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Haïti : un carnaval sous haute tension ?

Des centaines de manifestants demandent la démission du président Jovenel Moïse, à Port-au-Prince, le lundi 21 octobre 2019. 
Des centaines de manifestants demandent la démission du président Jovenel Moïse, à Port-au-Prince, le lundi 21 octobre 2019. 
AP Photo/Rebecca Blackwell.

Le carnaval haïtien est une véritable institution. Incontournable, il est l’un des évènements culturels les plus attendus sur l’île caribéenne. Une manne économique importante dans un pays à la pauvreté endémique. Pourtant cette année, il est menacé par la crise sécuritaire qui gangrène le pays.

Les festivités devraient commencer ce dimanche 23 février. C’est le Premier ministre haïtien Jean-Michel Lapin qui l’assure ; les dates prévues et le parcours traditionnel restent maintenus.

"Comment penser aller au carnaval, danser, sans pouvoir ensuite rentrer chez vous car on va vous tuer, vous kidnapper ou vous tirer dessus?", interroge un fonctionnaire sous couvert d'anonymat, par peur de perdre son emploi, sur le lieu traditionnel du défilé dans la capitale haïtienne.

Une inquiétude qui envahit les rues de Port-au-Prince, si bien que bon nombre de ses habitants, jugent indécent le maintien de l'organisation du carnaval.
 

Une grave crise sécuritaire


Depuis le début de l'année, le pays enregistre en effet une recrudescence des enlèvements monnayés contre des rançons. Ce qui s'ajoute à la violence habituelle des bandes armées.

Lundi 17 février, directement confrontés à cette criminalité, les policiers ont troqué leur uniforme pour celui des manifestants. Ils exigent de meilleures conditions de travail et le droit de former un syndicat.

"Un agent en début de carrière gagne 19.000 gourdes (180 euros, par mois), ça ne peut servir à rien, absolument rien", dénonce un policier dans les rangs d'une nouvelle manifestation mercredi.  

Des policiers qui défilent masqués, armes à la main, n’hésitant pas à tirer en l’air pour exprimer leur défiance envers les autorités.

Les stands du carnaval sont incendiés lundi par les policiers manifestants. Deux jours plus tard, ce sont les véhicules et les équipements destinés aux chars musicaux du carnaval qui sont réduits en cendres.


Un véritable business     


Malgré ces incidents majeurs, les trois jours de carnaval sont maintenus. Plus qu’une simple fête, cet événement est économiquement crucial pour ce pays classé parmi les plus pauvres du monde.

Pierre Kerense est chorégraphe. Et comme tous les habitants de Port-au-Prince, il subit le stress engendré par le climat d'insécurité actuel. Mais pour le quarantenaire, le carnaval est vital.

"C'est aussi un business, beaucoup de gens dépendent du carnaval pour, chaque année, payer leur loyer ou l'école de leurs enfants", explique-t-il.

Dans l'atelier d'Arnelle Laguerre, l'activité bat son plein. Pour cette couturière et beaucoup de ses collègues, le carnaval constitue la période la plus intense de l’année.

"Dans les jours précédant le carnaval, nous travaillons toujours d'arrache-pied, avec beaucoup d'ouvriers : je peux en avoir quarante le jour et d'autres qui viennent travailler la nuit", témoigne la styliste, qui prépare depuis 20 ans des costumes pour ce rendez-vous incontournable de la vie haïtienne.
                 

Un carnaval annulé en 2019


Le scénario tend à se répéter. En 2019 déjà, le carnaval était menacé par les violences. En février 2019, au moins sept personnes avaient trouvées la mort dans des violences en marge de manifestations. Ils réclamaient la démission du président Jovenel Moïse et une amélioration de leurs conditions de vie.

Cette instabilité populaire et politique avait poussé le gouvernement à annuler le carnaval, un coup dur pour tous les professionnels qui y participaient.

"On avait commencé à travailler, à dépenser", rappelle Arnelle Laguerre, qui anticipe les commandes de costumes plusieurs mois avant les appels de dernière minute du comité organisateur. "On devait quand même payer (les ouvriers)".

Face aux taux d'emprunt prohibitifs des banques, les artisans jonglent avec des prêts informels, ce qui empêche la stabilité de leurs petites entreprises et la pérennité des emplois.

Entourée des piles de costumes en préparation, Arnelle Laguerre préfère ne pas calculer ses frais de production.

"L'électricité vient d'être coupée dans le quartier, on est obligé de lancer la génératrice. Tout ça, ce sont des coûts", déplore la styliste de 58 ans.

Dans l'atelier, chacun sait parfaitement combien de machines à coudre peuvent être branchées sans dépasser la faible capacité du petit groupe électrogène posé dans la cour.

Quotidiennes, les pénuries de courant accentuent la psychose des habitants de Port-au-Prince, qui fuient désormais les rues de la capitale la nuit, de peur d'être rançonnés ou enlevés.