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France : la mort de George Floyd à Minneapolis ravive le débat sur le racisme au sein des forces de l'ordre

Manifestantes lors d'un rassemblement en hommage à George Floyd, à Marseille, le 6 juin 2020. 
Manifestantes lors d'un rassemblement en hommage à George Floyd, à Marseille, le 6 juin 2020. 
©AP Photo/Daniel Cole

"Une tolérance zéro" contre le racisme dans les forces de l'ordre, c'est ce qu'a demandé ce lundi 8 juin le ministre français de l'Intérieur Christophe Castaner. Alors que les manifestations contre les violences policières se multiplient dans le monde depuis la mort de George Floyd aux Etats-Unis, la question d'un racisme systémique au sein de la police émerge aussi en France. Nous en avons parlé avec Noam Anouar, fonctionnaire de police et auteur du livre « La France doit savoir », (Plon) et  Thierry Clair, secrétaire national chargé de la communication au syndicat  Unsa-police.

"Je pense qu’il faut éviter de faire un parallèle entre ce qui se passe aux Etats-Unis et ce que l’on peut vivre dans notre pays". Pour Thierry Clair, secrétaire national chargé de la communication au syndicat Unsa-police, "on ne vit pas les mêmes choses, on ne voit pas les mêmes situations et les polices sont complètement différentes. C'est le cas notamment sur la législation, sur le port des armes et les outrages".

On peut expliquer une fois qu’une personne a fait un arrêt cardiaque lors d’une interpellation(...). Mais au bout du cinquième mort, ce sont des thèses qui ne tiennent plus.

Noam Anouar, fonctionnaire de police et auteur du livre « La France doit savoir » (Plon)

Et pourtant, si la mort de George Floyd a « changé le monde » en pointant du doigt un système américain défaillant en termes d’injustice raciale, elle a aussi réveillé la colère des Français pour qui la question de la montée du racisme au sein de la police fait aujourd’hui débat. 
 
"On peut expliquer une fois qu’une personne a fait un arrêt cardiaque lors d’une interpellation. On peut dire qu’elle avait une malformation et que malheureusement ça s’est mal passé au moment où elle était entre les mains de la police. Mais au bout du cinquième mort, ce sont des thèses qui ne tiennent plus", affirme Noam Anouar, fonctionnaire de police et auteur de l’ouvrage « La France doit savoir » (Plon). 
 
De plus, les récentes enquêtes portées par Arte, Mediapart ou encore Street Press n’ont fait que préciser que le racisme mais aussi l’homophobie, la xénophobie ou encore le sexisme gangrènent l’institution. 


"Là où nous, les nationalistes racialistes, on doit être assez malins, c’est laisser le combat intersectionnel les obliger à s’exterminer entre eux. Ils vont déjà se séparer entre pro-arabes et pro-juifs, se bouffer la gueule (..) Y a les féministes, tu sais pas sur quelle fesse elles dansent, ces grosses putes", peut-on entendre de la bouche d’un policier rouennais, dans un documentaire d’Arte.

"Les pédés LGBT tout ça, machin-bidule, c’est pareil, les musulmans vont s’en charger. Quand les féministes, les LGBT, les juifs, les bougnoules, les nègres qui sont pas musulmans vont commencer à se bouffer la gueule entre eux, tu manges ton popcorn, tu regardes la télé, tu aiguises tes armes et quand ils se sont bien affaiblis tu achèves les bêtes." Des mots prononcés au nom de la revendication d’un suprémacisme blanc.

Lorsqu’il y a un fait, on généralise : "C’est toute la police qui travaille comme ça".

 Thierry Clair, secrétaire national chargé de la communication à l’Unsa police

La police française est-elle raciste ? La France souffre-t-elle d’un racisme systémique et institutionnel ?


Non, répond la ministre de la Justice Nicole Belloubet qui affirmait le 5 juin dernier, "la police n’est pas raciste en elle-même".

Sur ce point, Thierry Clair est d’accord : "On ne peut pas parler de contrôle au faciès ni de racisme systémique en ce qui concerne l’ensemble des forces de l’ordre. Il y a des cas de dérapage, il y a des manquements, c’est évident. Mais la police ne fait que refléter la société et il arrive qu’elle fasse des erreurs. Mais ces erreurs font mal à toute l’institution, pas seulement au policier pour lequel on pourrait supposer un acte ou un geste malveillant. Lorsqu’il y a un fait, on généralise, en affirmant que c’est toute la police qui travaille comme ça". 
 

Parler d’impunité aujourd’hui ne correspond pas à la réalité, en tout cas pas à celle que l’on vit dans les services.

 Thierry Clair, secrétaire national chargé de la communication à l’Unsa police

Mais la question n’est peut-être pas là, comme nous le rappelle Noam Anouar. "Dire de ne pas stigmatiser la police c’est biaiser le débat. Moi je m’en moque que la police française ne soit pas raciste, la police c’est tout le monde et personne. Moi je veux que l’on me parle de personnes identifiées. Je ne veux pas de débat sur la police française, je veux un débat sur les policiers de Rouen, sur ceux qui ont tué Cédric Chouviat, etc... (Ce livreur de 42 ans est décédé des suites d'une asphyxie "avec fracture du larynx", selon l'autopsie, après avoir été plaqué au sol, casque sur la tête, par plusieurs policiers lors d'un contrôle routier le 3 janvier 2020 à Paris, ndlr).

Aujourd’hui, personne ne peut comprendre ce pour quoi les policiers de Rouen n’ont pas été suspendus et désarmés. Dans l'enregistrement, un officier explique qu’il faut tuer les Noirs et les Juifs, qu’il possède un fusil d’assaut. Et cet officier-là continue de travailler tous les jours. D’un point de vue sécuritaire et surtout politique, ça ne s’explique pas". 
 

 
Des procédures judiciaires trop « lentes » ? 

 
"Parler d’impunité aujourd’hui ne correspond pas à la réalité, en tout cas pas à celle que l’on vit dans les services", assure Thierry Clair. "On ne peut pas dire qu’il n’y a jamais eu de propos qui ne sont pas acceptables, qu’ils soient racistes, xénophobes, homophobes ou sexistes. On ne peut pas nier ce qu’il peut se passer au sein de notre administration. Il y a des dérapages et des manquements qui sont constatés chaque année.  Mais ils font l’objet de poursuites administratives parfois judiciaires et lorsque les faits sont avérés, on débouche sur des sanctions". 
 

Le problème de la police c'est qu'elle sert de rempart entre la population et l’Etat. 

 Noam Anouar, fonctionnaire de police et auteur du livre « La France doit savoir » (Plon)

Des sanctions, la sœur d’Adama Traoré en attend depuis quatre ans. Le 2 juin encore, lors de la manifestation à Paris pour lutter contre les violences policières, elle réclamait justice pour son frère décédé en 2016. "Les procédures judiciaires sont lentes, et pas seulement celles qui gèrent ces problèmes-là, l’ensemble des procédures est très lent. L’affaire d’Adama Traoré est judiciarisée, ce sont donc des magistrats qui s’en occupent et qui désignent des experts réglementés. On ne peut pas accuser la police de faire de la rétention ou de jouer dans l’obscurité, dans l’opacité", rappelle Thierry Clair.  

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La « nécessité de restructuration de fond »


"La police, la société en a besoin", affirme Thierry Clair. "Aujourd’hui très souvent, la seule institution qui est présente jour et nuit, 24h/24, dimanche et jours fériés, c’est la police. Il ne faut pas oublier non plus que la mission du policier est vraiment polyvalente. Elle est répressive c'est certain, puisque c’est la protection des valeurs et des biens, mais c’est également de l’assistance, de la prévention et on a tendance à l’oublier. Et on ne peut pas non plus tout attendre de la police".
 
Pour Noam Anouar, lui-même fonctionnaire de police, une "restructuration de fond" est plus que nécessaire. "Le problème de la police c'est qu'elle sert de rempart entre la population et l’Etat. C'est pour cela qu'il existe des tensions entre la police et la population", explique-t-il.

"Mais finalement, la première opposition se situe entre la population et l’Etat. Par exemple aujourd’hui on glorifie les soignants, mais il y a six mois, les CRS leurs tapaient dessus et ça, les gens ne l’ont pas oublié. C’est la même chose pour les pompiers, l’Education nationale, les Gilets jaunes, la réforme des retraites ou encore les banlieues. A chaque fois c’est la police qui s’interpose entre l’Etat et la population. Aujourd'hui, la police ne sert qu'à maintenir le gouvernement en place".