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Ile de Hans : la fin d'un vieux contentieux entre le Canada et le Danemark

L'île Hans, 1,3 km2, désormais traversée par une frontière entre Danemark et Canada depuis la signature d'un traité le 13 juin 2022.
L'île Hans, 1,3 km2, désormais traversée par une frontière entre Danemark et Canada depuis la signature d'un traité le 13 juin 2022.
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Coupé en deux ! Canada et Danemark ont signé un traité pour se partager un minuscule ilôt désertique situé au milieu d’un étroit bras de mer, le détroit de Nares. L’île de Hans, 1,3 km2, appartient désormais pour moitié au Canada et au Danemark. Un enjeu qui semble dérisoire, mais ce territoire est situé en mer Arctique, une zone riche en ressources, pétrolière et halieutique.

Une terre contestée depuis 49 ans : l’île de Hans, 1,3 km2, pile au milieu d’un bras de mer, le détroit de Nares, qui coule entre l’île canadienne d’Ellesmere et le territoire autonome du Groenland. Ce détroit est large d’à peine 22 milles (40 km). Canada et Danemark se le disputent à coup de caisses de whisky ou de schnaps, ou de drapeaux à feuille d’érable plantés sur ce caillou désertique en forme de haricot.
Le drapeau canadien en 2005, et celui danois en 2002.
Le drapeau canadien en 2005, et celui danois en 2002.
© Canadian Department of National Defense, Polfoto
Cette bataille pour ce confetti est un épisode des contentieux qui se multiplient entre Russie, Canada, États-Unis, Norvège et Danemark pour délimiter dans l’océan Glacial leurs zones économiques exclusives respectives.

Le 13 juin 2022, Canada et Danemark mettent fin à leur différend et signent un accord partageant l’île en deux, créant de ce fait la première frontière terrestre entre le Canada et l’Europe.

"L'Arctique sert de phare à la coopération internationale, où l'Etat de droit prévaut", déclare à l'AFP la ministre des Affaires étrangères canadienne Mélanie Joly en rajoutant, "alors que la sécurité mondiale est menacée, il n'a jamais été aussi important pour les démocraties comme le Canada et le Danemark de travailler ensemble, aux côtés des peuples autochtones, pour résoudre nos différences en accord avec le droit international".
  Cet accord devient subitement un modèle de résolution des litiges territoriaux à travers le monde, alors que la Russie se bat en Ukraine pour étendre son territoire après avoir annexé la Crimée en 2014.
 
La Ministre des Affaires étrangères du Canada,  Mélanie Joly et son homologue danois Jeppe Kofod, signent le 13 juin à Ottawa un traité sur la partition de l'île de Hans. 
La Ministre des Affaires étrangères du Canada,  Mélanie Joly et son homologue danois Jeppe Kofod, signent le 13 juin à Ottawa un traité sur la partition de l'île de Hans. 
© AFPTV
Le ministre danois des Affaires étrangères, Jeppe Kofod, fait ce rapprochement en déclarant que la résolution du conflit intervient au moment où "l'ordre international fondé sur le droit se trouve sous pression", et que les valeurs démocratiques sont "attaquées". Il espère "inspirer d'autres pays à suivre la même voie"

Pourquoi ce différend ?

Le détroit où est placée l’île est large de 22 milles, or selon le droit international, un pays a le droit de revendiquer les territoires situés à 12 milles de ses côtes. 12 plus 12 font 24 et pas 22… Donc aucun des deux pays ne pouvait vraiment dire que Hans lui appartenait.
L'île de Hans située entre le Canada et le Groenland.
L'île de Hans située entre le Canada et le Groenland.
© TV5MONDE
En 1933, la Cour permanente de justice internationale, sous l’égide de la défunte Société des nations, avait attribué l’île au Danemark. Mais quand en 1973, les deux pays ont entrepris de fixer définitivement leur frontière dans le détroit de Nares, l’îlot a surgi comme un élément de discorde. Le traité en effet trace une ligne entre 127 points en mer entre les deux pays sauf entre deux bornes, la 122 (pour être exacts : à 80°49’2 de latitude et 66°29’0 de longitude) et la 123 (80°49’8 et 66°26’3). Un "trou" où se trouverait l’île de Hans.

La "guerre du whisky"

L’île est inhabitable et inhabitée, mais se situe sur un territoire potentiellement riche en ressources énergétiques (pétrole et gaz).

En 1984, l’armée canadienne débarque, plante son drapeau et y laisse une bouteille de whisky.
Les Danois ne pouvaient pas se laisser faire. Le ministre du Groenland débarque à son tour, enlève le drapeau à feuille d’érable, hisse la croix blanche sur fond rouge danoise et laisse une bouteille de schnapps à la place de l’alcool canadien !

Les revendications canadiennes ont refait surface quand des prospections dans la zone ont révélé l’existence de gisements de pétrole. La compagnie canadienne Dome Petroleum a lancé des campagnes de prospection entre 1981 et 1983. 
 

Mais ces réserves de pétrole et de gaz seraient trop profondes et situées dans une zone parcourue d’icebergs qui rendraient tout projet de forage bien trop difficile selon le professeur de droit international expert de l'Arctique Michael Byers interrogé par le quotidien américain The New York Times : "Ce serait du pétrole extrêmement cher si nous devions forer à une telle profondeur, et dans cet endroit, dans dix, vingt ou trente ans. Nous aurions perdu notre combat contre le réchauffement climatique."

C’est exactement cette motivation qui anime Emmanuel Hussenet qui proposait dès 2017 à tout un chacun de devenir citoyen de l’île de Hans. 

Une île "universelle"

L’explorateur français de 55 ans n’a pas cessé de parcourir le Grand Nord, à pied ou en kayak. En 2003, il pagaye deux mois (l’été) avec Kim Hafez sur les 1000 km de la rivière Nelson au Canada. Entre 2008 et 2011 il lance des expéditions appelées les "Robinsons des glaces".  Il part en 2013-2014 dans la région de Qanaaq (Thulé) pour tenter d’atteindre l’île de Hans. Il en tire un livre "Robinson des glaces"

C’est à ce moment qu’il a l’idée de créer l’association "Hans Insula Universalis" et lance un site internet pour tenter de faire de cette île un symbole de conscience et de responsabilité collective face aux grands enjeux climatiques.

Le site n'existe plus aujourd'hui. Si on tente de cliquer sur le lien, on constate qu'il ne s'agit pas du tout de la belle utopie lancée par Emmanuel Husset. "Ce projet avait surtout une dimension esthétique" explique-t-il "et il était très compliqué de le maintenir. J’ai abandonné au bout de quelques années". Mais ce qui le mobilisait à l’époque en 2017 reste toujours valable en 2021, voire d'avantage.

Un enjeu climatique

L'explorateur des glaces prônait la création d'une zone de protection du froid afin de ralentir l'inévitable réchauffement planétaire et la fonte des glaces.
   "Ça fait dix ans que je réfléchis à cette île et en apprenant la nouvelle de sa partition entre les deux pays, je me suis dit c’est un bon début. Car la situation était complètement ridicule".
 
Cette querelle est une querelle coloniale.
Emmanuel Hussenet, explorateur
Emmanuel Hussenet estime qu’il s’agissait d’un orgueil mal placé, "les Canadiens voulaient montrer qu’ils campaient solidement sur les positions par rapport aux Américains."

Mais pour l'explorateur, les enjeux dépassent le plan politique et se situent sur un plan philosophique : "Il s’agit d’une querelle liée à l’idée de s’approprier les choses. En termes de légitimité territoriale quand il s’agit d’un pays habité, avec des gens qui travaillent, qui exploitent la terre, qui ont une langue, une culture, on peut dire qu’on créé une nation. Il y a une logique, ne serait-ce qu’administrative, pour que des pays existent. Mais au nom de quoi cette logique devrait-elle se reporter sur tous les petits coins de la terre, y compris les milieux naturels qui sont non seulement inhabitables, mais souvent inexploitables du moins en l’état ? Cette querelle ressemble à une querelle coloniale."
 
Nous ne sommes pas capables en tant qu'hommes de penser le bien commun, un bien commun qui ne lèserait personne puisqu'il n'y aurait pas d'appropriation tangible du lieu.
Emmanuel Hussenet, explorateur

Un bien commun

Pour Emmanuel Hussenet la question dépasse le plan strictement pratique où on veut la mettre et prend une dimension universelle, "nous nous apercevons que nous ne sommes même pas capables en tant qu’hommes de penser le bien commun, un bien commun qui ne lèserait personne puisqu’il n’y aurait pas d’appropriation tangible du lieu. Cette appropriation est juste la projection d’un fantasme, d’un hubris."

L’explorateur voulait faire de l’île de Hans, une terre universelle afin de rendre tangible cette notion du bien commun. "Face au réchauffement climatique, conserver une réserve de froid au nord est vital", affirme-t-il. L’île de Hans symbolisait aussi cela.

En 2017, sur le plateau de TV5MONDE il émettait l’hypothèse de tendre un filin entre Canada et Danemark pour empêcher la dérive des glaces et leur fonte. Evidemment il n’en a rien été.
 
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Emmanuel Hussenet se demande même jusqu’à quel point la situation internationale ne joue pas un rôle dans tout ça, "il y a peut-être une volonté du Danemark et du Canada de montrer qu’une négociation peut résoudre des différends. C’est peut-être ce qui se passe en Ukraine qui a motivé cela. Ce sera au moins un des aspects positifs de la chose, bien ténu... "

Pour l'explorateur, qui a passé plus de quinze ans dans cette zone, l'enjeu est ailleurs, "c’est un bon début, mais on ne voit pas que l’enjeu c’est l’Arctique. Ils profitent un peu de la guerre en Ukraine pour se sortir de cette situation inextricable – et un peu ridicule - la tête haute. Il y a un côté : regardez ce qui se passe en Ukraine. Nous n’allons pas nous battre, nous n’allons pas faire comme eux, nous allons nous partager ce territoire. Les Canadiens ne perdent pas la face auprès de leur population ni auprès des États-Unis et idem du côté danois. C’est l’occasion de se défaire de cette histoire sans que personne ne soit lésé."

Un effet de manche politique ?

Repousser sine die toute résolution à ce conflit inhabituel a longtemps représenté une bonne opportunité d'effets de manche politiques pour chacune des parties, notamment en amont d'élections. Le chercheur américain expert de l’Arctique Michael Byers l’analyse de cette façon pour l’AFP, "c'était un différend de souveraineté entièrement dépourvu de risque, entre deux alliés de l'Otan, autour d'une île minuscule et sans importance"

Le Danemark craignait également que perdre cette bataille à propos de l'île de Hans saperait ses relations avec le Groenland tandis que le Canada s'inquiétait qu'une défaite affaiblisse ses positions de négociation avec les États-Unis dans un différend cette fois-ci bien plus conséquent, en mer de Beaufort (nord-ouest du Canada), réputée riche en hydrocarbures développe le chercheur toujours auprès de l'AFP.

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau "n'a pas fait de la souveraineté de l'Arctique une composante de son identité politique, ce qui a permis de "réduire la température", au moins du côté canadien. "Mais de manière plus importante, la Russie a envahi l'Ukraine, et cela a créé le moment opportun pour dire au monde que les pays responsables s'entendaient sur leurs conflits territoriaux de manière pacifique", analyse le professeur Byers.