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Guerre en Ukraine : quelles conséquences d’une coupure du gaz russe en Europe ?

<p>Dans une allocution tenue ce jeudi 31 mars, Vladimir Poutine menace de couper son gaz à l’Europe si cette dernière refuse de payer en rouble.</p>

Dans une allocution tenue ce jeudi 31 mars, Vladimir Poutine menace de couper son gaz à l’Europe si cette dernière refuse de payer en rouble.

Pavlo Palamarchuk/ AP

Vladimir Poutine menace l'Europe ce jeudi 31 mars de ne plus lui livrer de gaz si cette dernière refuse de payer en roubles. La Russie est pourtant historiquement le principal fournisseur de gaz naturel de l’Union européenne. Récession économique, baisse de la consommation énergétique des particuliers à l'hiver prochain, ouvertures de nouvelles routes du gaz, etc. Les conséquences d'une telle décision pour les Européens seraient nombreuses. Tour d'horizon.

Ce n’est pas la première fois que la menace plane sur les Européens. Déjà entre 2006 et 2008 puis, plus récemment, en 2014, à la suite de l'annexion de la Crimée par la Russie, Vladimir Poutine brandissait l’argument du gaz pour faire trembler l’Occident. Ce jeudi 31 mars, le président russe réitère sa menace. L’Allemagne et la France se "préparent" à un potentiel arrêt des importations de gaz russe à partir du 1er avril, a ainsi déclaré Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie, en déplacement à Berlin.

À (re)voir : Guerre en Ukraine : Moscou menace de couper le gaz russe en Europe

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Les Européens cherchent pourtant depuis 2006 à réduire leur dépendance à l’égard des importations de gaz naturel russe. Rien n’y fait : la Russie continue de fournir environ 40 % de la consommation de gaz européenne. À titre d’exemple, depuis le début du conflit en Ukraine, pétrole, gaz et charbon confondus, l'Europe a passé commande pour près de 17 milliards d'euros d'hydrocarbures russes. Si Vladimir Poutine mène à exécution sa menace, les prix du gaz vont s’envoler en Europe.

Ouverture de nouvelles routes du gaz naturel

Les prix élevés vont pousser les Européens à ouvrir de nouvelles routes de cargaisons de gaz naturel liquéfiés, principalement à l’Ouest. Mais les industriels ne pourront pas récupérer tout ce gaz importé. Les infrastructures nécessaires à leur regazéification après transports manquent sur le territoire européen et leur construction peut durer plusieurs années. Par exemple, en France, la création d’une structure flottante au large du Havre devrait prendre deux ans. Le gaz ne pourra donc pas être disponible maintenant.

"Un quart du gaz russe importé en Europe n’est ainsi pas remplaçable", selon Thierry Bros, professeur à Sciences Po et expert énergies. "Donc l’offre de gaz diminuera de toute façon, les prix vont augmenter et nous devons y faire face", déclare-t-il.

À (re)voir : Quelle alternative au gaz russe ?

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Récession économique pour les industriels

"L’issue pour les industriels est assez facile à anticiper", explique Thierry Bros. "L’effet de la hausse des prix sera immédiat. Certains industriels ne seront plus compétitifs, en particulier des secteurs comme ceux des engrais ou de la céramique", explique-t-il. Ils n’auront plus d’argent pour payer le gaz trop cher. Ils devront arrêter de produire et fermer leurs usines. C’est le début d’une récession.

D’autant plus que cette récession ne touchera pas uniquement les industriels acheteurs de gaz. Gaz et électricité sont interdépendants. Une partie du gaz sert directement à se chauffer certes. Une autre partie du gaz sert à générer de l’électricité. La récession pourrait toucher toutes les entreprises.

Sobriété énergétique pour les particuliers

Les conséquences pour les particuliers sont plus compliquées à prévoir, déjà parce qu’elles ne devraient pas se faire ressentir tout de suite. L’augmentation de la facture de gaz ne se verra pas trop en été. "La saison de chauffe est terminée, les particuliers n’utilisent le gaz plus que pour faire la cuisine", rappelle Thierry Bros. C’est seulement à l’hiver 2023 que nous pourrons observer ces changements.


Il me semble compliqué de contrôler si vous chauffez votre logement à 19°C plutôt qu’à 21°C. À part envoyer la police chez vous, c’est impossible à vérifier.Thierry Bros, professeur à Sciences Po et expert énergies

Ensuite, l’État a l’obligation légale de fournir assez de gaz aux particuliers. À contrario des industriels, la hausse des prix du gaz ne peut pas répondre à la loi du marché et l’effort doit être collectif. "Dans notre société, on a décidé de façon collective de ne pas accroître la pauvreté énergétique", rappelle Thierry Bros. De fait, lorsque les prix vont flamber, il y aura des chèques énergétiques pour y remédier. Si les particuliers consomment autant d’énergie qu'aujourd'hui, ils risquent de faire face à des pénuries.

Mais alors, comment l'État peut-il les pousser les particuliers à changer de comportement ? "Il me semble compliqué de contrôler si vous chauffez votre logement à 19°C plutôt qu’à 21°C. À part envoyer la police chez vous, c’est impossible à vérifier", détaille Thierry Bros. Pour ce faire, une seule solution : sensibiliser les populations à la sobriété énergétique. "Il va falloir pousser les citoyens européens à se chauffer un peu moins et à éclairer un peu moins", explique Thierry Bros. "Il s’agit d’un changement de comportement que l’on n’a pas vu dans les dix ou vingt dernières années puisque l’énergie n’était pas si chère", rappelle Thierry Bros.

Une nouvelle "Chasse au Gaspi"

"On revient à ce qu’on a vécu dans les années 1970 et cette fameuse "chasse au Gaspi", explique Thierry Bros. Une campagne lancée en pleine crise pétrolière visait à inciter les automobilistes à conduire le plus économiquement possible. Retirer les galeries du toit, lever le pied, regonfler ses pneus… En un an, 225 000 tonnes de pétrole ont ainsi été économisées. 

Si un particulier utilise sa Lamborghini pour faire quelque chose qu’il pouvait faire à pied, c’est de l’essence qu’il utilise pour une infirmière qui se déplace au domicile d'une personne âgée. Il faut voir le problème comme ça.

Thierry Bros, professeur à Sciences Po et expert énergies.

La menace aujourd’hui est semblable mais contexte n'est pas le même. "Aujourd'hui, on a différents moyens de communication pour sensibiliser. La conscience écologique se développe mais ne s’est pas encore vraiment concrétisée", détaille Thierry Bros. C’est peut-être l’occasion en temps de guerre d’accélérer la transition énergétique. "Espérons que ces comportements deviennent vertueux". "Prenons l’exemple d’un particulier qui utilise sa Lamborghini pour faire quelque chose qu’il pouvait faire à pied. C’est de l’essence qu’il utilise pour une infirmière qui aura besoin d’aller faire une prestation à domicile chez une personne âgée. Il faut voir le problème comme ça", compare Thierry Bros.

À noter, tout de même, qu’une partie de l’énergie électrique, dépendante du gaz, va être remplacée par du charbon, contrevenant aux défis écologiques de l’Europe. De son côté, l’administration Biden, pour faire baisser les prix de l’énergie, va puiser dans les réserves stratégiques de pétrole comme elle ne l’a jamais fait auparavant.