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Haïti : "les institutions n'ont plus le contrôle de la situation"

Le président d'Haïti, Jovenel Moise, assermenté au Parlement à Port-au-Prince mardi 7 février 2017 © AP Photo/Dieu Nalio Chery
Le président d'Haïti, Jovenel Moise, assermenté au Parlement à Port-au-Prince mardi 7 février 2017 © AP Photo/Dieu Nalio Chery

Depuis le début de l'année, des manifestants protestent contre la vie chère et la corruption dans le pays. Ils réclament la démission du président Jovenel Moïse, au pouvoir depuis deux ans. Quelle est l'origine de cette nouvelle crise ? Pourquoi Haïti est-elle autant en proie aux tensions ? Analyse d'Eric Sauray, avocat et politologue haïtien, spécialiste d'Amérique latine, et témoignage d'un universitaire à Port-au-Prince. 

TV5MONDE : comment expliquer la crise actuelle en Haïti ?

Eric Sauray : Il y a d'abord une cause immédiate. Le fait que le pouvoir reste muet face à la demande des citoyens de traduire en justice les personnes indexées dans plusieurs rapports (dont celui de la Cour supérieure des comptes publié fin janvier, ndlr) sur l'affaire PetroCaribe.
 

Cette crise peut aussi s'inscrire dans l'histoire politique d'Haïti. Ce pays traverse de graves crises politiques tous les deux ans. Le peuple s'impatiente parce que le pouvoir en place est incapable de répondre aux demandes de justice sociale, d'éducation, d'une meilleure répartition des richesses du pays.

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TV5MONDE : pourquoi le pouvoir ne parvient-il pas à répondre aux demandes de la population ?

E.S : Cela s'explique par l'inexpérience du président Jovenel Moïse qui est issu du monde de l'entreprise et qui n'a aucune expérience en politique. Je pense qu'il se rend compte que la politique... c'est compliqué. Le gouvernement n'est pas non plus à la hauteur en n'aidant pas le président à faire face à ses responsabilités. Là encore, ce gouvernement est composé en partie de personnes qui n'ont jamais fait de politique. Enfin, le Parlement ne joue pas son rôle, soit en soutenant le gouvernement en place, soit en le renversant s'il n'en est pas satisfait. On a donc un ensemble d'institutions qui n'a plus le contrôle de la situation. Et un peuple qui demande des explications, qui a des exigences, et qui aimerait sortir de la misère et de la pauvreté.

TV5MONDE : Les manifestants réclament d'ailleurs la démission du président Jovenel Moïse, à la tête d'Haïti depuis deux ans. Pourquoi cristallise-t-il ?

E.S : Je pense que sa personnalité joue, notamment le fait qu'il ne prenne pas beaucoup la parole. Jovenel Moïse est aussi mal à l'aise car il est indexé dans la dilapidation des fonds de PetroCaribe. On considère donc qu'il participe de la tradition d'impunité en Haïti. Il faut en parallèle pointer l'inertie de la justice. Le président Moïse peut être inexpérimenté, dans une incapacité à comprendre l'urgence du moment, mais si la justice faisait son travail, il y aurait sans doute une autre manière pour les citoyens de revendiquer plutôt que d'utiliser la violence. Même s'il faut rester prudent car pour une fois en Haïti, il y a une crise sans dirigeant politique réellement identifié. On dit qu'il y a une opposition, mais ce n'est pas vraiment une opposition démocratique car elle n'est pas représentée au sein du Parlement. Il s'agit plutôt d'agitateurs traditionnels qui, quel que soit le pouvoir en place, souhaitent le renverser.

Enfin, Jovenel Moïse est aussi lié à l'ancien pouvoir de Michel Martelly à qui on reproche aussi beaucoup de choses. Michel Martelly l'avait soutenu lorsqu'il était chef d'entreprise, ce dont il s'est vanté, et l'a choisi pour lui succéder, ce qui était une erreur fondamentale. Jovenel Moïse a sans doute des qualités, mais il n'a certainement jamais imaginé accéder à cette fonction. Michel Martelly l'a en quelque sorte lancé en politique parce qu'il ne souhaitait pas que d'autres personnes plus qualifiées que lui, lui succèdent. Ce qui était, là encore, une erreur. Haïti paie ce choix qui n'était ni un choix réfléchi, ni dans l'intérêt du peuple haïtien.

TV5MONDE : est-ce une manière pour Michel Martelly de conserver une mainmise sur le pouvoir ?

E.S : C'est sans doute ce que Michel Martelly a pensé, comme d'autres avant lui, par exemple Jean-Bertrand Aristide à l'égard de René Préval. C'est une histoire de classe sociale : Jovenel Moïse était un simple chef d'entreprise de province. Michel Martelly pensait certainement avoir un homme de paille qu'il pourrait contrôler après avoir quitté le pouvoir. Il n'a donc pas pensé à l'avenir de son pays, ce qui pose un problème fondamental. 

TV5MONDE : quelles sont les solutions pour sortir de la crise ?

E.S : Aucun dirigeant sérieux n'émerge. Mais il y a aura sans doute une solution institutionnelle. En Haïti, ils trouvent toujours des formules auxquelles on ne pense pas ! Peut-être du côté du président de la Cour de Cassation, du Premier ministre en place... Quoi qu'il en soit, il y a un risque de voir ce pays s'enfermer dans l'instabilité, de voir le satut quo perdurer, et surtout de revenir en arrière, c'est-à-dire en 1986 après la chute de Duvalier.

TV5MONDE : la famille Duvalier n'a d'ailleurs peut-être pas dit son dernier mot avec François-Nicolas, le fils de l'ancien président, très présent en Haïti depuis quelques temps et qui ne cache pas ses ambitions en déclarant en juillet dernier vouloir "incarner la renaissance haïtienne". Joue-t-il déjà un rôle dans le pouvoir actuel ?

E. S 
: Je ne sais pas s'il joue un rôle dans le pouvoir actuel. C'est vrai qu'on parle beaucoup de ses ambitions. Il existe sans doute une nostalgie de la période de Duvalier, mais là encore, il reviendra aux citoyens haïtiens de prendre leurs responsabilités. Je pense qu'il y a d'autres problèmes sérieux à régler : un contrat social à revoir, un projet de société à penser. Et je ne suis pas certain que François-Nicolas Duvalier s'il devait arriver en responsabilité, y ait pensé, ni les anciens duvaliéristes autour de lui. Ce serait plutôt un retour en arrière, une idée de revanche. Et pour la société haïtienne, encore une catastrophe politique.