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Guerre en Ukraine : que faut-il entendre par "apocalypse" nucléaire ?

Lancement d'un missile balistique intercontinental lors d'essais en décembre 2020 depuis Plesetsk, dans le nord-ouest de la Russie.
Lancement d'un missile balistique intercontinental lors d'essais en décembre 2020 depuis Plesetsk, dans le nord-ouest de la Russie.
© Russian Defense Ministry Press Service via AP, File

Le 6 octobre Joe Biden met en garde contre un risque "d'apocalypse", pour la première fois "depuis la crise des missiles cubains" en 1962. Le président américain réagit aux menaces brandies par son homologue russe d'utiliser l'arme nucléaire. La Russie est-elle vraiment prête à utiliser des armes nucléaires? Décryptage avec Lova Rinel Rajaoarinelina, chercheure associée à la Fondation pour la recherche stratégique.

C'était le le 6 octobre, dans la soirée. Joe Biden s'exprimait devant un parterre de ses partisans à New York lors d'une collecte de fonds. "Nous n'avons pas été confrontés à la perspective d'une apocalypse depuis Kennedy et la crise des missiles cubains" a-t-il déclaré. Le président des États-Unis a ensuite ajouté: "comment Poutine peut-il s'en sortir ? Comment peut-il se positionner de façon à ni perdre la face, ni perdre une portion significative de son pouvoir en Russie?"

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Joe Biden a en mémoire une allusion faite par Vladimir Poutine le 30 septembre dernier dans un discours télévisé où il s'est dit prêt à utiliser "tous les moyens" dans son arsenal face à l'Occident qu'il a accusé de vouloir "détruire" la Russie. "Ce n'est pas du bluff" a-t-il rajouté. Vladimir Poutine "ne plaisante pas quand il parle d'un usage potentiel d'armes nucléaires tactiques ou d'armes biologiques ou chimiques, car son armée, on pourrait le dire, est très peu performante", a encore jugé le président américain.

Pour Lova Rinel Rajaoarinelina, chercheure associée à la Fondation pour la recherche stratégique, la question de l’emploi de l’arme nucléaire, à ce moment du conflit, est inévitable. Cependant, cet emploi reste très codifié. "Nous avons, d’une part, un dialogue stratégique, qui relève des mouvements militaires liés à une hausse ou pas de l’alerte nucléaire. Ce dialogue stratégique parle de choses factuelles sur le plan militaire et tactique. Et nous avons, d’autre part, la dialectique nucléaire. Ce sont deux choses différentes, mais l’une ne va pas sans l’autre. Et les deux ne s’adressent pas aux mêmes personnes. Les deux n’ont pas le même enjeu. Ce sont les deux volets de la dissuasion."

Un conflit mondialisé

De quelle type de guerre s’agit-il ? Pour la chercheuse, il s’agit d’un conflit mondialisé. "Nous n’avons pas des pays engagés sur le front comme nous avons pu le voir pendant les deux premières guerres, 14-18 et 39-45" explique-t-elle. "L’objectif ultime de Vladimir Poutine c’est de rejouer l’ordre mondial international. Il veut diriger le mouvement des pays non-alignés. Dans son intervention du 30 septembre, il a un discours de dissuasion nucléaire." Mais pour Lova Rinel Rajaoarinelina "ce qui se passe en Afrique, et ce qui se passe au niveau nucléaire est consubstantiel, c’est la même guerre pour Vladimir Poutine." La guerre, pour la chercheuse, se situe sur le terrain idéologique et l’Ukraine n’est qu’un "prétexte"

Lire : Russie-Ukraine : de quoi est constitué l'arsenal nucléaire russe ?

Les États-Unis ont supprimé les essais d’armes hypersoniques prévus au printemps dernier, souligne Lova Rinel Rajaoarinelina, alors que les Russes ont continué de leur côté avec Satan 2, un missile nucléaire intercontinental. "Ils ont un rapport agressif que nous [Occidentaux] n’avons pas."

Une guerre des opinions

Vladimir Poutine se situe sur un terrain politique. "Quand il utilise ce discours, il vise les opinions publiques de l’Occident qu’il sait très partagées sur les questions de néo-colonialisme et très divisées sur les questions identitaires." Et les opinions africaines sont très à l’écoute de celles occidentales rappelle-t-elle en soulignant la forte implantation de la chaîne russe RT qui depuis dix ans a ouvert 39 antennes en Afrique, "en alimentant un discours anti-occidental qui aujourd'hui est arrivé à maturité."

Il faut dissocier l’imminence de l’attaque de l’agressivité idéologique.
Lova Rinel Rajaoarinelina, chercheure associée à la Fondation pour la recherche stratégique.
Pour Lova Rinel Rajaoarinelina, même si elle a diminué, la France a une vraie mainmise, en termes de diplomatie, sur l’Afrique. "Une mainmise qui s’est disloquée par rapport à ce qu’elle était il y a dix-vingt ans, au profit de la Russie et de la Chine."

(RE)voir : France - Russie : guerre d'influence sur le continent africain
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Et Vladimir Poutine joue sur ce terrain. Il vaut ramener à lui un certain nombre de pays africains. La réponse se trouve encore une fois sur le plan politique. Selon Lova Rinel Rajaoarinelina "Vladimir Poutine ne peut pas reculer. Sa dialectique répond à une dialectique de dissuasion dans le cadre d’une discours politique. Il faut dissocier l’imminence de l’attaque de l’agressivité idéologique. " 
 

Cette menace de l'arme nucléaire intervient alors que les forces russes connaissent des revers sur le terrain. Comment l'expliquer ? "Il est parti sur une guerre pensant que ses bases étaient solides. Quant à Joe Biden en disant ça, que l’on frise l’apocalypse, il s’adresse moins à la Russie qu’aux pays de l’OPEP en leur demandant de choisir leur camp."

Ce 7 octobre, Karine Jean-Pierre, la porte-parole de la Maison Blanche, fait une mise au point aux propos partculièrement forts de Joe Biden : "Nous n'avons pas de raison d'ajuster notre propre posture nucléaire stratégique, pas plus que nous n'avons d'indications que la Russie se prépare à utiliser de manière imminente des armes nucléaires".
 

Une résolution du Conseil de sécurité a force de loi et ne peut être votée qu’à l’unanimité. Il faut ramener la Russie à cette incompatibilité juridique.
Lova Rinel Rajaoarinelina, chercheure associée à la Fondation pour la recherche stratégique

Il faut renvoyer les Russes au droit international souligne Lova Rinel Rajaoarinelina. "Un État démocratique repose sur deux piliers, la diversité et l’État de droit. À ce sujet, il est bon de rappeler la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU du 19 juin 1968 (sur la non prolifération des armes nucléaire n.d.l.r.), et complétée par celle du 11 avril 1995 qui dit : un État doté d’une arme nucléaire ne peut pas attaquer un État non doté sous peine d’une réaction des membres du Conseil de sécurité. "

L’ONU a un rôle à jouer

Pour Lova Rinel Rajaoarinelina, il faut rappeler la Russie à l’ordre du droit. "L’opinion doit comprendre qu’il y a une atteinte très grave à la sécurité internationale basée sur des principes que la Russie a votés par ailleurs. Une résolution du conseil de sécurité a force de loi et ne peut être votée qu’à l’unanimité. Il faut ramener la Russie à cette incompatibilité juridique. Et il ne faut pas oublier que Volodymyr Zelensky n’a pas la bombe atomique et qu’on est en train de tuer sa population. Il n’a pas le choix. Il endosse la posture du résistant qui lutte contre l’oppression hégémonique. "

En juin 2020, nous explique Lova Rinel Rajaoarinelina, Vladimir Poutine publie un décret dans lequel il expose la doctrine nucléaire de la Russie : "la Fédération de Russie se réserve le droit d’utiliser la force nucléaire en cas d’attaque à l’arme nucléaire massive contre elle et ses alliés. De même qu’en cas d’agression contre la Fédération de Russie avec des armements conventionnels et lorsque les fondements de l’État sont menacés. Dans cet article 17, il pose son concept de parapluie nucléaire, sans que nous sachions ce qui s'y trouve. "

Lire"L'arme nucléaire, ce n'est pas vraiment de la dissuasion mais l'équilibre de la terreur"

Pour la chercheuse, le discours de Vladimir Poutine du 30 septembre est un appel à rejoindre le parapluie nucléaire russe au moment où il vient de faire ratifier l'annexion de quatre régions d'Ukraine par référendum. "Mais personne n'agresse la Russie. C'est elle l'agresseur", rappelle-t-elle. En évoquant l'arme nucléaire, le président américain ne fait que le rappeler. "L'arme nucléaire nexiste que dans son non-emploi", martèle Lova Rinel Rajaoarinelina, et c'est toute sa difficulté. Elle pousse les adversaires à se parler quand le dialogue est interrompu car c'est une menace au dessus de tout. Elle rappelle aux hommes une certaine forme de décence. C'est le sens même de l'arme atomique."