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France : l’immolation par le feu d’un étudiant nourrit l’inquiétude d’une mobilisation des jeunes

Manifestation étudiante devant le CROUS après l'immolation du jeune Anas, le vendredi 8 novembre 2019.<br />
<sup><sub>Nicolas Liponne / NurPhoto </sub></sup>
Manifestation étudiante devant le CROUS après l'immolation du jeune Anas, le vendredi 8 novembre 2019.
Nicolas Liponne / NurPhoto

Après l'immolation par le feu très politique d'un étudiant lyonnais - toujours entre la vie et la mort - la semaine a été marquée par différentes manifestations et actions ponctuées de débordements, traités par les autorités avec une modération inédite. Le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer reconnait qu'il y a "encore de très grands progrès à faire" sur la question de la précarité étudiante. Dans un contexte de tensions sociales multiples, l'exécutif veut par dessus tout éviter une mobilisation de la jeunesse.

Des manifestations sauvages dans le quartier latin, des grilles forcées, la cour du ministère de l’Enseignement supérieur occupée, des scènes similaires dans plusieurs villes de province, un ancien président de la République congédié d’une conférence … Davantage remarqué ces dernières années pour sa faible participation aux mouvements sociaux, le monde étudiant donne cette fois des signes de tensions. Un front dont le gouvernement, confronté à la mobilisation de multiples secteurs, se serait bien passé.

Le geste

Au commencement, un acte dramatique assumé. Le vendredi 8 novembre un peu avant 15 heures, un jeune homme de 22 ans s’asperge d’un liquide inflammable devant un restaurant universitaire de Lyon – qui est aussi le siège du CROUS, service social universitaire - et s’immole publiquement. Un témoin se précipite pour éteindre les flammes, des secours parviennent. Une semaine plus tard, le jeune homme, brûlé à 90 degrés, reste entre la vie et la mort.

La victime se nomme Anas. Il est étudiant en deuxième année de sciences politiques à l'université Lyon 2. Il a laissé un message sur son compte Facebook, aujourd’hui supprimé. Dans ce texte, Anas explique avoir choisi à dessein le bâtiment du Crous de Lyon : « Je vise un lieu politique, le ministère de l'Enseignement supérieur et par extension le gouvernement. » Le jeune homme décrit la précarité de sa situation : « triplant » sa deuxième année, il a perdu sa bourse à la rentrée. « Mais même quand j'en avais, demande-t-il, 450 euros par mois, est-ce suffisant pour vivre ? »

 Très engagé dans le syndicalisme étudiant, il revendique « le salaire étudiant et d'une manière plus générale, le salaire à vie, pour qu'on ne perde pas notre vie à la gagner ». Il termine son message en accusant « Macron, Hollande, Sarkozy et l'UE de [l'] avoir tué ». « J'accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d'avoir créé des peurs », Anas conclut son testament par un appel à poursuivre la lutte.

Contrairement à des rumeurs un moment répandues, il ne semblait souffrir d’aucun déséquilibre particulier en dépit de sa situation précaire. Camarades, amis, relations le décrivent comme « tranquille, engagé et entouré ». Sa famille était présente pour lui et il avait une compagne. Selon la présidente de l'université Nathalie Dompnier, Anas est décrit par les équipes pédagogiques « comme un étudiant calme, posé, ouvert à la discussion et constructif dans les échanges ».

Le geste est sans précédent en France. « Nous n’avons pas suffisamment de mots pour crier notre douleur et notre tristesse », écrit dans un communiqué le syndicat Solidaires étudiant-e-s, dont Anas est secrétaire fédéral. La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, se rend à Lyon le lendemain, où elle exprime « sa profonde émotion face à l’acte dramatique commis par l’étudiant ». Nulle allusion à la revendication politique de l’acte.

La colère

Parmi ses proches et dans le monde étudiant, pourtant, la tristesse fait vite place à la colère. « La précarité détruit nos vie », tweete le syndicat, vite rejoint par d’autres. Si la plupart des chaînes d’information, remarque le site d’observation des médias « Arrêt sur images », font preuve d’une discrétion inédite pour ce type d’information, les marques de solidarité mais aussi les témoignages se multiplient dès samedi sur Twitter sous le mot-dièse #laprécaritétue.

Mélanie Luce, présidente de l’UNEF (autre syndicat étudiant) y rappelle des chiffres crus : la « plus haute » bourse en France se monte à 561€/mois. L’INSEE fixe à 1026 € par mois le seuil de pauvreté. 73% des étudiants sont sans bourse. 42 % d’entre eux renoncent aux soins faute de moyens. En 2018, 8% des étudiants avaient, selon cette source, fait une fois une tentative de suicide . « Derrière les chiffres il y a des vies », ajoute-t-elle.

 Selon l'Observatoire de la vie étudiante, environ 60% des étudiants interrogés en 2016 éprouvaient de la fatigue, autant souffraient de stress quand 45% évoquaient des troubles du sommeil et 32% parlaient de déprime. Quoiqu’un peu ancienne (2016) l’enquête de cet observatoire donne des précisions sur leurs conditions matérielles. Huit étudiants sur dix sont soutenus financièrement par leurs parents, sans surprise. Les « petits boulots » sont leur deuxième ressource, à hauteur moyenne de 27 %. Un étudiant sur deux en occupe un, contre un sur trois au début des années 2000.

Dans le domaine du logement, la France dispose de 150 000 places en cités universitaires pour 2,7 millions d’étudiants. La plupart sont donc contraints de se tourner vers le parc privé, où les loyers s’envolent, tandis que l’APL (aide publique au logement), au lieu d’être augmentée, s’est trouvée l’an dernier diminuée de 5 euros. Dans ce contexte, une question posée par Anas dans sa lettre-testament ne fait sourire personne dans le monde étudiant : « Doit-on continuer à survivre comme nous le faisons aujourd’hui ? »

Des rassemblements et actions sont organisés mardi dans une quarantaine de villes. Des cours sont interrompus un peu partout. Des heurts se produisent. À Paris, une grille d’entrée du ministère de l’Enseignement supérieur est arrachée. À Lille, près de 400 personnes empêchent l’ancien président de la République François Hollande de tenir une conférence à la faculté de droit. Certains déchirent les pages de son dernier livre. Mercredi, le campus de Lyon était encore occupé, avant d’être évacué par la police dans la soirée. Des étudiants le réinvestissent jeudi.

La grande peur des convergences

« Rien ne peut justifier (ces) violences », s'émeut la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, à l'issue du Conseil des ministres hebdomadaire. Bien qu'explicitement dénoncé par Anas, le président Emmanuel Macron y déplore un geste « tragique » et demande au gouvernement « la plus grande vigilance ».

Pour illégales qu’elles soient, pourtant, les actions des étudiants semblent bénéficier à ce jour de la part de l’exécutif d’une prudence qu’on ne lui a pas connue dans d’autres conflits. Ni matraquages, ni arrestations massives. Leurs syndicats sont reçus au grand complet ces 14 et 15 novembre par le secrétaire d'Etat en charge de la Jeunesse Gabriel Attal et le cabinet de Frédérique Vidal.

À un an exactement du début du mouvement des Gilets jaunes – en veilleuse par lassitude et une forte répression plus que par apaisement – le pouvoir se trouve confronté à une redoutable conjonction de mouvement sociaux inquiétants, dans des secteurs qu’il ne peut dédaigner : enseignement, santé – mouvement national très suivi ce  14 novembre – et surtout bientôt transports avec une grève reconductible le 5 décembre prochain, dont on prévoit de fortes répercussions et éventuellement un effet d’entraînement.

L’éruption étudiante, à ce stade, reste limitée. Elle n’en inquiète pas moins le gouvernement et les milieux macronistes tant la société française semble en ce moment et sur tous les fronts inflammable. « Le problème avec les étudiants, c’est qu’on sait quand ça démarre mais jamais quand et comment cela finit, soupire un député La République en marche (LRM) cité par Le Monde. Il faut donc être très vigilant. Il n’y a pas d’autre option que d’apaiser. » Un autre s’inquiète du climat  « délétère » :« On est plusieurs à se dire : “Il ne manquait plus que les jeunes…” ».