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Guerre du Donbass en Ukraine : "On est dans un contexte qui peut-être assez explosif "

Un soldat ukrainien en positions de combat sur la ligne de séparation des rebelles pro-russes près de Louhansk, en Ukraine, le vendredi 16 avril 2021. Plus de 14 000 personnes ont été tuées en sept ans de combats entre les forces de Kiev et les séparatistes fidèles à Moscou. (AP Photo / Efrem Lukatsky)

Le conflit armé du Donbass en Ukraine prend une nouvelle ampleur depuis quelques semaines. La Russie a massé au moins 150 000 soldats à la frontière, selon le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky veut rencontrer Vladimir Poutine pour éviter "une guerre" russo-ukrainienne. Une escalade militaire est-elle possible ? Entretien avec Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes.

TV5MONDE : Plus de 14 000 personnes ont été tués depuis 2014 dans la guerre du Donbass opposant les séparatistes soutenus par la Russie et les forces loyalistes ukrainiennes. Les origines du conflit au Donbass sont-elles clairement identifiées aujourd'hui ?
Isabelle Facon, spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes et directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique.

Isabelle Facon : Oui, ces origines proviennent des événements de 2014, avec l'annexion de la Crimée entreprise par les Russes suite au rejet de l’accord négocié par trois ministres européens des Affaires étrangères et l'installation du nouveau gouvernement à Kiev. Pour la Crimée, le référendum s'est passé sous pression militaire russe. Aussi bien avec les troupes qui étaient déjà sur place dans la flotte russe de la mer noire, qu'avec l'arrivée de membres des forces spéciales russes. Il est difficile de reconstituer parfaitement la succession des événements, mais la partie en cause, la région du Donbass, notamment Lougansk et Donetsk, a vu des gens considérer, comme le disaient des médias et des officiels russes, que le nouveau gouvernement à Kiev allait peut-être prendre un cours qui n'allait pas être favorable à leurs intérêts. A l’époque il avait été question par exemple de remettre en cause le statut des langues minoritaires; de plus l’agenda du nouveau gouvernement était beaucoup plus fortement tourné vers l'Occident, avec le projet de partenariat renforcé avec l'Union européenne et d'adhésion à l'OTAN.

Les Russes mettent en priorité l'organisation d'élections dans les deux territoires (…) et de son côté, le gouvernement ukrainien veut au préalable recouvrer le contrôle de la frontière avec la Russie.

Il y a eu aussi beaucoup de propagande du côté russe qui a intensifié la fameuse idée qu'il y avait une junte néo nazie qui s'installait au pouvoir à Kiev, ce qui est évidemment faux. Du coup, des gens sur place ont commencé à considérer qu'il fallait se séparer de l'Ukraine, certains parce qu’ils pensaient sincèrement que le nouveau pouvoir allait être défavorable pour les gens qui étaient russophones, proches de la Russie, d’autres parce qu’ils y ont vu l’occasion de déployer des ambitions personnelles.

TV5MONDE : Quelle est la cause principale de la tension de ces derniers mois, selon vous ?

I.F : On est forcément dans le jeu des hypothèses et c’est compliqué puisqu’il y a de multiples facteurs qui peuvent entrer en ligne de compte. Il y a des facteurs de court terme, de long terme qui se mêlent et l'on voit bien que les agendas des uns et des autres ne se complètent pas très bien. C'est surtout à partir du mois de mars que les tensions se sont amplifiées, avec entre autres des échanges de tirs plus nombreux.

Les choses ont bougé côté ukrainien, il y a un vrai changement par rapport à ce qu’annonçait l'élection de Volodymyr Zelensky, dont un des éléments clefs du programme électoral portait sur la volonté de régler le conflit du Donbass et de discuter avec les Russes. Il y a d’ailleurs eu des frémissements avec par exemple des échanges de prisonniers, suite à son élection en 2019.

Il y a eu en février des sanctions contre Viktor Medvedchuk, considéré comme un  relais des intérêts russe en Ukraine et comme un ami de Vladimir Poutine.

Mais c'est vrai que depuis, les Russes sont restés sur leurs positions, c'est-à-dire l’exigence de l'organisation d'élections dans les deux territoires du Donbass et l'obtention pour ces territoires d'un statut spécial au sein de l'Ukraine. Les Russes mettent ça en priorité et de son côté, le gouvernement ukrainien veut au préalable recouvrer le contrôle de la frontière avec la Russie.

TV5MONDE : Volodymyr Zelensky a-t-il lui aussi changé d'approche sur le Donbass ?

I.F : Il faut bien voir que le président Zelensky est en plus soumis à une pression assez importante de forces nationalistes qui n'ont pas tellement envie qu'il y ait trop de compromis au profit de la Russie. Il y a eu en février des sanctions contre Viktor Medvedchuk, considéré comme un  relais des intérêts russe en Ukraine et comme un ami de Vladimir Poutine.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky en visite officielle en Grande Bretagne, le 8 octobre 2020 (Aaron Chown / AP)

Des médias considérés comme pro-russes ont été aussi interdits en Ukraine  à la même période, et Volodymyr Zelensky a monté une "plateforme Crimée", un dispositif visant à essayer de réveiller l'intérêt de la Communauté internationale sur la question de la Crimée et du Donbass. Une stratégie de réintégration de la Crimée a été adoptée, ce qui n'est pas fait pour plaire à Vladimir Poutine.



TV5MONDE : D'autres facteurs peuvent-ils expliquer cette tension en cours ?

I.F : Oui. Joe Biden est arrivé à la présidence des Etats-Unis et du côté russe comme ukrainien il y a peut être une volonté de tester ce que le nouveau président américain veut par rapport à l'Eurasie, l'espace ex-soviétique. Il ne faut pas oublier que Joe Biden était vice-président des Etats-Unis quand l'affaire de la Crimée et du Donbass s'est déroulée en 2014. Et il a toujours exprimé son soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale. C'est à ce moment là que Volodymyr Zelensky a commencé à reparler de l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, dans une logique inversée de la posture de la Russie, puisque pour les Russes, tant qu'il y a un conflit séparatiste en son sein, l'Ukraine ne peut pas en théorie adhérer à l'OTAN. Sauf que là, Zelensky explique que, peut-être, la seule solution pour régler le problème du Donbass, c'est de faire entrer l'Ukraine dans l'OTAN. Pour les Russes, comme on le sait, l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN est une ligne rouge à ne pas franchir.

La résolution du conflit au Donbass n'est pas pour tout de suite (…) Les principaux médiateurs que sont la France et l'Allemagne ont des relations avec la Russie qui se sont beaucoup dégradées.

Pour l’Ukraine, l'arrivée de Joe Biden est une occasion de tenter de relancer l'effort pour mobiliser les Occidentaux sur la question du Donbass, de la Crimée, de la Russie. Et du côté russe il y a peut-être une certaine fébrilité, puisque Joe Biden semble être sur une ligne dure vis-à-vis de la Russie. On se souvient de cette interview où on a demandé à Biden s'il pensait que Poutine était un tueur et où il a répondu par l'affirmative. C'est un contexte qu'il faut prendre en compte. Quant au soutien à l’Ukraine du nouveau président américain, il réactive la propension de la Russie à faire savoir qu'elle n'apprécie pas que les Occidentaux se mêlent de ce qu'elle considère comme son pré carré.

TV5MONDE : Quand et comment ce conflit peut-il se résoudre ?

I.F : La résolution du conflit au Donbass n'est pas pour tout de suite, à mon sens. Cela me paraît d'autant plus difficile que ces dernières années, les principaux médiateurs que sont la France et l'Allemagne ont des relations avec la Russie qui se sont beaucoup dégradées. D'une façon générale, ces médiateurs n’ont plus beaucoup de prise sur la Russie aujourd'hui, sachant que cette dernière estime qu'elle va être soumise à des sanctions pendant encore un long moment.

Pour l'instant, la réaction de Biden est assez difficile à saisir. D'un côté il emploie des mots très fermes à l'égard de la Russie et prend de nouvelles sanctions, et d'un autre, il maintient la proposition d'un sommet avec Poutine

Pour expliquer la situation, certains se demandent si c’est uniquement parce que l'Ukraine a fait bouger les lignes ces derniers temps, et avec l’arrivée de Biden, que la Russie a renforcé de manière aussi importante son dispositif militaire à la frontière, s’il n’y a pas d’autres motivations. Il est vrai que le renforcement des troupes du côté russe est considérable et que le contexte général (entre la Russie et l’Ukraine, entre la Russie et l’Occident) se dégrade assez rapidement, pour d’autres raisons. Il y a cette conjugaison de facteurs depuis le mois de mars qui peut expliquer cette situation, mais c'est une hypothèse, il y en a d’autres. Pour l'instant, la réaction de Biden est assez difficile à saisir. D'un côté il emploie des mots très fermes à l'égard de la Russie et prend de nouvelles sanctions, et d'un autre, il maintient la proposition d'un sommet avec Poutine, avec donc la volonté de trouver un minimum de terrain commun, décide de ne pas envoyer deux bâtiments qui devaient se rendre en mer Noire.

Le Dombass est une région industrielle de l'Ukraine. La grande majorité de la popualtion est russophone.
Le Dombass est une région industrielle de l'Ukraine. La grande majorité de la popualtion est russophone.
TV5MONDE



Certains émettent l'hypothèse que la Russie cherche à montrer qu’elle veut maintenir le statu quo dans la guerre du Donbass pour empêcher l’adhésion de l’Ukraine à l'OTAN tout en montrant sa détermination sur le sujet face aux Occidentaux. D'autres pensent qu'il y a des plans russes d'annexion du Donbass, pour revigorer l'aura du président Poutine, parce qu'il y a des élections législatives à l'automne. Pour ma part, je ne privilégie pas cette dernière hypothèse, parce que la population russe montre plutôt ces derniers temps une préoccupation plus forte sur la stagnation économique et une fatigue des aventures militaire sur le plan international. Il est annoncé que le président Poutine doit faire une annonce importante le 21 avril  au Parlement et les spéculations vont bon train à Moscou et ailleurs, avec certains qui pensent que c'est l'annexion du Donbass, d'autres l'unification de la Biélorussie avec la Russie. On est de toute façon dans un contexte qui peut-être assez explosif et dans tous les cas, ces éléments n'incitent pas à penser que la résolution du conflit au Donbass est proche.

Le début de la guerre du Donbass en quelques étapes :

le 22 février 2014, Viktor Ianoukovytch — le président de l'Ukraine pro-russe — est renversé suite à des manifestations débutées en novembre 2013. Cette contestation populaire qui dénonce la corruption du pouvoir en place  — nommée Maïdan — a lieu en grande partie à Kiev,  la capitale de l'Ukraine.

Ces manifestations mènent  à la destitution du président Viktor Ianoukovytch par le Parlement et portent au pouvoir un gouvernement pro-européen. Des populations de régions ukrainiennes de l'Est et du Sud-Est, majoritairement pro-russes, manifestent contre ce qu'elles estiment être un coup d'État. Le 16 mars 2014, alors que des forces militaires russes sont déjà présentes sur le territoire, les dirigeants de la presque-île de Crimée organisent un référendum pour que leur région ne fasse plus partie de l'Ukraine et soit "de nouveau" rattachée à la Russie (La Crimée faisait partie de l'URSS comme l'Ukraine jusqu'en 1991, puis de l'Ukraine ensuite).

L'indépendance de la Crimée est déclarée par le vice premier ministre de la région dix jours avant le référendum. L'issue du scrutin est de 96,6% en faveur du rattachement. Ce référendum n'est pas reconnu par Kiev, ni par les gouvernements occidentaux. La Crimée sort donc de l'Ukraine, malgré les protestations de Kiev et de nombreux pays occidentaux qui considèrent que cette région a été annexée par la Russie.

A la suite de la Crimée, d'autres régions de l'Est de l'Ukraine — dont les habitants sont majoritairement russophones — manifestent. Les manifestations se transforment en insurrection armée. En avril, puis en mai 2014, deux régions s'auto-revendiquent indépendantes : la République populaire de Donetsk ("capitale" de la région du Donbass) puis la République populaire de Lougansk. L'armée ukrainienne qui intervient depuis le début de l'insurrection est repoussée durant l'été par les séparatistes. La guerre entre les séparatistes du Donbass et les forces ukrainiennes gouvernementales — dites loyalistes — débute à ce moment là.

Des soutiens étrangers sont impliqués depuis lors et dénoncés par les deux camps qui s'affrontent. Kiev accuse la Russie de participer à cette guerre et de soutenir les séparatistes, qui de leur côté, accusent Kiev d'être soutenue en premier lieu par les Etats-Unis. Malgré l'élection à la présidence du comédien Volodymyr Zelensky en 2019, qui affichait sa volonté de désescalade grâce à des échanges de prisonniers puis des accords de cessez-le feu en 2020,  la situation est de nouveau très tendue au Donbass.