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Haïti : dans le chaos du séisme en janvier 2010

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Reportage de Pascal Priestley, Guillaume Gouet et Cédric Alliot. Montage Benoît Tricot. Janvier 2010 (prix du Festival WebTV de la Rochelle)

Le 12 janvier 2010 survenait en Haïti l'un des plus graves séismes de l'histoire moderne, rasant en grande partie la capitale et tuant plus de 250 000 personnes. Nos journalistes Pascal Priestley et Guillaume Gouet se trouvaient sur place pour le tournage d'une série sur le thème du développement. Le récit de ces journées.

C’était la fin d’un après-midi haïtien paisible, dans notre village devenu familier.

Ce 12 janvier 2010 peu avant la tombée de la nuit, nous arrivons au terme du tournage du cinquième épisode de nos « Chroniques haïtiennes ». Reste cet entretien avec l’inspecteur de police. Demain, quelques ultimes prises de vues avant notre retour en Europe.
 
La série a débuté six mois plus tôt. Nous en sommes à notre troisième voyage. Notre démarche : décrire  la vie quotidienne d’une localité ordinaire de Haïti, dans la durée : dix épisodes sur un an.  Deux journalistes réalisent les reportages : Pascal Priestley, Guillaume Gouet (reporter d’images).

Lieu choisi après repérages : Thomonde, une bourgade du Plateau central haïtien (intérieur de l’île), brusquement désenclavée par la construction d’une route. A travers différents interlocuteurs nous abordons des thèmes qui relèvent ici de l’urgence : économie locale, chômage, émigration, éducation, santé…

Notre base locale est établie à Mirebalais, une petite ville à une heure de route. Un hôtel pourvu - chose  rare - de l’électricité nécessaire à nos équipements. Chaque jour, nous retrouvons à Thomonde les personnes qui composent notre récit.
 
16 h 53. Le policier s'interrompt.<br />
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16 h 53. Le policier s'interrompt.
(capture d'écran)
A 16 h 50, ce mardi 12, nous débutons en extérieur un entretien avec le policier du village. Son nom ne s'oublie pas : l’inspecteur Sylphar Désarmé.

À 16 h 53, l'inspecteur s’interrompt au milieu d'une phrase. Dans le viseur de notre caméra, l’image tremble.

La secousse

Cela dure près d’une demi-minute. Autour de nous, une certaine agitation mais aucune panique. Nous nous trouvons à une centaine de kilomètres de Port-au-Prince. Les maisons, pour la plupart en bois, ont tenu.

Les télécommunications étant interrompues, on devine l’événement plus qu’on n’en mesure la gravité. Nous regagnons Mirebalais dans la nuit sans en savoir beaucoup plus. Quelques dégâts ici et là. Rien de spectaculaire.

A la faveur d’une liaison satellite, nous parvenons à communiquer brièvement par internet avec la France. La nouvelle - encore très floue - d’une catastrophe majeure affectant la capitale commence à s’y répandre. A l'aube, nous prenons la route de Port-au-Prince.

 
En avançant vers le centre.<br />
<sub>(capture d'écran)</sub>
En avançant vers le centre.
(capture d'écran)
Il faudra de longues heures pour y parvenir, presque au pas, à contre-courant du chaos des véhicules fuyant la ville. A mi-chemin, nous découvrons les premiers bâtiments effondrés, encore épars. Au fil des kilomètres, l’image du désastre se densifie.

Des corps, gisant étrangement dans les rues ou au seuil des maisons, comme sortis à la hâte ou fauchés dans une tentative de fuite. Les premiers de dizaines de milliers.

En approchant du centre, ce n’est plus le tumulte qui nous frappe mais le silence, parfois seulement percé de cris ou de pleurs. Nous-mêmes ne parlons plus. Nous avançons et nous arrêtons pour filmer presque par automatisme, comme dans un sinistre rêve. Le pire nous attend plus loin.

Habitations, cathédrale, palais, universités, ministères … le cœur de la ville que nous avons quittée moins d’une semaine plus tôt est un amas de ruines. Les images emblématiques des dernières guerres nous viennent à l’esprit : Berlin, Hiroshima…

Sur ce qui fut un espace vert, des rescapés commencent à se regrouper. Premières tentatives d’organisation de la survie, de soins aux blessés. Premiers prédicateurs religieux, aussi, annonciateurs d’une apocalypse devenue brusquement plus crédible.

La ville morte

L'hôtel Montana après la secousse.<br />
<sub>(UN Photo/Logan Abassi) </sub>
L'hôtel Montana après la secousse.
(UN Photo/Logan Abassi)
Nous gagnons difficilement les hauteurs de la capitale, le faubourg résidentiel de Pétionville.

Le célèbre hôtel Montana, où nous avions logé lors de précédents séjours, n’existe plus. Sous ses décombres, plusieurs dizaines de clients et membres de son personnel. Devant ce qui fut son entrée, une multitude de corps alignés, hâtivement couverts d’un tissu sommaire.

L’hôtel Christopher, un peu plus loin, offre le même spectacle. L’Etat-major de la mission onusienne basée en Haïti depuis 2004 s’y trouvait en réunion à l'heure de la secousse. Presque tous ont été tués dans l’effondrement du bâtiment.

Tandis que Guillaume y filme la dérisoire tentative de déblaiement par une demi-douzaine de casques bleus, je reste près du véhicule, le long d’une route escarpée. Survient une nouvelle et violente secousse : une réplique. Aussitôt, une foule de milliers d’hommes et de femmes se précipite vers des zones moins exposées. Moment de panique et puis, de nouveau, le silence. La seconde nuit va tomber sur une cité-mouroir de trois millions d’habitants.

 
Un médecin auprès de blessés.<br />
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Un médecin auprès de blessés.
(capture d'écran)
Il faudra quatre jours pour que se déploient en ville les premiers secours internationaux. Quatre jours durant lesquels nous en avons parcouru les ruines, l’université écroulée sur quatre-cents étudiants, les campements de fortune, les hôpitaux ou dispensaires démunis, la morgue-charnier aux défunts sans nom déversés par pelleteuses.

Nous y avons aussi trouvé une population hébétée mais calme, affrontant l’impensable avec dignité. La quasi-totalité des sauvetages réussis l'ont été par les Haïtiens eux-mêmes dans ces heures décisives, malgré la faiblesse de leurs moyens. En dépit des rumeurs, les pillages ou violences ont été bien plus rares qu’une solidarité souvent efficace malgré le dénuement.

► voir des reportages courts réalisés alors pour les journaux de TV5monde

La ruche humanitaire

A l’aéroport où nous nous rendons quotidiennement pour des « directs » et la transmission de nos images, c’est un tout autre spectacle. La tour de contrôle détruite, c’est l’armée américaine qui a pris en main l’autorité sur le trafic aérien. Si les premiers avions à se poser ont pu amener le surlendemain du séisme des dizaines de journalistes et leurs équipements, il n’en est pas de même des secours, même de première urgence.

 
Le tarmac de l'aéroport.<br />
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Le tarmac de l'aéroport.
(capture d'écran)
Embouteillage historique pour l’atterrissage, des centaines d’appareils en attente. Les premiers arrivés ne sont pas toujours ceux qu’on désirait le plus impatiemment.

Des évangélistes passent avant des pompiers entraînés aux séismes. Des équipes tardent à se déployer, inquiètes de leur sécurité. Des distributions de vivres par hélicoptères tournent au fiasco.

Jour après jour, pourtant, l’aide internationale se met en place, stimulée par un élan médiatique mondial. Pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire.

Encore assommée, Haïti voit brusquement un nuage de milliers d’ONG  s’installer dans le sillage de son infortune. Avec soulagement, pour les plus utiles, avec perplexité ou agacement pour beaucoup d’autres. Au fil des semaines, la méfiance se muera souvent en hostilité, qu'aggrave une épidémie de choléra importée par le contingent des Nations-Unies. Le processus d’aide à la catastrophe haïtienne reste, dix ans plus tard, un sujet de controverse.
 

Cicatrices

Le séisme du 12 janvier 2010 était de magnitude 7, c’est à dire proche de la puissance d’une bombe nucléaire de 5 mégatonne. Son bilan ne sera jamais précisément établi. Selon les sources officielles haïtiennes et américaines, il s’élève à plus de 250 000 morts. Des centaines de milliers de personnes y ont été en outre gravement blessées, pour beaucoup amputées. Plus d’un million et demi de Haïtiens se sont retrouvés sans abri, relogés durant des années dans des camps de sinistrés.

Le sort de Haïti a pourtant suscité immédiatement un élan mondial de sympathie. Une conférence internationale en faveur de sa reconstruction se tient fin mars 2010 à New York. Les pays donateurs s’engagent pour près de huit milliards d’euros d’aides. Une partie seulement de cette somme sera effectivement levée. Fort peu arrive à destination.  Dix ans plus tard, le pays demeure en crise politique et économique. Sa reconstruction est aujourd’hui considérée comme un échec à la fois pour lui,  pour la communauté internationale et pour la galaxie humanitaire.

Pour sa part, l'équipe de TV5monde est retournée les mois suivants en Haïti à plusieurs reprises. Elle y a poursuivi ses Chroniques haïtiennes tout en les réorientant, par la force des choses, sur les suites du séisme. Elle réalisait sur le sujet en juillet 2010 un document plus long (36') présenté dans une édition spéciale : "La vie quand même" :

  En janvier 2011, une nouvelle émission spéciale de TV5monde dressait, un an après la catastrophe, un état des lieux modérément optimiste. Voir ici les cinq reportages de Pascal Priestley et Guillaume Gouet volets réalisés à cette occasion.