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France : l’affaire Benalla, cogneur de l’Élysée, tourne à la catastrophe au sommet

Le collaborateur de la présidence de la République le 1<sup>er</sup> mai 2018, place de la Contrescarpe à Paris.<br />
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Le collaborateur de la présidence de la République le 1er mai 2018, place de la Contrescarpe à Paris.
(capture d'écran)

L’exécutif français peine à répondre à la bronca suscitée par une vidéo montrant un collaborateur d'Emmanuel Macron, Alexandre Benalla, frappant un manifestant le 1er mai, qui a déclenché l'ouverture d'une enquête préliminaire pour violences et usurpation de fonction. Emmanuel Macron se tait mais la classe politique, excepté La République en marche, se déchaîne. Alexande Benalla vient d'être placé en garde à vue ce vendredi 20 juillet 2018 et le gouvernement a lancé une procédure de licenciement à son encontre.

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Ce n’est pas encore une affaire d’État mais cela commence à en prendre quelques aspects, et elle pourrait coûter cher à un exécutif qui aime à s’affirmer exemplaire.

Ironiquement, c’est le journal Le Monde, qui lui est assez proche, qui l’a fait éclater ce 18 juillet dans la soirée par la publication dans son édition numérique d’une enquête peu contestable : un proche collaborateur d'Emmanuel Macron, responsable de sa sécurité durant la campagne présidentielle mais nullement policier, s’est livré le 1er mai dernier à Paris à un tabassage de manifestant, dans un cadre illégal et sans raison apparente.

Identifié par la présidence grâce à des enregistrements vidéo, il a été seulement suspendu de ses fonctions pendant deux semaines puis muté à des fonctions administratives à l’Élysée.

Sorti de l’ombre

Alexandre Benalla au côté du candidat Emmanuel Macron, en campagne à Amiens le 26 avril 2017.<br />
<sub>(Eric Feferberg/Pool via AP, File) </sub>
Alexandre Benalla au côté du candidat Emmanuel Macron, en campagne à Amiens le 26 avril 2017.
(Eric Feferberg/Pool via AP, File)
Alexandre Benalla, c’est son nom, est un homme de l’ombre mais pas un inconnu et il apparaît sur de très nombreuses photos publiques. Il fréquente le monde politique depuis quelques années, a servi dans le service d’ordre du Parti socialiste puis, en 2012, dans celui du candidat François Hollande.

Cinq ans plus tard, il est devenu celui du candidat Emmanuel Macron. Celui-ci élu, il intègre l’Élysée comme chef de la sécurité, adjoint au chef de cabinet.

La vidéo présentée par Le Monde montre cet étrange conseiller équipé d'un casque à visière muni de l’écusson CRS des forces de l'ordre alors qu'il n'est pas policier, s’en prendre à un jeune homme à terre - et qui ne semble être l’auteur de nulle violence - pendant un petit rassemblement programmé place de la Contrescarpe ("apéro militant"), à Paris, à la fin de la journée du 1er mai.

Visiblement surexcité, l'homme, que le casque rend difficilement reconnaissable, traîne le jeune homme au sol, le saisit violemment au cou par derrière puis le frappe à plusieurs reprises malgré ses supplications et les protestations de témoins.

Un homme en civil prend une part au tabassage, sous les yeux de CRS en tenue perplexes mais passifs. Il s’agit, apprendra-t-on jeudi matin de source officielle, de Vincent Crase, ancien réserviste de la gendarmerie, chargé de mission pour l’Élysée et employé à LREM (La République en marche, mouvement d’Emmanuel Macron).
 
La vidéo

Grondé

Contacté par Le Monde avant publication de son enquête, le directeur de cabinet de la présidence de la République, Patrick Strzoda, lui a livré ce récit :  « Le lendemain de la manifestation, j'ai été avisé par un collaborateur que M. Benalla avait été reconnu sur le terrain en train de participer à des opérations de maintien de l'ordre. J'ai vu les vidéos, je l'ai convoqué le jour même, je lui ai demandé si c'était lui ». Il précise qu’il avait autorisé son adjoint à participer « en observateur » à une intervention policière le 1er-Mai.

Toujours selon le directeur de cabinet cité par le journal, Alexandre Benalla a lui-même admis être l'homme mis en cause. Emmanuel Macron, affirme-t-il, a réclamé « des sanctions ». Patrick Strzoda lui a infligé « une simple suspension temporaire, du 4 au 19 mai », le menaçant de licenciement en cas de nouvel écart, indique le quotidien. « M. Benalla reste pourtant chargé de mission à l’Élysée, quoique désormais affecté à un poste administratif, où il s'occupe de la sécurité d'événements organisés "à l'intérieur du Palais", comme des rencontres avec des entreprises ou la célébration de la victoire des Bleus au Mondial », conclut l'article.

Incendie

Malgré l’heure tardive de leur publication, les révélations du Monde ont immédiatement enflammé la tweetosphère. Pour la plupart scandalisés, les internautes sont nombreux à ironiser sur les déclarations d’Emmanuel Macron contre les manifestations du 1er mai.
 
Pourquoi les policiers ont laissé faire Alexandre Benalla ? Pourquoi la justice n'a pas été saisie ? Pourquoi Emmanuel Macron s'est contenté d'une mise à pied ?Eric Coquerel, député de la France Insoumise
Les députés de la France Insoumise, mouvement de Jean-Luc Mélenchon qui avait appelé au rassemblement de la Contrescarpe, ne se prive pas d’en rappeler les plus savoureuses, eux qui s’étaient vus alors qualifiés par le président d’  « indignés pyromanes » :

Et le député LFI Eric Coquerel de poser, dans la foulée, les questions qui depuis tournent en boucle:

« Pourquoi les policiers ont laissé faire Alexandre Benalla ? Pourquoi la justice n'a pas été saisie ? Pourquoi Emmanuel Macron s'est contenté d'une mise à pied ? Que fait ce nervi dans la sécurité à l'Elysée ? ». « On attend des réponses de Gérard Collomb et Emmanuel Macron », a-t-il ajouté, demandant que « la justice soit saisie pour coups et violences et usurpation de fonction de policier ».

Générations, le parti fondé par l'ancien candidat PS à la présidentielle Benoit Hamon a dénoncé, toujours sur Twitter, « l'impunité au sommet », tandis que le fondateur des Patriotes (droite) Florian Philippot jugeait « incroyable que ce type soit encore au service du président de la République! Macron tolère donc cela ? »

Matinée de chien

Article 40 du Code pénal : "Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs"
Au réveil, l’affaire occupait la plupart des « matinales » des médias  et la classe politique rivalise d’indignation.

Au micro d'Europe 1, Laurent Wauquiez demande officiellement « à Emmanuel Macron de s’exprimer pour faire la lumière sur ces faits ». Et le président du parti Les Républicains (LR, droite) de s’interroger : « Qui était au courant à l’Elysée ? Y a-t-il eu des manœuvres pour étouffer cette affaire ? Aujourd’hui on a le sentiment que l’Elysée se croit au-dessus de tout » .
 
Mon avis personnel c’est qu’après des faits comme cela on ne peut plus travailler pour le président de la République, on ne peut plus travailler à l’Elysée tout court.Laurent Saint-Martin député de la République en marche
Sur France 2, le Premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure : « On ne peut pas vouloir une République exemplaire et considérer qu’un collaborateur du président de la République n’a pas à répondre des mêmes règles que n’importe quel Français ».

Evitant d'atteindre l'Elysée et se concentrant sur Alexandre Benalla, des voix de La République en marche se font entendre : « Mon avis personnel c’est qu’après des faits comme cela on ne peut plus travailler pour le président de la République, on ne peut plus travailler à l’Elysée tout court », et il faut « prouver qu’il n’y a pas de république intouchable », s'inquiète le député LREM Laurent Saint-Martin .

Éclaboussé par le scandale, le monde policier exprime son malaise pour son « image ternie » (Alliance, syndicat majoritaire chez les gardiens de la paix). « Le comportement du conseiller de M. Macron nuit gravement à notre image auprès de la population et met en péril l’équilibre de nos institutions » (CGT police Ile-de-France).

Dans la matinée, le parquet de Paris annonce l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les faits reprochés à Alexandre Benalla. L’enquête porte sur les chefs de « violences par personne chargée d’une mission de service public, usurpation de fonctions et usurpation de signes réservés à l’autorité publique ».

Elle a été confiée à la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). La qualification très aggravante « en bande » n’est curieusement pas invoquée. Elle est pourtant depuis quelques temps employée dans toutes les poursuites de manifestants, jusqu’aux « aideurs » de migrants ou lycéens occupant une cour d’école.

Embarras au sommet

La Garde des Sceaux Nicole Belloubet qualifie le tabassage de « geste absolument inadapté » et affirme, contrairement au chef de cabinet de la présidence et couac supplémentaire, qu’Alexandre Bellaba n’avait reçu aucune autorisation pour se joindre aux opérations du 1er mai.
 
Je ne suis pas venu pour vous voir, je suis venu voir Monsieur le maire.Emmanuel Macron à un journaliste
 
Emmanuel Macron en visite à Sarliac-sur-lsle le 19 juillet : "Je ne suis pas venu pour vous voir, je suis venu voir Monsieur le maire".<br />
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Emmanuel Macron en visite à Sarliac-sur-lsle le 19 juillet : "Je ne suis pas venu pour vous voir, je suis venu voir Monsieur le maire".
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En déplacement ans le Sud-Ouest de la France, Emmanuel Macron refuse les explications. « La République est inaltérable », répond-il curieusement à un journaliste qui le questionne sur l’affaire. Et à un autre, insistant : « Je ne suis pas venu pour vous voir, je suis venu voir Monsieur le maire ».

Son porte-parole, Bruno Roger-Petit est un peu plus disert mais n’ajoute pas grand-chose aux propos du chef de cabinet. Alexandre Benalla, commente-t-il, a reçu « la sanction la plus grave jamais prononcée contre un chargé de mission travaillant à l'Elysée ». Il a été « mis à pied pendant quinze jours avec suspension de salaire. Il a été démis de ses fonctions en matière d'organisation de la sécurité des déplacements du président ».

Le collaborateur d’Emmanuel Macron ne donne pourtant pas l’impression d’avoir été mis au placard. On le voit à l’avant de l’autocar des Bleus le jour de leur parade sur les Champs-Elysées. Commentaire de Noël le Graët, président de la Fédération française de football : « Dans le bus, il n’a agressé personne ».

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Récit en vidéo de TV5monde, par May Vallaud
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par May Vallaud