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France : avec le coronavirus la situation des chibanis s'est détériorée

Un chibani fait son marché sur le boulevard de Belleville. Ce quartier de l'est parisien est un des lieux de rendez-vous des chibanis.
Un chibani fait son marché sur le boulevard de Belleville. Ce quartier de l'est parisien est un des lieux de rendez-vous des chibanis.
© TV5MONDE / Pierre Desorgues

Reportage. Ils ont été les bras de l'expansion économique de la France dans les années 1960 et 1970, quittant la Tunisie, l'Algérie, le Maroc ou un pays d'Afrique subsaharienne. Désormais retraités et isolés, vivant entre les deux rives de la Méditerranée, ceux que l'on appelle les chibanis ont vu leur situation précaire se détériorer avec la crise du coronavirus. Nous avons rencontré des chibanis. Témoignages dans le quartier de Belleville à Paris.
 

Ils se sont regroupés près d’une bouche de métro à l’angle de la rue de Belleville et du boulevard du même nom dans l'est de la capitale française. Ces cinq hommes âgés de plus de 70 ans semblent immobiles dans le froid de cette matinée hivernale. Ce sont des chibanis (« cheveux blancs » en arabe). Ils sont venus travailler en France dans les années 60 et 70 et sont majoritairement issus des pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie). Ce matin leur lieu de rendez-vous favori, le café, La Veilleuse, est fermé. Le patron a bien installé un stand de boissons chaudes sur le trottoir de la rue. Mais ce n’est pas pareil. Il leur est impossible de se poser, de discuter de tout et de rien, au chaud. Les cafés et les bars, en effet, sont fermés en France avec la crise du coronavirus. Un des cinq hommes, Mourad (NDLR : son prénom a été changé) a cependant fait le trajet de Montrouge (au sud de Paris) pour voir ses amis dans le froid.

« On aimerait se retrouver au chaud à Saint-Tropez mais hélas nous n’en avons pas les moyens », plaisante Mourad, au regard rieur. Ces retraités immigrés, au nombre de 220 000 en France selon un rapport parlementaire de 2013, vivent pour la plupart d’entre eux entre les deux rives de la Méditerranée. Ils restent une partie de l’année en France pour percevoir l’ASPA, l’allocation de solidarité aux personnes âgées.
 

Les cafés, lieux de sociabilité pour les chibanis


 quelques centaines de mètres de là, un autre lieu a dû cesser la vente de café. L'endroit, le café social de Belleville, est très populaire chez les chibanis. Il est tenu par une association, Ayyem Zamen ("le bon vieux temps" en arabe), qui leur vient en aide dans leurs démarches administratives et dans leurs recherches de logement. Le silence a remplacé le bruit des jetons de domino, jeu favori des chibanis. Le lieu reste ouvert pour les urgences sociales.

« Les cafés sont en général des lieux importants de sociabilité pour ces personnes âgées. Ce sont des personnes très isolées. La famille vit dans un autre pays. Elles ne peuvent donc pas retrouver leurs amis. Il y a une grande détresse pour ces personnes », regrette Maïa Lecoin, directrice de l’association. « Ils errent dans les jardins, les boulevards... sans vraiment pouvoir faire quelque chose. Et ils s’exposent quelques fois au virus », constate la membre de l’association.

Retrouvez l'entretien intégral de Maïa Lecoin, directrice de l’association Ayyem Zamen :
 
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Ali Ghandri, 77 ans, est arrivé, lui, en France en 1968 de Tunisie. Il a été ouvrier dans les plus belles entreprises françaises, symbole de la croissance du pays. Sud Aviation (ancêtre d'Airbus) et Thomson l'ont employé. Il a fini sa vie professionnelle dans une société de nettoyage pour des crèches. « Je retrouvais mes amis au café. Mais beaucoup d’entre eux sont morts ou sont repartis en Tunisie ou en Algérie. Ce n’est plus pareil. C’est important de se voir et le café permet d’avoir des nouvelles des autres. Certains habitent à Ivry, dans d’autres coins. Le café pour nous c’était un lieu de rendez-vous. Nous sommes des immigrés isolés et on a besoin de se voir », confie Ali Ghandri.

Mabrouk Halmous, 77 ans, originaire de Tataouine dans le sud tunisien, regrette également la fermeture des cafés populaires. « On se retrouvait au café. Du coup on reste dans son lit, on se retourne et on attend. On sort quelques fois. Il y a les jardins, les parcs mais là aussi on est seul », décrit l'homme âgé de 77 ans, arrivé en France aussi en 1968.
 
Retrouvez l'entretien de Mabrouk Halmous :
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La tentation du retour


La solitude, l'isolement et la fin de ces lieux de sociabilité avec la pandémie, pèsent sur ces hommes. Et la tentation du retour est grande. « Je veux rentrer chez moi, revoir mes enfants à Tunis », avoue ainsi Ali Ghandri. L’homme vit dans le quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement, dans une chambre. « Ma santé est partie ici dans le travail. J’ai des problèmes aux poumons et un médecin me suit. Il faut que je règle mes affaires ici et je rentrerai chez moi », avoue, exaspéré, l’ancien ouvrier. « On est en contact avec la famille en Tunisie. Mais que raconter ? », décrit Mabrouk Halmous qui fut un temps maçon en France. « Je serais bien dans mes terres avec ma famille en train de cultiver ma terre. Je suis obligé de rester ici. Il y a toujours un rendez-vous administratif ou un rendez-vous médical », ajoute l'homme originaire du sud de la Tunisie.
 

Je n’ai pas pu rentrer chez moi. Les frontières étaient alors fermées entre la France et la Tunisie. Et je n’ai pas pu assister aux funérailles de ma femme à Tunis.Ali Ghandri, 77 ans, chibani de Paris

La fermeture des frontières entre les pays du Maghreb et les pays de l’espace Schengen, dont la France, lors du premier confinement ont compliqué les choses pour les chibanis. C'est ce qu'indique la directrice de l'association Ayyem Zamen, Maïa Lecoin. « Des personnes se sont retrouvées bloquées au pays et n’ont pas pu rentrer en France. Dans leur pays d'origine elle n’ont pas forcément les mêmes dispositifs médicaux qu’en France où se trouve leur médecin traitant et où elles connaissent les hôpitaux», décrit la responsable associative. « Et de l’autre côté, en France, on a des personnes qui ont l’habitude de voir leur famille tous les trois ou quatre mois dans le pays et là elles n’ont pas pu revoir leurs proches, avec la fermeture des frontières. Cela a été très compliqué, très difficile à gérer psychologiquement pour toutes ces personnes », ajoute Maïa Lecoin.
 

Où être enterré ?


Les conséquences ont été dramatiques pour certains. « Ma femme est morte au mois d’avril à Tunis. Je n’ai pas pu rentrer chez moi. Les frontières étaient alors fermées entre les deux pays. Et je n’ai pas pu assister aux funérailles de ma femme », confie, ému, Ali Ghandri, 77 ans. Un autre retraité présent au café social de Belleville a une histoire tragique. Blacojcho Milanov, originaire de Macédoine du Nord, est venu aussi travailler en France en 1969 depuis ce qui à l’époque était la Yougoslavie de Tito. Il a construit sa carrière dans la confection de vêtements et sa famille vit en France. Il tient le portait de son ami, Milhoud, dans ses bras.

« Nous nous retrouvions ici dans ce café pratiquement tous les jours. Il ne s’est pas senti bien. J’ai pu lui dire un dernier adieu dans sa chambre d’hôpital. Et puis il est parti », indique ému et inconsolable le retraité. « Sa famille en Tunisie aimerait transférer le corps pour que Milhoud soit inhumé auprès de ses proches mais avec les conditions sanitaires strictes, cela coûte un peu plus de 10 000 euros. J'ai proposé mon aide », confie la voie tremblante d'émotion Blacojcho Milanov.

Le café social de Belleville a payé un lourd tribut. Une quinzaine d'adhérents sont morts sur un total de 800 personnes selon la directrice du café social. Et un peu plus de 45 d’entre eux ont dû être hospitalisés.
Mabrouk Halmous, 77 ans, originaire de Tataouine et Blacojcho Milanov, 73 ans, sont arrivés en France dans les années 60. Ce sont des habitués du café social de Belleville.
Mabrouk Halmous, 77 ans, originaire de Tataouine et Blacojcho Milanov, 73 ans, sont arrivés en France dans les années 60. Ce sont des habitués du café social de Belleville.
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 Une hantise revient donc en ces temps de crise sanitaire chez les chibanis. Où vais-je être enterré ? Cette question a été posée de nombreuses fois à la directrice de l’association Maïa Lecoin. « Il y a des personnes qui sont décédées en France du coronavirus dont le corps n'a pas pu être rapatrié pour être enterré auprès de leurs proches. Cela a été extrêmement difficile à vivre pour les familles. Cela a été une crainte très forte chez les chibanis que nous avions au téléphone. « Que je meure c’est une chose, mais que je ne puisse pas retourner chez moi pour être entre enterré auprès de ma famille, cela, je ne pourrais pas le supporter ce serait trop difficile », nous confiaient-ils », explique la responsable associative. Des membres de l’association Ayyem Zamen ont assisté aux inhumations dans la région parisienne pour assurer une dernière présence, «enterrer des amis ».
 

Rester en France pour le minimum vieillesse


L’administration française doit-elle revoir son dispositif d’aide face à cette volonté de rentrer dans le pays de nombreux chibanis ? Il faut effectivement rester six mois et un jour en France pour pouvoir percevoir l’ASPA, le minimum vieillesse (900 euros par mois environ). Ils sont nombreux à réclamer une réforme des ces conditions de résidence. « Je reste ici sinon je perds mes revenus. J’ai perdu d’une certaine manière ma liberté. On avait promis de changer les choses mais rien n’a changé. Nous sommes abandonnés », affirme dépité et amer Mabrouk Halmous qui rêve toujours de vivre ses derniers jours avec sa retraite près de ses terres agricoles à Tataouine.

« Les droits à la retraite sont exportables mais pas l'ASPA », précise Maïa Lecoin la directrice de l’association Ayem Zamen. La plupart de ces hommes ont eu des parcours professionnels accidentés avec des salaires assez bas et ils sont nombreux à dépendre de cette allocation de solidarité. Dans une circulaire du 19 mars 2020, la CNAV (Caisse nationale d'assurance vieillesse) a réaffirmé de façon assez ferme ce principe de six mois et un jour en France.

La Caisse nationale d'assurance maladie aura une attention particulière sur ces situations. Néanmoins, il faut conserver  le billet d’avion et/ou avoir l’entrée et la sortie sur le passeport.Extrait d'un courrier de la CNAV adressé à l'association

Mais la fermeture des frontières pendant plusieurs mois au début de la pandémie, entre le Maghreb et les pays de l'Union européenne, a rendu ce principe inapplicable.  « Vu que les frontières ont été un temps fermées, les personnes n’ont pas pu respecter ces conditions de résidence en France. J’espère que l’administration aura un œil bienveillant sur des circonstances qui dépassent la seule volonté de la personne », explique Maïa Lecoin.

La CNAV, dans un courriel daté du 23 mars 2020 envoyé à l’association, s’est dite prête à prendre en considération les circonstances de cette situation sanitaire exceptionnelle. « La CNAV aura une attention particulière sur ces situations. Néanmoins, il faut conserver  le billet d’avion et/ou avoir l’entrée et la sortie sur le passeport. Ces informations seront nécessaires pour distinguer les vraies situations des fausses », écrit la caisse de la Sécurité sociale française.

Le coronavirus ne fait qu'éclairer depuis de nombreuses années les difficultés matérielles des chibanis selon l'association. Ils font tout pour rester six mois en France, quitte à vivre dans des conditions matérielles extrêmement difficiles. La question du logement reste problématique. « Certains vivent dans des petits logements, d'autres dans des hôtels meublés et certains se sont retrouvés à la rue », dénonce Maïa Lecoin de Ayyem Zamen.

L’association Ayyem Zamen pointe les manquements dans le traitement de ces publics fragiles lors de la pandémie. « Nous n’avions pas de masques. Et il était difficile de rompre l’isolement de ces personnes en leur rendant visite », décrit la directrice de l’association. Un autre problème s’est posé. « La plupart de ces personnes n’ont pas compris les messages de prévention, les gestes barrières. Pour sortir, ils (les chibanis) avaient besoin d’attestation mais ils n’avaient aucun moyen pour les imprimer. Et certains d’entre eux ne savent ni lire ni écrire. Ils se sont fait verbaliser par la police », constate la membre de Ayyem Zamen Maïa Lecoin.

Pour certains, l’argent n’est désormais plus une condition pour rester. L’isolement est devenu trop dur à supporter. C’est le cas d’Ali Ghandri, 77 ans, originaire de Tunis. « Je sais que je vais perdre de l’argent si je pars. Mais tant pis, je préfère rentrer pour voir les miens ».