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Guerre en Ukraine : les Français expatriés, entre isolement et solidarité

Des centaines de Français seraient bloqués en Ukraine. L'espace aérien est fermé. À Kiev, un couvre-feu a été instauré entre 22 heures et 7 heures du matin, depuis le début de l'invasion russe ce jeudi 24 février. <br />
AP Photo/Emilio Morenatti
Des centaines de Français seraient bloqués en Ukraine. L'espace aérien est fermé. À Kiev, un couvre-feu a été instauré entre 22 heures et 7 heures du matin, depuis le début de l'invasion russe ce jeudi 24 février. 
AP Photo/Emilio Morenatti

Depuis le début de l'invasion russe, des Français tentent de quitter l'Ukraine en voiture. De l'autre côté de la frontière en Europe, des Français de l'étranger s'organisent pour pouvoir les accueillir. Les ressortissants dépourvus de moyens de locomotion restent quant à eux bloqués en Ukraine. Témoignages. 

« Je n’ai pas mangé, pas bu. Je suis juste scotché devant la fenêtre pour voir s'il y a des soldats qui arrivent ou s'il y a des avions qui passent. Nous avons tous peur de ce qu'il va se passer dans les prochaines heures ». 

À travers le store de sa fenêtre, Mohamed ne quitte plus des yeux la seule vue qui s’offre à lui. Le Français de 33 ans était en voyage d’affaire à Kiev pour quelques jours. Il devait repartir lundi en France. Mais ses avions se sont annulés, les uns après les autres. L'espace aérien ukrainien est désormais fermé. Il reste donc calfeutré dans son Airbnb du centre de la capitale, à quelques pas de la place Maïdan. Du jour au lendemain, il a pu observer le changement d’atmosphère dans les rues de Kiev, avec le début de l'invasion russe en Ukraine. 

Mohamed, un Français de 33 ans, est coincé à Kiev. <br />
DR
Mohamed, un Français de 33 ans, est coincé à Kiev. 
DR

« Quand je suis arrivé ici, tout était très calme. Les choses ont uniquement changé jeudi. C’est la panique, la peur, l’angoisse. C'est un état de guerre. J’ai vu des gens faire de longues files d'attente devant les pharmacies et les banques. Et j’ai aussi vu des gens qui prenaient leurs affaires et partaient en voiture.»

En l’espace d’une journée, Kiev est devenu une ville fantôme. Un couvre-feu a été déclaré jeudi, de 22h à 7h du matin, pour préserver la «sécurité » des habitants, après le début de l’invasion russe. 

(Re)voir : Ukraine : Kiev se réveille sous les bombes

« Sur les routes, dans la rue, il n'y a presque personne, les banques, les magasins, tout est fermé, c'est un désert », décrit Mohamed, sorti jeudi pour se rendre à l’ambassade française à Kiev. Il explique que cette dernière lui a simplement dit de se calfeutrer chez lui.

« J'ai demandé des informations. La réponse a été qu'on ne peut rien faire, juste des courses et rester chez nous. Aucun dispositif n'a été mis en place pour les Français ici. » 

L'ambassade de France en Ukraine a mis en place une cellule de crise jeudi soir, à destination des Français se trouvant en Ukraine. Elle invite les ressortissants présents sur place à contacter sa ligne téléphonique. 

C’est à la mi-journée que Mohamed entend ce qu’il lui semble être des bombardements et de rapides coups de feu, en milieu d’après-midi. « Il y a des sirènes qui retentissent de temps en temps. Et à chaque fois qu'il y a des sirènes, il y a des mouvements de panique », explique l'homme d’affaire. Les métros constituent de potentiels abris. Ils restent donc ouverts à Kiev. C’est là que se précipitent les habitants pour se protéger, à chaque coup de sirène. 


Je n’ai pas mangé, pas bu. Je suis juste scotché devant la fenêtre pour voir s'il y a des soldats qui arrivent ou s'il y a des avions qui passent.
Mohamed, ressortissant Français coincé à Kiev

Un épisode a particulièrement marqué Mohamed. Coincé dans son immeuble, il a assisté à une intervention de l’armée ukrainienne, lourdement armée de « mitraillettes et de Kalashnikov ». 

« Je les ai entendu fracasser la porte. Il y avait une dame qui hurlait, je ne sais pas ce qu’elle disait, je ne parle pas la langue ».

Depuis sa fenêtre, Mohamed observe l'agitation des troupes ukrainiennes à Kiev. 

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Pour Mohamed comme pour beaucoup d’autres Français et étrangers coincés à Kiev, le stress est dur à supporter, surtout quand on est loin des siens. 

« Il n'y a aucun taxi, aucun moyen de bouger, les stations de train, les bus, les cars, tout est fermé(…). C'est beaucoup d'inquiétude, beaucoup d’angoisse, de vivre avec la peur de ce qui va arriver. Il fait déjà noir, s'il y a des bombardements, ils se passeront pendant la nuit. Je ne vais pas pouvoir dormir.»

La peur se conjugue à la colère et au sentiment d’être abandonné par la France. 

« Nous sommes victimes d'une cause qui n'est pas la nôtre. On se sent délaissés, sans abris, il n'y a personne qui nous défend. C'est bien de défendre l'Ukraine, mais pensez à défendre les Français d’abord », argue Mohamed. 

Vendredi 25 février, 7h TU. à Kiev, Mohamed nous envoie cette vidéo prise depuis la fenêtre de son Airbnb : 

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Mohamed ne dispose pas de voiture. Mais nombreux sont les Français vivant sur place et disposant d’un moyen de locomotion, à avoir pris la route, faute de prendre les airs. 

On se sent délaissés, sans abris, il n'y a personne qui nous défend. C'est bien de défendre l'Ukraine, mais pensez à défendre les Français d’abord Mohamed, ressortissant Français coincé à Kiev

(Re)lire : Ukraine : quels numéros d'urgence et consignes pour les Français, Canadiens, Suisses et Belges ?

Vassili Le Moigne est chef d’entreprise et conseiller des Français en République Tchèque. Dès dimanche, voyant la situation en Ukraine se dégrader, il a fait appel à la solidarité des Français des pays limitrophes à l’Ukraine.

« Je me suis dit qu'il y allait avoir des mouvements de populations, des gens qui essaieraient de partir. Pour aller d'Ukraine jusqu’en France, il faut faire trente heures de route. Ces Français doivent être stressés, fatigués, après avoir conduit dans des conditions difficiles. C'est là que j'ai commencé à demander autour de moi si des gens pouvaient recueillir des Français pendant un ou deux jours, pour qu'ils puissent se reposer et parler de leurs épreuves », explique le conseiller résidant à Prague. 

Vassili Lemoigne est conseiller des Français de l'étranger en République Tchèque. Il a monté un réseau opérant dans sept pays pour accueillir les Français qui parviennent à quitter l'Ukraine. <br />
@VassiliLemoigne
Vassili Lemoigne est conseiller des Français de l'étranger en République Tchèque. Il a monté un réseau opérant dans sept pays pour accueillir les Français qui parviennent à quitter l'Ukraine. 
@VassiliLemoigne

Vassili Le Moigne ne s’arrête pas à Prague. « Je me suis dit que ça n’allait pas suffire ». Désormais, sept pays limitrophes accueillent ces Français, en Pologne, en Allemagne, en Autriche, en Slovaquie, en Tchéquie, en Roumanie et en Hongrie. 

Jeudi à la mi-journée, Vassili Le Moigne a été contacté près de 20 fois par ces Français inquiets et désireux de trouver un toit après le passage redouté de la frontière. Pour le moment, il se ferait sans encombre dans certains pays limitrophes, selon Vassili Le Moigne. Les exemples ne sont pas encore suffisamment nombreux, ils devraient l’être dans les prochains jours. 

« Pour l’instant, c'est le tout début des départs de familles depuis la fermeture de l’espace aérien. De ce que je sais, le passage se fait dans l’Union européenne. Mais est-ce la réalité ? », remarque le chef d’entreprise. 

Les Français qui font appel au réseau mis en place par Vassili Le Moigne sont « résignés, totalement stressés, ils ont vraiment peur, explique-t-il. Des gens se sentent isolés car il n'ont pas de moyens de transport. Des personnes me contactent aussi car leur famille est en Ukraine et qu'ils n'ont pas de nouvelles ». 

De toute cette détresse, c'est la générosité des familles d’accueil françaises qui frappe le plus le conseiller des Français en République Tchèque. 


Les Français de l'étranger se sont mobilisés en l'espace de quelques heures. Vassili Le Moigne, conseiller des Français de l'étranger 

« Une des choses qui m'a le plus plu dans tout ce qu'il se passe, c'est la solidarité des Français de l'étranger. Ils se sont mobilisés en l'espace de quelques heures. C'est comme ça que je suis passé de la République Tchèque à la Pologne et à tous ces autres pays. C'est fantastique. Ça a touché un nerf sensible, car on se dit tous que cela pourrait être nous, en Ukraine », remarque Vassili, le sourire aux lèvres.  

(Re)voir : Guerre en Ukraine : les habitants prennent la fuite

En tout, 1.000 foyers français sont déclarés en Ukraine. Selon Vassili Lemoigne, il resterait environ 500 familles sur le territoire, même s’il avoue n’avoir « aucun moyen de vérifier cela ». 

« Ce que vous pouvez faire pour m'aider, c'est de passer le message que si des Français d'Ukraine partent, ils ne sont pas complètement isolés, nous sommes-là », conclut Vassili Lemoigne, qui laisse ses coordonnées dans les groupes Facebook des Français vivant en Ukraine. 

Depuis dimanche dernier, une centaine de familles s’est déjà portée volontaire pour accueillir ces Français qui tentent de quitter le pays en guerre.  

(Re)voir : L'Ukraine envahie par la Russie

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