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GIEC : des solutions pour un meilleur usage des terres dans la lutte contre le réchauffement climatique

(Photo : Tcherome — Travail personnel / Domaine public)

Le Giec présente ce 8 août 2019 à Genève un "rapport spécial" sur le changement climatique et l'usage des sols. L'Institut national de la recherche agronomique (INRA) participe à ce sommet grâce à son étude issue de "l'initiative 4 pour mille" : comment augmenter le stockage du carbone dans les sols. Entretien avec Sylvain Pellerin, directeur de recherche à l'INRA.

Quarante experts agronomes, économistes, modélisateurs et chargés d’étude se sont mobilisés pour analyser et modéliser les méthodes agricoles permettant d'augmenter la capacité naturelle des sols à stocker le dioxyde de carbone rejeté par les activités humaines. L'initiative "4 pour mille" a été lancée lors de la COP21 (en 2015) et l'étude de l'INRA, publiée le 13 juin 2019 sur le sujet, est la première du genre.

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Pourquoi parle-t-on de "4 pour 1000" ?


Les activités humaines émettent d’énormes quantités de gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère, ce qui renforce l’effet de serre et accélère le changement climatique.
Chaque année, 30% de ce gaz carbonique (CO2) est récupéré par les plantes grâce à la photosynthèse. Ensuite lorsque les plantes meurent et se décomposent, les organismes vivants du sol, tels que les bactéries, champignons ou vers de terre, les transforment en matière organique.

Cette matière organique, riche en carbone, est essentielle à l’alimentation des hommes car elle retient l’eau, l’azote, et le phosphore, indispensables à la croissance des plantes. Les sols mondiaux contiennent 2 à 3 fois plus de carbone que l’atmosphère.

Un taux de croissance annuel de 0,4% des stocks de carbone du sol, ou 4‰ par an, dans les premiers 30 à 40 centimètres de sol, réduirait de manière significative dans l'atmosphère la concentration de CO2 liée aux activités humaines.

Site de l'initiative "4 pour mille" : https://www.4p1000.org/fr

Les simulations réalisées par la DEPE (Délégation à l’expertise scientifique collective, à la prospective et aux études) de l’Inra permettent de savoir désormais précisément quels seraient le coût et les bonnes pratiques à mettre en œuvre pour que les sols atténuent plus fortement la présence de gaz à effet de serre d'origine humaine.

Entretien avec Sylvain Pellerin, directeur de recherche à l'INRA et coordinateur de l'étude.


TV5MONDE : Cette augmentation de la "capture naturelle du carbone", au-delà d'atténuer les émissions humaines de CO2, aurait-elle d'autres vertus, pour les sols par exemple ?

S.P :
Oui, parce que la présence de carbone organique dans les sols a des effets favorables sur leurs propriétés, notamment pour la résistance à l'érosion et la rétention de l'eau. Ce sont de petits effets, mais c'est une somme de petits effets qui sont quand même positifs.

Sur les rendements agricoles il y aurait plutôt un effet de stabilisation, plus qu'une forte augmentation. Mais dans des pays tropicaux où il y a des sols qui sont dégradés, suite à des déforestations, là il peut y avoir une amélioration des propriétés des sols plus forte. Il y a donc, de toute manière, un double intérêt à augmenter les stocks de carbone, entre atténuation des émissions et effets sur les sols. 

Les techniques agricoles préconisées dans ce rapport sont-elles compatibles avec l'agriculture intensive qui domine en France ?

S.P :
Oui, mais pas toutes les mesures. Il y a par exemple la généralisation des cultures intermédiaires, en ne laissant pas les sols nus en hiver. Cette pratique est tout à fait compatible avec des systèmes de cultures relativement intensifs.

Ce que l'on montre dans l'étude, c'est qu'il y a moyen d'augmenter les stocks de carbone surtout dans les grandes cultures. Pour une  mauvaise raison, parce que l'on part de sols dont les stocks sont assez bas. Il est plus évident d'augmenter les stocks quand ils sont bas que quand ils sont hauts. Avec ces grandes cultures d'agriculture intensive, nos mesures ont un coût, effectivement, mais il n'est pas énorme quand on les compare à d'autres techniques d'atténuation du changement climatique.

Le modèle agricole actuel devra-t-il changer si vos mesures sont appliquées ?

S.P : La plus grande mobilisation de ressources organiques, qui ne sont pas actuellement épandues sur les sols agricoles, n'est pas une contrainte qui s'oppose au modèle agricole actuel. Mais avec le remplacement du maïs par de la prairie temporaire, là on commence à changer de système.

Nous avons aussi veillé à ce que nos mesures puissent être mises en œuvre sans augmentation des herbicides ou pesticides.

Sylvain Pellerin, directeur de recherche à l'INRA et coordinateur de l'étude

Pour l'agroforesterie, avec le fait de planter des arbres dans les parcelles ou de réintroduire des haies, on change radicalement de système, c'est vrai. La plupart des mesures que l'on propose, pour stocker du carbone, sont des mesures globalement favorables au développement de l'agroécologie.

Nous avons aussi veillé à ce que nos mesures puissent être mises en œuvre sans augmentation des herbicides ou pesticides, notamment le glyphosate. Mais certaines pratiques peuvent entrer en compétition - la mesure de réduction de travail du sol par exemple, où l'usage du glyphosate est nécessaire pour détruire les couverts végétaux pour les remplacer par un autre.

Pour les forêts, qu'en est-il ?

S.P : Nous indiquons que les forêts sont évidemment très vertueuses vis-à-vis de l'atténuation du changement climatique, puisqu'il y a des stocks de carbone dans les sols forestiers qui sont supérieurs à ceux que l'on a dans des sols cultivés. Et puis, une forêt c'est aussi un stock de carbone dans la biomasse. Donc, tout le carbone qui est dans les troncs, dans les racines, et dans les sols forestiers c'est du carbone qui n'est pas dans l'atmosphère, et ça, c'est bon pour le climat.

Ce que l'on dit pour les forêts, c'est que l'on a déjà des stocks de carbone élevés. Il est donc difficile de faire mieux, à part étendre les surfaces. Mais les techniques sylvicoles actuelles sont celles qui sont le plus favorables pour stocker du carbone et il faut veiller à les maintenir.

Si ces mesures sont appliquées, combien de rejets carbone pourrait-on absorber ?

S.P :
41% des émissions agricoles pourraient être compensés, et 7% de toutes les autres émissions (transports, industrie, résidentiel, etc, ndlr). Ce qu'il faut retenir de ces chiffres, c'est que stocker plus de carbone dans les sols est une des solutions, mais ce n'est pas la seule. Il faut notamment réduire les émissions. Mais c'est en jouant sur ces deux piliers, puits carbone naturels des sols et réduction des émissions, que l'on réussira.

Pour la planète entière, si ces mesures étaient appliquées partout, on ne pourrait pas compenser les émissions complètement, mais on pourrait peut-être arriver à une atténuation des émission d'origine humaine de CO2 à hauteur de 30%.