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Hong Kong : "Les manifestations ne posent pas de problèmes en termes d'intérêts économiques pour la Chine"

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L'économie de la troisième place boursière au monde commence à ralentir, après deux mois de manifestations massives dans les rues. Une baisse de régime de l'économie hongkongaise était déjà amorcée, mais elle s'accentue aujourd'hui. Quel poids a l'économie dans ce conflit social ? Entretien avec Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine.

TV5MONDE : L'économie de Hong Kong déclinait déjà depuis le début de l'année, mais les manifestations semblent accentuer ce ralentissement : quelle est votre analyse à ce sujet ? 

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, (politique étrangère et de sécurité de la Chine et des deux Corées).

Antoine Bondaz : C'est un ralentissement de la croissance économique qui est en cours, plus qu'un déclin ou une dégringolade, et ce ralentissement de croissance a débuté avant les manifestations. Mais dans le cadre de la guerre commerciale en cours, entre les Etats-Unis et la Chine, Hong Kong est normalement préservée. Hong Kong n'est pas censée souffrir autant en termes de commerce que le continent chinois, pour une raison simple : les sanctions américaines via les droits de douane ne concernent pas Hong Kong, qui sert de plateforme pour l'importation chinoise de biens américains.  Il faut savoir que les Américains ont un excédent commercial avec Hong Kong, à l'inverse de la Chine continentale, avec laquelle ils ont un déficit de 400 milliards. Aujourd'hui, en réalité, il y a un ralentissement économique dans toute la région, dont Taïwan et Singapour. 

Hong Kong est une place boursière mondiale importante, que peut-il arriver si les manifestations continuent ? 

A.B : A long terme, l'impact des manifestations ne peut pas être positif. La mise en doute de la stabilité sociale et politique de Hong Kong fera que cette place sera moins attractive qu'avant, mais elle restera malgré tout une place financière importante. Cette baisse d'attractivité de Hong Kong peut se traduire par des investissements un peu moins importants et des entreprises qui peuvent déplacer leur siège social. La volonté des manifestants est surtout de ne pas impacter les petites activités commerciales, qui sont le plus souvent favorables à la Chine.

Le but du gouvernement chinois est de séparer une partie de l'opinion publique des manifestants avec ce discours sur le coût économique.

Donc, ce que craignent les manifestants, c'est que tous les intérêts économiques se liguent contre eux, ce qui est la stratégie de Pékin, qui le dit ouvertement et le souhaite. Pour l'instant c'est en grande partie le tourisme qui est touché par les manifestations. La question qui se pose est donc : "qui sont les plus touchés entre les gros et les petits ?". Sur le court terme, ce sont surtout les petits, pas les gros. Ce qui n'arrange pas les manifestants. Mais à terme, comme le tourisme est touché, ce sont tous les commerces liés qui risquent d'être affectés, dont celui des produits de luxe associés au tourisme, qui dépend en particulier des touristes chinois et taïwanais.

Le gouvernement chinois a-t-il intérêt à réprimer les manifestations comme sur le continent, ou bien doit-il tempérer les choses, pour préserver l'intégrité économique et financière de Hong Kong, ainsi que celle du continent ?

A.B : Pour Pékin, les intérêts politiques, d'unité du pays et de légitimité du Parti, seront toujours plus importants que les intérêts économiques. Mais il faut aussi relativiser le poids économique de Hong Kong aujourd'hui, face à la Chine. En 1997, Hong Kong pesait entre un quart et un cinquième de l'économie chinoise, aujourd'hui c'est un quarantième. Malgré tout Hong Kong reste quand même très importante, parce que son système économique est différent et que c'est une porte d'entrée pour les investissements étrangers en Chine ainsi qu'une porte de sortie pour les capitaux chinois. Mais son importance économique est bien moindre qu'en 1997.

En réalité, Pékin ne gère pas des manifestations, mais la politisation d'une génération. Ce qui est une gageure. 

Le gouvernement chinois explique, de toute manière, dans son argumentaire économique, que les manifestations ne posent pas de problèmes en termes d'intérêts économiques pour la Chine, mais que le désordre social aura par contre un coût économique. Pékin insiste en expliquant que ce coût sera porté par les Hongkongais et que ce n'est donc pas leur intérêt qu'il y ait ce désordre social. Le but du gouvernement chinois est de séparer une partie de l'opinion publique des manifestants avec ce discours sur le coût économique. Sachant que le gouvernement de Pékin reprend en main le dossier depuis dix jours, avec une rhétorique qui parle de terrorisme. Ce qui leur ouvre plusieurs options, mais qui ne veut pas dire qu'ils vont intervenir. Sauf que s'ils ont besoin, maintenant ils peuvent le faire. C'est inquiétant, d'autant plus qu'il y a le 70ème anniversaire de la République populaire de Chine le premier octobre, et que Pékin ne peut pas se permettre d'apparaître affaibli aux yeux du monde et surtout aux yeux des Chinois.

Les intérêts occidentaux sont importants à Hong Kong : peuvent-ils jouer dans la résolution du conflit social en cours ? 

A.B : Oui, c'est une variable dans l'équation chinoise si Pékin intervient, mais au niveau de son image à l'international, la Chine s'en moque. Qui critique la situation à Hong Kong ? Surtout les Occidentaux, et encore, avec une très faible mobilisation politique. Il y a eu un coup de maître diplomatique de la Chine, il y a peu, sur le Xinjang. Vingt deux pays occidentaux, dont 18 européens, ont signé une tribune critiquant les abus des droits de l'Homme dans cette région. La Chine, en réponse, a fait signer une lettre par 39 pays, dont des pays musulmans, disant qu'ils soutenaient la politique chinoise au Xinjang. Le message de la Chine a été : "Vous êtes les pays occidentaux, vous n'êtes pas la Communauté internationale". Ce qui est très difficile dans cette affaire, c'est que la Chine n'attendra pas une déclaration d'indépendance de Hong Kong pour intervenir et que les jeunes manifestants ont des revendications politiques plus importantes que leurs intérêts économiques. En réalité, Pékin ne gère pas des manifestations, mais la politisation d'une génération. Ce qui est une gageure. 


Quelques rappels sur Hong Kong et les événements en cours

Hong Kong  est redevenue chinoise — rétrocédée par le Royaume-Uni — en 1997, mais le territoire bénéficie d'un statut particulier, celui de "région administrative spéciale de la République populaire de Chine". Les différences entre Hong-Kong et la Chine continentale se situent à de nombreux niveaux, tant politiques, juridiques qu'économiques, et font de cette ville et de son territoire, la "zone la plus libérale du monde"… et la plus riche de Chine.  

L'économie de Hong Kong en quelques chiffres :

— La ville la plus riche de Chine avec 61 000 dollars américains de PIB par habitant en parité de pouvoir d'achats. (16 600 dollars en Chine).
Troisième centre financier au monde
Cinquième port au monde
47% des échanges économiques avec la Chine
Impôt sur les société de 0%
Prix du mètre carré de logement à 22 000 € le mètre carré, soit deux fois plus que Paris
Les services représentent 92,7% du PIB de Hong Kong
Seulement 2% de l'alimentation consommée n'est pas issue de l'importation
Très grandes inégalités : les revenus des 10 % des foyers les plus riches étaient 44 fois supérieurs à ceux des 10 % les plus pauvres. (Rapport Oxfam, 2012). 

Une gouvernance à part 

Le gouvernement chinois n'administre pas directement Hong Kong, qui, par son statut, est piloté économiquement par le HKTDC (Hong Kong Trade Development Council — Conseil de développement du commerce de HongKong). Hong Kong n'obéit pas aux lois nationales de la République populaire de Chine à quelques exceptions près : la Défense et les Affaires étrangères.

La première manifestation populaire "pour la démocratie" a débuté le 31 mars 2019 afin de contester un amendement de "la loi sur les extraditions des opposants politiques", voulu par Pékin. Le 9 juin 2019, plus d'un million de personnes défilaient dans les rues. Mais cette contestation populaire n'est pas la première : depuis la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997, chaque premier juillet des manifestations sont organisées par l'ONG du Front civil des droits de l'Homme (FCDH), en faveur "de la démocratie, du suffrage universel, des droits des minorités et de la protection de la liberté d'expression". C'est le FCDH qui est à l'initiative des  manifestations qui se répètent depuis le 31 mars 2019.