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Guerre en Ukraine : doit-on s'attendre à un défaut de paiement imminent de la Russie ?

Un défaut de paiement de la dette pourrait faire fuir les quelques investisseurs étrangers restants, ce qui isolerait davantage la Russie.
Un défaut de paiement de la dette pourrait faire fuir les quelques investisseurs étrangers restants, ce qui isolerait davantage la Russie.
Alexander Zemlianichenko Jr

Face aux sanctions économiques, la Russie pourrait être menacée à terme de défaut de paiement alors qu'elle est confrontée à une première échéance de 117 millions de dollars à régler à ses créanciers internationaux ce 16 mars. Le pays envisage de payer en roubles. Une solution qui ne va pas convaincre les agences de notation.

C’est un nouveau facteur aggravant pour la Russie qui ressent déjà le poids des sanctions économiques imposées par l’Occident à la suite de l’invasion de l’Ukraine, le 24 février dernier. Ce mercredi, Moscou devait payer 117 millions de dollars américains, la première d’une série de plusieurs échéances en mars et avril. Mais le pays est sous la menace d'un défaut de paiement.

Que signifie un défaut de paiement pour un pays ?

On dit qu’un pays est en défaut de paiement quand “il n’a pas honoré tous ses engagements arrivé aux échéances. C’est comme avec un particulier, il faut payer à une date précise,” explique Anton Brender, économiste spécialisé en dette souveraine. 

Pour évaluer la fiabilité d’un pays à rembourser ses dettes, il existe des agences de notation qui attribuent des lettres allant de A (la meilleure note) à C ou D (pour défaut). “Au début de l’année, notre agence avait donné un BBB à la Russie, le même que l’Italie ou le Portugal [NDLR: chaque agence a son système de notation. Dans le cas de cette agence, AAA est la meilleure note et CCC la pire], ce qui montre une certaine solidité. Aujourd’hui, la Russie a chuté à CCC”, a raconté un représentant d’un géant de notation qui a demandé de ne pas être cité.

Car la Russie a assez d’argent pour payer ses dettes mais il est en partie gelé. Par mesure de rétorsion contre ces sanctions et pour économiser le reste de leurs dollars américains, les autorités russes voudraient régler dans leur devise ce qui ne convient pas aux créanciers.Anton Brender, économiste spécialisé dans la dette souveraine

Pourquoi la Russie est-elle menacée de défaut de paiement ? 

Depuis l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, les Etats-Unis, l’Union européenne et leurs alliés ont imposé des sanctions économiques sans précédent à Moscou. Parmi les sanctions, plus de la moitié des 300 milliards de dollars américains d'avoirs de la banque centrale russe ont été gelés. Des centaines d’entreprises occidentales se sont retirées du pays et le rouble a chuté. Le président russe Vladimir Poutine a déclaré le 5 mars que Moscou effectuerait les paiements, mais en roubles, tant que les sanctions n'autorisent pas les règlements en dollars dans le pays. 

L'écran d'un bureau de change montre les taux de change du dollar américain et du rouble russe, qui a chuté en raison des sanctions économiques. 
L'écran d'un bureau de change montre les taux de change du dollar américain et du rouble russe, qui a chuté en raison des sanctions économiques. 
Alexander Zemlianichenko Jr

“Il faut comprendre que c’est un défaut de paiement particulier. Car la Russie a assez d’argent pour payer ses dettes mais il est en partie gelé. Par mesure de rétorsion contre ces sanctions et pour économiser le reste de leurs dollars américains, les autorités russes voudraient régler dans leur devise ce qui ne convient pas aux créanciers,” explique Anton Brender.

Pourquoi est-ce que les créanciers refuseraient un paiement en roubles ? 

Premièrement, les agences de notation considèrent qu’un versement en rouble serait de facto un défaut de paiement. “C’est comme un contrat. Quand on le signe, le pays s’engage à remplir toutes les conditions de paiement notamment la devise. Si ces conditions ne sont pas remplies, c’est automatiquement un défaut de paiement de notre point de vue”, explique le représentant de l’agence de notation. 

Deuxièmement, un paiement en roubles “serait très gênant pour les créanciers car il a perdu beaucoup de valeur. Il faudrait les convertir en dollars américains, ce qui est très risqué pour les investisseurs qui n’ont pas de visibilité sur le cours futur auquel il pourra s'échanger. Il y a un grand risque de perdre de l’argent”, raconte Anton Brender. 

A (re)voir : Russie : les prix flambent suite aux sanctions occidentales

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Quelles sont les conséquences d’un défaut de paiement pour la Russie ?

Les pays bénéficient d'un délai de grâce de 30 jours sur les paiements d’intérêts. Si la Russie n'effectue pas un paiement, les agences de notation considèrent probablement qu'elle est en défaut et les créanciers commenceront à négocier avec le pays. “Typiquement, quand un souverain fait défaut, il faut renégocier et même le FMI (Fonds Monétaire International) peut s’en mêler. Il faudra sûrement étalonner les paiements pour trouver un calendrier réaliste," explique l’agence de notation. Mais ces négociations ne semblent pas prometteuses étant donné la situation économique tendue de la Russie et son isolement politique. 

La Russie est un pays pas très endetté et qui n’a pas beaucoup de financements extérieurs. Donc pour l’instant, elle est protégée.
Véronique Riches-Flores, économiste spécialisée dans les prévisions internationales

A court-terme, la Russie ne devrait pas trop souffrir de ce défaut de paiement. “La Russie est un pays pas très endetté et qui n’a pas beaucoup de financements extérieurs, donc pour l’instant, elle est protégée,” pense Véronique Riches-Flores, économiste spécialisée dans les prévisions internationales. 

Les Russes ont pris d'assaut les banques et les distributeurs automatiques, peu après que la Russie a lancé une attaque contre l'Ukraine et que l'Occident a annoncé des sanctions paralysantes.
Les Russes ont pris d'assaut les banques et les distributeurs automatiques, peu après que la Russie a lancé une attaque contre l'Ukraine et que l'Occident a annoncé des sanctions paralysantes.
Dmitri Lovetsky

Mais elle met en garde des retombées à moyen et long terme pour la Russie. Si elle ne paie pas sa dette, cela rendra les emprunts plus difficiles et plus coûteux à l'avenir. “La Russie a une économie dépendante des matières premières notamment le gaz et le pétrole. Imaginez que demain il y ait un embargo sur l’exportation de ces matières. La Russie aura donc besoin de se tourner vers l’extérieur pour des financements. Si la Russie ne peut pas avoir des capitaux étrangers car personne ne veut leur prêter, cela pourra avoir des répercussions sur l’économie du pays qui sera en plus très impactée par la guerre en Ukraine qui coûte chère. Donc il vaudrait mieux éviter un défaut de paiement”, explique Véronique Riches-Flores. 

Quel est le risque d'un défaut de paiement de la Russie pour l'économie mondiale ?

Les économistes ne voient pas encore un désastre économique mondial si jamais la Russie fait un défaut de paiement. Les principaux créanciers sont des compagnies d'assurance, des fonds de pension, des banques, des fonds spéculatifs qui préfèrent prendre des paris risqués ainsi que des grands gestionnaires d’actifs mondiaux. “Eux, vont évidemment perdre. Mais en Europe, ceux qui vont souffrir sont principalement des banques qui détiennent des roubles”, explique Véronique Riches-Flores. 

Est-ce la première fois que la Russie serait en défaut de paiement ?

La situation s’est déjà produite en 1998. Incapable de rembourser ses dettes, le pays a plongé dans une crise financière majeure. Il a fallu attendre douze ans pour que la Russie puisse revenir emprunter sur les marchés.

Depuis, la Russie s’est efforcée de bâtir une image d’emprunteur irréprochable. “Le pays avait une politique économique et monétaire construite sur des bases profondes ce qui a attiré des capitaux étrangers,” explique Véronique Riches-Flores. 

Mais une nouvelle échéance encore plus importante arrive. Le 4 avril prochain, la Russie devra rembourser un nouvel emprunt, d'un montant de deux milliards de dollars.