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Guerre en Ukraine : la crédibilité du renseignement américain sort renforcée

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken avec élu à la Chambre des représentants du Comité des services armés Adam Smith, après le discours du président Joe Biden lors d'une session du Congrès le 1er mars 2022.
Le secrétaire d'État américain Antony Blinken avec élu à la Chambre des représentants du Comité des services armés Adam Smith, après le discours du président Joe Biden lors d'une session du Congrès le 1er mars 2022.
Win McNamee/AP

Après avoir essuyé des échecs importants lors de précédents grands conflits, les services de renseignements américains rattrapent leur prestige avec la guerre en Ukraine. Plusieurs mois avant l’invasion, ils avaient remarqué que les mouvements des troupes russes à la frontière étaient anormaux. 

Surpris par la chute éclair de Kaboul en août dernier, accusés d'avoir imaginé en 2003 les armes de destruction massives de Saddam Hussein, les services de renseignement américains ont trouvé la rédemption avec la guerre en Ukraine, qu'ils avaient annoncée et prévue avec une exactitude impressionnante.

Plusieurs mois d’avance

Selon plusieurs responsables américains, l'armée américaine a compris dès le mois d'octobre, que les mouvements de troupes russes à la frontière ukrainienne, que Moscou présentait comme des exercices, n'étaient "pas normaux", le dispositif militaire nécessaire à des exercices n'étant pas le même que celui d'une invasion. Le Pentagone informe alors la Maison Blanche de ses inquiétudes et les services de renseignements américains se mettent immédiatement au travail pour tenter d'en savoir plus. Certains des conseillers du président américain sont dubitatifs, mais Joe Biden prend immédiatement l'affaire très au sérieux.
 
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Le 2 novembre, M. Biden envoie à Moscou le directeur de la CIA, Bill Burns, pour des entretiens avec le président russe Vladimir Poutine. Ancien ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, russophone, M. Burns fait part au maître du Kremlin des inquiétudes "graves" de Washington au sujet des mouvements des troupes russes, rapporte alors CNN. Une demi-douzaine de colonels de la direction du renseignement de l'état-major américain scrutent les informations reçues des analystes de la CIA et des services des écoutes de la NSA, l'agence de renseignement militaire, pour deviner le plan d'attaque des forces russes.

Depuis les sous-sols du Pentagone, "ces héros de l'ombre ont donné le la à la communauté du renseignement toute entière", s'est félicité un de ces responsables sous le couvert de l'anonymat. En outre, la NSA a fait "un travail incroyable", a-t-il ajouté. Leur travail aboutit en janvier à l'élaboration d'une carte de la région qui prévoit avec une précision étonnante les axes d'attaque de l'armée russe, depuis le nord sur Kiev, depuis l'est sur Kharkiv, et depuis le sud sur Marioupol. 

Prévenir pour tenter d’éviter le pire

Désireuse de prévenir le conflit, et pour neutraliser des tentatives de désinformation russe qu'elle anticipe, l'administration de Joe Biden prend rapidement la décision de révéler au grand public un volume inhabituel d'informations classées secret défense. Début février, le porte-parole du Pentagone, John Kirby, affirme que Moscou prévoit de filmer "une vidéo de propagande très violente, qui montrerait des cadavres et des acteurs jouant le rôle de personnes en deuil" qui prétendraient avoir été attaqués par des Ukrainiens, afin de l'utiliser comme prétexte pour envahir l'Ukraine.

Peu après, des journalistes sont invités à rencontrer de hauts responsables du renseignement qui parlent rarement à la presse. Ils apprennent que la Russie accentue les préparatifs d'une invasion à grande échelle de l'Ukraine. On leur montre une carte avec les mouvements de troupes russes prévus. On leur donne même une date : mi-février, après la fin des Jeux olympiques. Le scénario publié ce jour-là par les médias du monde entier est accueilli avec scepticisme en Europe.
 
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La date supposée de l'invasion est repoussée de quelques jours mais l'administration américaine est tellement sûre de ses renseignements que le 23 février au soir, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken annonce qu'elle pourrait être lancée "avant la fin de la nuit". Le 24 au matin, les forces russes envahissent l'Ukraine. Le scénario du renseignement se révèle exact, à quelques exceptions près.

La ténacité ukrainiennne sous-estimée

Les analystes américains n'avaient pas prévu la résistance féroce des Ukrainiens et la détermination du président Volodymyr Zelensky, dont le courage a galvanisé la population. Ils craignaient que Kiev ne tombe en 48 heures et que M. Zelensky ne soit immédiatement déposé pour être remplacé par un régime pro-russe. Deux semaines plus tard, Kiev n'est toujours pas aux mains de l'armée russe et le président ukrainien se fait applaudir debout par le Parlement britannique, grâce à un lien vidéo avec Kiev.
  Le renseignement américain craignait aussi de voir l'armée ukrainienne paralysée par une cyberattaque russe dès le début du conflit. Or Kiev a modernisé son armée, mais n'a pas eu le temps de moderniser ses avions, qui datent de l'époque soviétique et utilisent le même système de communication radio que l'armée russe. La Russie ne peut donc pas paralyser l'armée ukrainienne, car elle paralyserait sa propre armée.
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Les services de renseignement avaient prévenu que le conflit aurait un coût humain considérable, avec le risque de provoquer la mort de 25 000 à 50 000 civils, 5 000 à 25 000 soldats ukrainiens et 3 000 à 10 000 soldats russes. Ils évoquaient le chiffre de 1 à 5 millions de réfugiés, principalement vers la Pologne. Après 14 jours de combat, le Pentagone évalue déjà le nombre de morts russes entre 2 000 et 4 000, et plus de 2 millions de réfugiés ukrainiens ont déjà fui le pays.