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Grève internationale chez Ryanair, l’anti-modèle social dans une turbulence

Les pilotes syndicalistes allemands annonçant leur ralliement au mouvement de grève international à Francfort, le 8 août.<br />
<sup><sub>(Frank Rumpenhorst/dpa via AP)</sub></sup><br />
 
Les pilotes syndicalistes allemands annonçant leur ralliement au mouvement de grève international à Francfort, le 8 août.
(Frank Rumpenhorst/dpa via AP)
 

Les pilotes de la compagnie aérienne "à bas coûts" Ryanair observent une journée de grève ce vendredi 10 août, affectant de nombreux pays et entraînant l'annulation de plus de 400 vols. Ryanair fait actuellement face à d'importantes grèves en Europe, avec la poursuite du mouvement des pilotes irlandais, rejoints par leurs homologues suédois, belges, et désormais allemands et hollandais. Une première et un revers pour ce fleuron d’un libéralisme sans limites, illustré dans son mépris des lois sociales et des syndicats.

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C’est une épreuve inédite pour la compagnie irlandaise championne du dumping social, devenue numéro un du transport aérien européen : le conflit qui l’affecte se durcit et s’internationalise.

Hésitant entre la surenchère et la négociation, sa direction s'est un moment résignée à l'idée d'une médiation avec le syndicat des pilotes irlandais, assortie d'un chantage à la délocalisation. Sans succès.

Un mouvement suivi

 Les pilotes de la compagnie aérienne observent une nouvelle journée de grève ce vendredi 10 août en Irlande, Suède, Belgique .... Ils ont reçu le renfort considérable de leurs collègues néerlandais et allemands.

Deux cent cinquante vols au départ et à destination de l'Allemagne seront annulés vendredi, a indiqué l'entreprise irlandaise. Ceux-ci s'ajoutent aux annulations déjà prévues de 146 vols en raison de grèves de pilotes le même jour en Suède, en Belgique et en Irlande. 

Au total, plus de 55.000 passagers seront concernés, dont 42.000 pour l'Allemagne, selon la compagnie qui a promis aux voyageurs lésés un changement gratuit de réservation. 

 
Aéroport de Madrid, 25 juillet 2018 durant la grève des personnels de cabine<br />
<sub>(AP Photo/Francisco Seco) </sub>
Aéroport de Madrid, 25 juillet 2018 durant la grève des personnels de cabine
(AP Photo/Francisco Seco)
Les pilotes irlandais ont déjà mené trois jours de grève en juillet pour l’obtention de meilleures conditions de travail.

La poursuite du mouvement a été votée alors que Ryanair, en représailles, a décidé la semaine dernière de réduire le nombre de ses vols au départ de Dublin pour l'hiver 2018.

La compagnie entend transférer des avions vers la Pologne, ce qui pourrait coûter leurs emplois à 300 personnes, à savoir 100 pilotes et 200 personnels de cabine.

Souvent synonyme de terreur sociale, la compagnie voit depuis quelques mois, malgré ses bénéfices enviables, se multiplier en son sein malaises et conflits. Bas salaires et conditions de travail très dures ont fini par y générer des difficultés de recrutement, voire des fuites de personnels, notamment des pilotes.

Internationalisation

Ryanair a évité des grèves généralisées en décembre dernier, avant les fêtes de fin d'année, en reconnaissant, pour la première fois et bien à contrecœur, des syndicats. Peu d’avancées ont cependant résulté des pourparlers et la rupture qui s’est ouverte le mois dernier a pris cette fois une dimension internationale.

 
Personnel de Ryanair en grève à Madrid le 25 juillet 2018<br />
<sub>(AP Photo/Francisco Seco) </sub>
Personnel de Ryanair en grève à Madrid le 25 juillet 2018
(AP Photo/Francisco Seco)
Fin juillet, la compagnie s’est trouvée confrontée à une grève sans précédent de la part de son personnel de cabine dans quatre pays européens, en Espagne, Italie, Portugal et en Belgique.

Ryanair avait alors dû annuler près de 600 vols, touchant quelque 100.000 passagers. Elle n'a cessé depuis de menacer les grévistes.

Cette fois, les pilotes irlandais sont épaulés par leurs collègues en Suède, Belgique, Allemagne, Hollande.

Une stratégie sans scrupules


Sans fardIl n’en est pas le fondateur mais en est devenu l’incarnation et l’un des hommes les plus riches d’Irlande. Michaël O’Leary, 57 ans, directeur général de Ryanair, icône pour certains d’un libéralisme décomplexé.

Le magazine Fortune l’adoube en 2001 « homme d'affaires européen de l'année ». Il participe volontiers aux réunions du groupe Bilderberg, cercle de dirigeants fondé dans la guerre froide où se retrouvent des personnalités aussi variées que Henri Kissinger, Pascal Lamy ou Emmanuel Macron. Plus que ses pensées, ce sont surtout ses propos dénués de retenue diplomatique qui ont fait son succès.

Verbatim 

Sur ses passagers : « Des gens disent que le client a toujours raison, mais vous savez, c'est pas vrai. Parfois il a tort, et il faut qu'on lui dise. »

« Vous ne serez pas remboursés, allez vous faire voir. On veut pas entendre vos jérémiades. »

« Personne n'a envie d'être assis à côté d'un gros bâtard à bord. Franchement, on a été surpris du nombre de clients qui non seulement voudraient faire payer les obèses, mais qui voudraient aussi les torturer. »

« J'adorerais gérer un avion où on enlèverait les dix dernières rangées pour mettre des barres d'appui. On ferait payer 5 euros pour voyager debout. On nous dirait « Oh, mais les gens debout risqueraient de mourir en cas de crash ! »  Eh bien, en toute franchise, les gens assis risqueraient de mourir aussi dans ce cas. »

Sur la planète : « Le problème de l'industrie aérienne, c'est qu'elle est dirigée surtout par une bande de nigauds dégonflés qui ne veut pas traiter les écologistes comme les branleurs et les menteurs qu'ils sont. » « La meilleure chose à faire avec les écologistes, c'est de les flinguer. »

Sur la France : - « On publie un communiqué à chaque fois que les contrôleurs aériens français font la grève, pour appeler la Commission européenne à leur interdire de le faire. Et c'est un peu comme avec la pédophilie : vous ne pouvez pas empêcher les Français de faire la grève ! »

« Le message à Boeing, c'est : 'Vous continuez de les fabriquer, on continue de vous les acheter', et ensemble on va débarrasser l'Europe de cette merde d'Airbus. On adore Boeing. Que les Français aillent se faire foutre. »
Fondée en 1984, Ryanair s’est rapidement développée de façon spectaculaire pour devenir en deux décennies la première compagnie européenne en termes de passagers transportés.

Son modèle – commercialement triomphant et imité - est le « low » (bas) dans tous les domaines : bas coût, bas tarifs, bas impôts, bas confort, basse considération des passagers, bas respect des réglementations, en particulier sociales.

Subventions masquées

Installée dans le pays d’Europe le plus hospitalier en terme de fiscalité, l’Irlande, la compagnie sait aussi, malgré son aversion naturelle pour les pouvoirs étatiques, profiter des opportunités et subventions fournies par les contribuables locaux au motif – controversé - du développement économique induit par une liaison aérienne.

Les avantages fabuleux accordés par l’aéroport de Charleroi (Belgique) ont ainsi fait l’objet en 2004 d’une procédure de redressement par la Commission européenne.

Ryanair a également été condamnée à rembourser 2,39 millions d’euros à la chambre de commerce de Pau, au titre d’aides illégalement accordées dans les années 2000.

Plus récemment, Montpellier est soupçonnée d’avoir versé indirectement de 2010 à 2013 plus de 7 millions d’euros en subventions masquées à la compagnie irlandaise pour conserver ses faveurs.

Des arrangements du même ordre avec plusieurs autres villes d’Europe sont dans le collimateur de Bruxelles ou des justices nationales.

Far west social

Sur le plan social, la pratique très assumée de la compagnie se caractérise, observe la Nouvelle revue du Travail, « par une politique du personnel basée sur la réduction des coûts ainsi qu’une forte productivité et flexibilité. Elle se combine, chez Ryanair, à une politique antisyndicale clairement revendiquée et un refus de dialoguer et de négocier avec les organisations syndicales officiellement reconnues ».

Comme en matière fiscale ou de subvention, l’opérateur « optimise » et observe surtout les lois à son avantage, moins dans leurs contraintes.

Poursuivi en 2010 à Marseille pour «travail dissimulé », «emploi illicite de personnel navigant » et «prêt illicite de main-d'œuvre » , la compagnie – qui ne reconnaît que la validité du droit irlandais -  menace ouvertement de quitter la cité phocéenne si l’impunité ne lui est pas reconnue : « Si le parquet nous poursuit devant les tribunaux, nous fermerons la base et tant pis pour les emplois et les passagers », annonce son PDG.

Le goût de l'insulte

Une partie de l’activité est en effet déménagée mais, l’intérêt stratégique de Marseille étant ce qu’il est, des lignes rouvrent chaque année. L’épisode – poursuites judiciaires et chantage au retrait et à l’emploi – est réédité presque à l’identique en 2017.

Figure de la culture low cost et icône d’un certain patronat, le directeur général de Ryanair Michaël O’Leary ne fait pas mystère de sa répugnance à l’égard des syndicats et du droit de grève. Encore aimait-il jusqu’ici, l’associer à une xénophobie tout aussi décomplexée, ciblant particulièrement la France. « C'est un peu comme avec la pédophilie : vous ne pouvez pas empêcher les Français de faire la grève », avait-il un jour déclaré.

Six nationalités de plus viennent aujourd’hui nourrir son ressentiment.