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France : les violences policières en débat, du déni à la crise

Le producteur de musique Michel Zecler, passé à tabac par des policiers à Paris.
Le producteur de musique Michel Zecler, passé à tabac par des policiers à Paris.
© AP Photo/Thibault Camus

Il s'appelle Michel Zecler. Une vidéo diffusée jeudi sur un site internet montre trois policiers passer à tabac cet homme noir. La scène d’une grande violence s’est déroulée à Paris. Les images ont suscité l’indignation jusqu’au sommet de l’Etat français, mais l’affaire survient alors que, depuis plusieurs mois, le comportement de la police et le soutien dont elle bénéficie de la part du gouvernement font polémique. Etat des lieux du débat en France.

“Je récuse le terme de 'violence policière', la violence est d'abord dans la société". En janvier 2020, le président français Emmanuel Macron est sommé de s’exprimer sur les incidents qui émaillent depuis plusieurs semaines les manifestations de Gilets jaunes en France. Au coeur du débat d’alors, les tirs de LBD, les projectiles utilisés par les forces de l’ordre pour disperser les rassemblements. S’il ne veut entendre parler de “violences policières”, le chef de l’Etat précise toutefois : “A chaque fois qu'il y a des actes de policiers ou de gendarmes qui ne respectent pas la déontologie, je souhaite qu'il soient poursuivis, sanctionnés de manière exemplaire." 

Mais en ce début d’année 2020, Emmanuel Macron ne sait pas encore que la question du comportement des forces de police sera l’un des sujets qu’il traînera comme un boulet tout au long de l’année.

La mort de George Floyd aux Etats-Unis ravive le débat

Un événement dramatique survenu à l'étranger va faire office de catalyseur à l'échelle globale. Fin mai 2020, à Minneapolis aux Etats-Unis, éclate l’affaire George Floyd. L’homme noir de 46 ans est tué par des policiers. Lors de son interpellation, l’un des deux agents, Derek Chauvin, l’a immobilisé en exerçant une pression du genou sur sa nuque. Pendant de longues minutes, il reste sourd aux gémissements de George Floyd expliquant qu’il ne parvient plus à respirer.

 

La mort de George Floyd bouleverse le monde entier et, en France, elle remet sur le devant de la scène plusieurs affaires mettant en cause des policiers et enlisées dans d’interminables procédures judiciaires.
L’affaire Cédric Chouviat, tout d’abord. Début janvier 2020, l’homme est interpellé sur son scooter à Paris. Les policiers pratiquent une “clé d’étranglement”, un genou sur le cou de Cédric Chouviat. Il meurt deux jours plus tard. Ses derniers mots auraient été “j’étouffe”.

Puis une autre affaire ressurgit. En juillet 2016, Adama Traoré, un jeune homme de 24 ans est mort dans une gendarmerie du département du Val d’Oise, au nord de Paris. L’affaire, à l’époque, fait beaucoup de bruit mais quatre ans plus tard, d’expertises en contre-expertises, elle s’est littéralement engluée. L’affaire George Floyd à Minneapolis ravive le collectif “Justice pour Adama” qui multiplie les manifestations et interventions médiatiques pour pointer les violences policières et le racisme dont se rendraient coupables les forces de l’ordre en France.

L’article 24, un soutien aux syndicats de police ?

Du côté du gouvernement français, la réponse est un soutien fort aux syndicats de police. Si fort que, début juillet, à l’occasion d’un important remaniement, changement de ministre de l’Intérieur. Christophe Castaner, de plus en plus contesté est remercié. Gérald Darmanin lui succède. Alors âgé de 37 ans, Darmanin a déjà un long parcours politique. Elu dans le nord de la France, il a été un député sarkozyste avant de rejoindre le camp Macron. Sa mission : incarner l’ordre et rassurer les syndicats policiers. Visiblement, le poste  de "premier flic de France" lui convient. Ses projets en matière de sécurité intérieure ne tardent pas à préoccuper des organisations de défense des droits de l’Homme. En septembre, alors que le ministère de l’Intérieur vient de publier son nouveau “schéma de maintien de l’ordre”, l’ONG Amnesty international s’inquiète de l’acharnement dont font preuve les autorités françaises à l’égard des manifestants. 

Mais, au cours des semaines suivantes, l'actualité rend inaudible toute forme de critique de l’action policière. Le 26 septembre, un jeune homme blesse grièvement au hachoir deux personnes devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, là où avaient eu lieu les attentats du 15 janvier 2015 contre le journal satirique. Moins de trois semaines plus tard, le 16 octobre, Samuel Paty, un enseignant de 47 ans, est sauvagement assassiné près de son collège, à Conflans-Sainte-Honorine en région parisienne. Le 29 octobre, une autre attaque au couteau fait trois morts dans la Basilique Notre-Dame, à Nice, dans le sud de la France.

Gérald Darmanin incarne la réponse du pouvoir à ce retour soudain de la violence islamiste en France. Certaines sorties médiatiques du ministre de l’Intérieur marquent les esprits. Comme lorsqu'il déplore l'existence de rayons halal dans les supermarchés, ou que, quelques jours plus tard, il reconnaît que certaines opérations de police ne sont “pas en lien forcément avec l’enquête mais avec l’envie de faire passer un message”. 

Alors que l'opposition de gauche dénonce de plus en plus une "dérive autoritaire",  arrive au Parlement en novembre le débat autour du projet de loi “Sécurité globale” dont le controversé article 24. Il prévoit, pour résumer, de punir la diffusion malveillante de l’image des policiers et des gendarmes. L’article soulève un tollé, en particulier, chez les journalistes qui y voient une atteinte à la liberté d’informer. La réponse du ministre de l’Intérieur est un toilettage de l’article mais hors de question de le retirer car, explique-t-il, le texte “ne vise qu’à protéger les policiers”. Le 17 novembre, un rassemblement contre l’article 24 est brutalement dispersé par les forces de l’ordre. Un journaliste de la chaîne publique France 3 passera, par exemple, 18 heures en garde à vue sans que rien ne soit finalement retenu contre lui.

Une série de vidéos à l'origine d'une crise ?

Un ministre de l’Intérieur au ton martial et soutenu par le président de la République d’un côté. Une défiance grandissante de l’autre. En l’espace de trois jours, deux événements viennent enrayer la mécanique gouvernementale. Lundi 23 novembre au soir, la police évacue brutalement un “camp de migrants” installé à la hâte Place de la République à Paris. L’exécutif refuse de "jeter l'opprobre sur les forces de sécurité" selon les mots du Premier ministre Jean Castex, mais Gérald Darmanin, tout en reconnaissant que”l’évacuation était totalement légitime”, admet qu’il y a eu “de la part de quelques policiers des gestes inacceptables”, sur la foi des images tournées lors de l’opération de police.

Le 25 novembre, c’est une autre vidéo qui provoque la polémique. Publiée par le site Loopsider, on y voit trois policiers tabasser un homme noir, Michel Zecler. Ce producteur de musique longuement molesté rapporte également des propos racistes, “sale nègre”, qui auraient été tenus à son encontre par les policiers.

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La vidéo a provoqué un tollé, y compris au sommet de l’Etat. Le président de la République Emmanuel Macron a fait part de son indignation et a demandé des sanctions exemplaires. Des personnalités françaises se sont également exprimées à l’image du champion du monde de football Kilian Mbappé ou de la chanteuse Aya Nakamura adressant au passage un “merci aux caméras”.

Vendredi 27 novembre, quatre policiers ont été placés en garde à vue. Si trois d’entre eux apparaissent sur la vidéo, le 4e est poursuivi pour avoir lancé la grenade à l’intérieur du bâtiment. Les quatre fonctionnaires ont aussi été suspendus. Ils sont visés par une enquête pour "violences par personne dépositaire de l'autorité publique" et "faux en écriture publique". La veille au soir, le ministre de l’Intérieur les a accusés d'avoir "sali l'uniforme de la République".