avec la crise diplomatique franco-algérienne, Alger a interdit le survol de son territoire aux avions de l’armée française ce qui les oblige à contourner via les espaces aériens marocain et mauritanien pour atteindre les zones qu'elle souhaite contrôler.

L’Algérie a toujours soutenu une politique de négociation avec les groupes armés. Et c’est ce qu’a annoncé le nouveau pouvoir en place au Mali, le 19 octobre, peu de temps après avoir annoncé vouloir signer un contrat avec le groupe Wagner.

(Re)voir : Mali : qu'en est-il vraiment des négociations avec les djihadistes
 

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Appuyer l'influence russe en Afrique

Le soutien d’une option russe au Mali n’est pas sans provoquer des tensions au sein du gouvernement algérien. Cependant, une grande partie de l’état-major des armées est traditionnellement russophile affirme Le Monde. Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences Po Paris nous rappelait que "sur le plan sécuritaire, l’armée algérienne est équipée à près de 80% de matériel militaire russe."

Laisser entendre que l’Algérie pourrait soutenir cette option dans le but de chercher à protéger ses intérêts dans une zone proche de son territoire, qui a été abandonnée par la France, n’est pas neutre.

(RE)lire : Tensions France-Algérie : "Cette crise va durer parce que le régime algérien n’a rien d’autre à proposer à son opinion publique"

Mais il n’est pas certain qu'un contrat de Bamako avec le groupe privé Wagner puisse aboutir. Le ministre des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian et la ministre des Armées Florence Parly ont plusieurs fois exprimé leur désaccord.

L’Union européenne, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest(Cédéao)  ont aussi mis en garde le Mali, comme nous l’expliquait le professeur émérite à Sciences-Po Paris, Roland Marchal :"De fait, les Européens ont vécu la présence de Wagner avec une certaine amertume. Un peu à l’analogue de la Banque mondiale qui finance des reconstructions économiques et qui voit certains États s’endetter massivement auprès de la Chine."

L'intervention de mercenaires du groupe Wagner en Centrafrique est très controversée. La France a gelé son aide budgétaire et sa coopération militaire avec la Centrafrique, ancienne colonie, qu'elle a accusée d'être "complice" d’une campagne anti-française orchestrée par Moscou.

(RE)lire : Mali : les paramilitaires russes de Wagner sont-ils compatibles avec la coalition dans le Sahel ?

Si l’Algérie décide d’intervenir sur ce terrain, ça peut faire peser la balance du côté malien selon Le Monde.

En agissant de cette façon, le pouvoir algérien fragilisé depuis deux ans par le mouvement de contestation Hirak tente de se légitimer, selon Kader Abderrahim : "Encore une fois, la légitimité de ce régime politique est aujourd’hui contestée par les Algériens. Pendant deux ans et demi, le Hirak est descendu massivement dans les rues de toutes les villes d’Algérie. Ce qui est quand même un phénomène nouveau.
Malheureusement, ils n’ont pas reçu le soutien attendu de l’extérieur, si ce n’est de la diaspora algérienne, notamment celle de France mais pas seulement ; et donc c’était très insuffisant pour faire plier le régime à Alger, qui use de cette ficelle patriotique, nationaliste, et qui continue aujourd’hui encore à instrumentaliser l’histoire."


(RE)lire : Tensions France-Algérie : "Cette crise va durer parce que le régime algérien n’a rien d’autre à proposer à son opinion publique"

La question du passé colonial de la France

L’autre volet effectivement de cette crise se joue sur le passé de la France en Algérie. Les récentes commémorations de la violente répression des manifestations des Algériens à Paris du 17 octobre 1961 ont à nouveau été source de malentendus.

Sans parler de la difficulté d’accès aux archives de la France coloniale, un aspect pourtant soulevé par le fameux rapport Stora. L'historien expliquait que l’étude de l’histoire ne pouvait suffire : "Les historiens, eux, ne peuvent qu’apporter leur pierre à l’édifice, par la connaissance, par les documents, par les pistes de réflexion à entreprendre, mais ce ne sont pas eux, ni leurs travaux historiques, qui permettront la réconciliation."

La question des visas

Vient se rajouter à ce contexte délicat, la réduction drastique du nombre de visas français qui est tombé sous les 300 000 au point d’atteindre une nouvelle baisse de 50% du nombre de visas délivrés. La mesure vise également le Maroc et la Tunisie.

Paris explique cette réduction en raison du "refus" de ces pays du Maghreb de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires au retour des immigrés refoulés de France.

Cette annonce avait provoqué la convocation de l’ambassadeur de France le 29 septembre par le ministère des Affaires étrangères algériens.

Quelques jours après, le quotidien Le Monde relate la rencontre organisée à l'Elysée entre Emmanuel Macron avec dix-huit jeunes Français dont les familles ont vécu "intimement" la guerre d'Algérie. Au moment de prendre congé de ses invités, Emmanuel Macron dénonce, en Algérie, une "histoire officielle" selon lui "totalement réécrite qui ne s’appuie pas sur des vérités" mais sur "un discours qui, repose sur une haine de la France". Avant de conclure : "La nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielleet qui dit : tout le problème, c’est la France."

(RE)lire : Quand Emmanuel Macron rencontre les "petits-enfants" de la guerre d'Algérie et provoque la colère d'Alger

Ulcéré par ces propos, le président Tebboune exigera le 10 octobre "le respect total de l'État algérien", préalable au retour de l'ambassadeur de France en Algérie