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Guerre en Ukraine : quelles conséquences économiques ?

Des moscovites dans le métro, le 24 février 2022. <br />
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AP - Alexander Zemlianichenko Jr
Des moscovites dans le métro, le 24 février 2022. 

AP - Alexander Zemlianichenko Jr

Cours des matières premières ou  sanctions envisagées… quelles sont les conséquences économiques de l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? Quelles pourraient être les conséquences d’un isolement du pays sur l’économie mondiale et sur la Russie ?

L’invasion russe de l’Ukraine a et aura des répercussions sur l’économie mondiale, notamment sur le prix des matières premières, mais aussi à la suite d'une potentielle exclusion de la Russie du réseau Swift et d'un possible isolement économique russe. Des conséquences d'autant plus graves qu'il pourrait s'agir du plus important conflit à avoir lieu sur le sol européen depuis les guerres des Balkans dans les années 1990.
  Pour Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste chez BDO France et professeure à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, les sanctions économiques n’impacteront pas la poursuite des opérations militaires mais auront "un impact désastreux sur la Russie" et des répercussions sur l’économie mondiale, en particulier sur le prix des matières premières.

Matières premières

 
Vladimir Poutine a choisi de lancer l’offensive a l’aurore, jeudi 24 février 2022. Aux alentours de 5 heures du matin, les soldats russes entraient sur le territoire ukrainien. Les marchés dormaient encore. À l’ouverture, le prix des matières premières s’envolait.
  L’économie russe dépend de l’exportation de matières premières. Le secteur représente 60% des exportations russes. La Russie est le premier producteur mondial de blé (l’Ukraine est cinquième), un des plus importants exportateurs de pétrole, fourni environ 40% du gaz européen et produit d’importantes quantités de métaux. Le pays est le premier producteur de palladium, utilisé pour la construction des pots catalytiques des voitures notamment, le deuxième producteur d’aluminium et de nickel, et le septième producteur mondial de cuivre. L’Ukraine, quant à elle, est le premier producteur mondial de maïs.
 
Le baril de pétrole a dépassé les 100 dollars par baril, la tonne de blé a atteint un niveau record à 344 euros la tonne et le prix du gaz naturel a bondi de 40% en une journée. "Paradoxalement, c’est un avantage pour la Russie, parce que nous n’avons pas arrêté d’importer les matières premières russes pour le moment", explique Mme Alsif. Ceci dit, l’économiste précise que cela est vrai sur le court terme. L’Allemagne, par exemple, dépend largement du gaz naturel liquéfié russe. Une fois qu’une alternative aux matières premières russes sera trouvée, cette trop grande dépendance économique se retournera inévitablement contre le pays.
 
Toutefois, il est pour le moment difficile de se passer des matières premières russes, en particulier du gaz. Selon le président du groupe pétrolier TotalEnergies, Patrick Pouyanné, s'exprimant à Paris lors du forum de la Fédération nationale des travaux public, "si le gaz russe ne vient pas en Europe, on a un vrai sujet de prix du gaz en Europe". Autrement dit, l’Europe n’a pour le moment aucune solution immédiate pour remplacer les importations de gaz venues de Russie.

Isoler la Russie et faire de Poutine un paria

L’une des sanctions envisagées est l’exclusion de la Russie du réseau Swift. Swift est l’acronyme de "Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication”. Il s’agit d’une société privée belge créée en 1973 qui rassemble plus de 11 000 établissements bancaires à travers le monde au sein d’un réseau de messagerie sécurisé dédié aux opérations financières. Ce réseau sert notamment à transmettre des ordres de paiement. L’an passé, en 2021, le réseau a transmis près de 11 milliards d’ordres de paiement. 
  Une exclusion de la Russie de ce réseau de communication Swift rendrait difficiles et coûteux les transactions financières pour les entreprises russes. Cela aurait des conséquences sur les exportations de matières premières russes, et de gaz notamment, et pourrait indirectement provoquer une hausse des prix de l’énergie. Certains membres du G7, européens en particulier, craignent cette hausse des prix. Une autre crainte des membres du G7 est la création de systèmes de paiement rivaux, en coopération avec la Chine, qui n’utiliseraient pas le dollar américain.
  Si la Russie venait à être isolée économiquement sur la scène internationale, les conséquences se feraient sentir principalement sur le prix des matières premières. Toutefois, diplomatiquement, le but affiché du président américain Joe Biden est de faire de Vladimir Poutine un « paria sur la scène internationale » en faisant payer le pays économiquement et sur le plan stratégique. En effet, les États-Unis, s’ils ne souhaitent pas s’engager militairement pour le moment, ont déjà imposé des restrictions sur la vente de technologies de défense américaines aux entreprise russes.
  Isolés certes du monde occidental mais pas de l’autre bord du pays. Depuis 2016, le principal partenaire commercial de la Russie est la Chine. En 2014, peu après l’invasion de la Crimée, Vladimir Poutine avait d’ailleurs conclu un contrat d’approvisionnement en gaz record de 400 milliards sur trente ans. Depuis, les deux Etats se sont rapprochés jusqu’à conduire des exercices militaires communs en mer du Japon en 2021. Le gouvernement chinois est resté relativement discret sur l’invasion de l’Ukraine. "Pour l’instant la Chine observe pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce qu’ils ont Taïwan en ligne de mire et ensuite parce qu’ils attendent de voir l’étendue des sanctions, parce qu’ils ne veulent pas se mettre l’Occident à dos", développe Anne-Sophie Alsif.

Des sanctions économiques sans réel répercussions sur le conflit ?

 "J’ai peur que les sanctions aient un impact économique très fort sur le pays sans impact sur les opérations militaires, parce qu’il ne semble pas que l’économie soit une priorité de Poutine", déclare Anne-Sophie Alsif. En effet, même avant la crise, la santé économique du pays n’était pas au beau fixe. Alors qu’elle était la huitième économie mondiale en 2013, la Russie pointe aujourd’hui au onzième rang et son taux de croissance diminue chaque année depuis une décennie.
 
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Or, la perspective de nouvelles sanctions économiques n’a pas empêché Vladimir Poutine de lancer une offensive sur l’Ukraine. Si de nouvelles sanctions économiques venaient à être mises en place, le peuple russe pourrait en pâtir directement. Au lieu de mettre un terme au conflit, de nouvelles sanctions pourraient appauvrir la Russie, sans pour autant pousser le pays à déposer les armes. Alors, la Russie connaîtra un "très fort appauvrissement", selon l’économiste, qui ajoute : "je ne dirais pas que les sanctions économiques ne servent à rien, loin de là, mais simplement que pour Poutine, l’économie est vraiment secondaire en ce moment". Une guerre qui appauvrira des Russes déjà pauvres donc, et pourrait briser l’Ukraine, pays démocratique depuis 1991.