Info

Greffe de coeur de porc : "Une solution pour faire accéder un plus grand nombre à la transplantation"

Des membres de l'équipe chirurgicale de l'Université du Maryland montrent le coeur de porc qui sera transplanté au patient David Bennett le 7 janvier 2022.
Des membres de l'équipe chirurgicale de l'Université du Maryland montrent le coeur de porc qui sera transplanté au patient David Bennett le 7 janvier 2022.
University of Maryland School of Medicine

Entretien. Des chirurgiens américains ont greffé sur un patient de 57 ans un coeur issu d'un porc génétiquement modifié à Baltimore le 7 janvier. L'opération est une première mondiale. Elle montre qu'un coeur d'animal peut continuer à fonctionner à l'intérieur d'un humain sans rejet immédiat. Un progrès sans précédent pour la science ? Réponses avec Dr Benoit Averland, adjoint au directeur du prélèvement et de la greffe d’organes à l’Agence de la biomédecine, organisme public spécialisé sur les questions de prélèvement et greffe.

TV5MONDE : Quels sont les précédents de la xénogreffe (transplantation d'un organe issu d'une autre espèce) dans l’histoire de la médecine ?

Benoit Averland, adjoint au directeur du prélèvement et de la greffe d’organes à l’Agence de la biomédecine : Dans les années 1980, aux États Unis, une petite fille avait été greffée avec un coeur de chimpanzé. Elle avait vécu 3 mois, ce qui était déjà une prouesse pour l’époque. Aujourd’hui, on est dans un espoir de longévité. On espère que, soit le patient garde son greffon et sort de l'hôpital comme tout greffé, soit il s'agit d'une solution d’attente, qui mènerait vers une autre greffe, cette fois humaine. Le patient américain de 57 ans en question n'est cependant pas éligible à la transplantation humaine. Il faut donc désormais observer comment il évolue.

Une greffe d'un coeur de porc réalisée sur un humain pour la première fois

Chargement du lecteur...

TV5MONDE : Est-ce que la disponibilité des organes est insuffisante pour que l’on s’oriente vers la xénogreffe ? 

À la différence de nous, les Anglo-Saxons ne pratiquent pas la médecine dite compasionnelle. S’il est estimé que l’état du patient ne permette pas une transplantation, il sera averti qu’il ne sera pas greffé. Le patient américain en question ici ne pouvait que attendre de mourir. Il a donc accepté la xénogreffe en se disant, je pense, qu'il avait envie de tenter sa chance.

La xénogreffe peut, en effet, être une des solutions qui permette de faire accéder un plus grand nombre à la transplantation. Aujourd'hui en France vous avez 20000 personnes qui sont inscrites en attente de greffe. Sur ces 20 000, on en greffe entre 5000 et 7000. Les 13000 qui restent aimeraient, eux aussi, accéder à ce traitement qui permet une vie normale, de sortir de chez soi, de ne plus être accroché à des machines. 

Il n’y a toutefois pas assez de greffons à proposer. Nous n’avons pas la capacité d'organiser 20000 transplantations chaque année. On inscrit plus de malades qu'on est capable d'en greffer. 

Avec la xénogreffe, on peut penser qu’on disposera plus facilement de greffons. 

Benoit Averland, adjoint au directeur du prélèvement et de la greffe d’organes à l’Agence de la biomédecine

TV5MONDE : Pourquoi avoir choisi la greffe d’un coeur de cochon ? Ne sommes-nous pas plus proches des primates ?

Nous imaginons plus le primate que le cochon parce que c’est notre représentation mentale qui prend le dessus. Le primate nous ressemble physiquement davantage que le cochon, or notre capital génétique est plus proche du cochon. C'est l'animal qui aujourd'hui a le plus de proximité génétique avec l’Homme.

Aujourd’hui, la recherche en matière de xénogreffe s'oriente donc majoritairement vers le cochon. En novembre 2021, il y a eu une greffe rénale provenant d'un porc qui a été annoncée. Il y a aussi beaucoup de recherches sur les greffes de tissus, notamment sur les tissus de la cornée (NDLR : partie antérieure transparente du globe oculaire)

Il s’agit d’une prouesse scientifique extraordinaire.

 Benoit Averland, adjoint au directeur du prélèvement et de la greffe d’organes à l’Agence de la biomédecine

TV5MONDE : Pourquoi s’être orienté vers un coeur animal plutôt qu’un coeur artificiel ?

Plus on s'approche de la réalité de la nature, plus on est fonctionnel et assurer d'une longévité. Pour l’instant, la mécanique ne représente qu'une solution d'attente. En France, il y a des receveurs de coeurs après transplantation qui vivent avec le même greffon cardiaque depuis 25 ans. Ces gens vivent comme vous et moi. 

TV5MONDE : La xénogreffe présente-t-elle des avantages par rapport à la transplantation ?

La transplantation humaine ne nécessite qu'une immuno-suppression standard, c’est à dire supprimer l'immunité du patient pour qu'il accepte un coeur d'un autre humain. Pour la xénogreffe, il faut faire accepter un coeur d’une autre espèce, c’est d’autant plus compliqué. 

Cependant avec la xénogreffe, on peut penser qu’on disposera plus facilement de greffons. Cela peut être une solution d'attente. Chaque année, il y a des gens qui meurent en liste d'attente faute de greffons adaptés. On peut donc imaginer que ces gens puissent être greffés aujourd'hui.

Voir aussi : États-Unis : triple greffe réussie du visage et des mains, une grande première

Chargement du lecteur...

TV5MONDE : Quel est le délai raisonnable pour affirmer que la xénogreffe fonctionne à long terme ?

Je pense qu'on a déjà fait un immense pas. Il s’agit d’une prouesse scientifique extraordinaire. Il va maintenant falloir voir comment évolue le patient, comment il récupère. On a passé la phase aigüe des deux jours post opératoire, où le rejet a le plus de chance d'avoir lieu. Il faut attendre plusieurs mois avant de tirer des conclusions.

Cependant, deux grosses difficultés de la xénogreffe ont été dépassées. D'une part, que le corps ne reconnaisse pas l’organe comme provenant d'une autre espèce. Il faut donc se débrouiller au préalable pour que le corps puisse le reconnaitre comme un greffon humain.

Il faut savoir qu’il existe déjà des fermes d'élevage de porcs génétiquement modifiés aux États-Unis et en Chine où leur production est destinée uniquement à cette activité. 

Benoit Averland, adjoint au directeur du prélèvement et de la greffe d’organes à l’Agence de la biomédecine

D'autre part, il faut supprimer toute maladie dont l'animal peut être porteur, notamment les rétrovirus. Ce sont des maladies qui n'existent pas chez nous, les humains. Avec le Covid-19, on a découvert que les animaux pouvaient nous transmettre des micro-organismes qui nous rendent malades. Pour la xénogreffe, on a donc enlever des parties de l’ADN qui pouvaient engendrer ces maladies, et on les a remplacées par des parties neutres.

TV5MONDE : Pour pérenniser la xénogreffe, il faudrait donc que des élevages de cochons génétiquement modifiés et destinés au don d’organes, soient mis en place  ?

C'est là que nous arrivons au sujet de bioéthique. Il faudra que la société se penche sur tous les aspects de ce type d'élevage. Depuis des milliers d’années, on élève pour manger, mais là on élèverait pour se soigner, en plus de modifier le génome des animaux.

Il faut savoir que ces fermes d'élevage de porcs génétiquement modifiés existent déjà aux États-Unis et en Chine. Leur production est destinée uniquement à la xénogreffe. Dans ces deux pays, une vision de la recherche plus commerciale prévaut, où l’on a à l’esprit qu’on est en train de travailler pour la santé de demain.

Si à notre tour, nous, Européens, souhaitons pratiquer cette médecine, il faudra mettre en place des fournisseurs de porcs transgéniques capables de fournir les organes dont nous avons besoin.

Voir aussi : Canada : le premier greffé du visage, un an après

Chargement du lecteur...
© TV5MONDE